Publié le Dimanche 25 janvier 2026 à 09h00.

Une grève de rupture contre la casse des retraites et de la SNCF 

La grève à la SNCF et le blocage des trains a été un élément déterminant de la grève de décembre 1995. Cette grève s’appuie sur un ras-le-bol des réformes internes de la SNCF et en solidarité contre le plan Juppé sur les retraites. Cette mobilisation va profondément changer le paysage syndical chez les cheminots.

L’automne est chaud chez les cheminot·es, la Direction et le gouvernement sont en phase terminale de leur « contrat de plan » prévoyant la suppression de 50 000 emplois, la fermeture de 15 000 km de lignes. Ce Plan s’inscrit dans une dynamique de bascule du Fret sur la route, la perspective d’offrir à des groupes multinationaux le trafic voyageurs longue distance et de mettre à la charge des collectivités les dessertes du quotidien. La casse de l’entreprise fragilise les régimes sociaux et sert à une régression des règles d’organisation du travail. Dès septembre la mobilisation commence avec des rassemblements, des réunions d’information. L’AG de la Fédération CFDT est clairement orientée vers l’organisation d’un conflit en fin d’année. Cette fédération animée par « la gauche syndicale » pèse 30 % dans la profession et a fait les preuves de sa capacité à porter un conflit national de longue durée en 1986 (grève des « coordinations »). Lors de la fête de rentrée des cheminots CFDT en septembre au triage de Batignolles l’agenda 1996 est lancé, il sera celui des « syndicats CFDT » pour se différencier de celui de la confédération avec laquelle le choix est fait d’une opposition en actes. Face aux blocages démocratiques la discussion de congrès montrant ses limites, la mise en œuvre d’une autre pratique syndicale vise à démontrer qu’un autre syndicalisme est possible. La grève cheminote de 1995 en sera le laboratoire et le creuset.

 

Une expérience partagée du conflit de 1986

Une pratique unitaire des fédérations cheminotes (CGT, CFDT, FMC (future UNSA) et CFTC), forcée par la création de coordinations nationales d’assemblées générales, d’agents de conduite et interservices, est en place avec l’analyse partagée qu’un conflit dur aura lieu et qu’il devra porter sur des objectifs importants et unifiant. Ce bilan, partagé de la grève de 1986 a permis un travail d’élaboration revendicatif sur la défense du service public ferroviaire. Cette convergence existe également sur la défense du régime des retraites et la conscience que notre mobilisation doit s’inscrire dans une recherche de mobilisation plus large sur la défense des retraites et de la Sécu.

 

La pratique des AG, où l’on s’exprime et vote, vit toujours, les jours de grève

Participant à la grève de 24 heures de la fonction publique le 10 octobre, les cheminots CFDT (et les AG, là où elles se tiennent) poussent à un mouvement plus déterminé. Si la reconduction de la grève est débattue, elle est conditionnée par la capacité à réunir assez de forces pour créer une dynamique. Le 25 octobre l’unité de toutes les fédérations cheminotes est faite pour un appel à la grève.

 

 Le calendrier gouvernemental met de l’huile sur le feu

Le gouvernement Juppé annonce le 15 novembre sa « réforme des retraites ». L’ensemble des fédérations cheminotes avaient prévu une grève le vendredi 24 novembre, la confédération FO appelle à une grève le mardi 28 novembre. Un long week-end décisif : dans le cadre de la grève du 24 novembre, la fédération CFDT appelle à poursuivre en grève reconductible, faisant la jonction entre la résistance professionnelle et l’action interprofessionnelle FO et CGT du 28 annoncée sur les retraites. Le 24 dans une action très massive, la participation atteint son maximum avec 64,5 % de l’ensemble du personnel en grève. Malgré les oppositions de la CGT et la FGAAC, les AG de grévistes porteront cette proposition de reconduction jusqu’à la manifestation FO-CGT du mardi 28 novembre. Sur tout le territoire les reconductions remontent à la fédération CFDT. Ce succès incite à la reconduction du mouvement. En fait, ce sont surtout les agents de conduite, qui, reconduisant la grève jusqu’au 29, vont assurer le pont « gréviste » durant le week-end. Les blocages de voies et occupations d’établissements organisées dans ce premier jour unitaire donneront l’élan à la mobilisation. Si les Dépôts de conducteurs sont généralement très engagés, d’autres secteurs comme l’entretien des voies (équipement), les postes d’aiguillages, des gros ateliers sont aussi très mobilisés. En fait ce sont les secteurs les plus concernés par le travail posté, que la remise en cause de l’âge de la retraite plus tôt liée à la pénibilité, révolte, comme un contrat trahi. Les appels de la Direction SNCF retirant les aspects touchant à la remise en cause des retraites (le 27) n’y changeront rien. Les cheminots sont très majoritairement conscients que la remise en cause du régime général servira à casser leur propre régime, comme la « réforme » de celui du privé a servi de tremplin pour mettre en cause ceux de la fonction publique.

 

Une grève qui dure, mais devient « par délégation »

Dès le premier jour de grève interprofessionnelle contre le plan Juppé, les cheminot·es étant installés dans une grève dure servent de point d’appui. Les grévistes sont violemment pris à partie par les pouvoirs, les médias. Dans la CFDT la tension est physique. Les positions confédérales de soutien au plan Juppé se radicalisent. La « branche cheminots CFDT » assume son désaccord et au titre du fédéralisme reste l’interlocutrice de la Direction. La construction d’un réseau d’échange horizontal entre syndicats lui permet de garder le lien avec ses équipes. Chaque matin avant 5 h, un point sur la mobilisation, les négociations et les objectifs de la journée est fourni pour permettre aux équipes de terrain d’animer les AG. Les trois semaines de grève avec des rythmes différents : hostilité contre les grévistes la première semaine et beaucoup de collègues qui abandonnent la grève puis reviennent — et progressivement l’opinion publique évolue jusqu’à nous accueillir comme celles et ceux qui luttent pour toutes et tous. Une grève qui s’accompagne de débats dans les rues, de marche à pied, à vélos et tous autres moyens de transport dans les grandes villes et de dessins qui illustre la place nouvelle de la CFDT cheminot. Après les avoir hués au départ, la population prend les cheminots en stop pour rejoindre les AG en région parisienne par exemple. Du jamais vu de mémoire de cheminot·es, l’encadrement refuse d’assurer les trains, et rapidement les rails prennent la couleur rougeâtre de la rouille. Dans quelques régions, des AG interservices locales concrétisent la prise en main de la grève par les grévistes eux-même. À Rouen se crée le Comité d’organisation unitaire de la grève, formé des représentants élus par toutes les assemblées générales des différents secteurs cheminots. Partout les AG cheminotes servent de point de rendez vous pour les autres secteurs entrés en grève, postiers, enseignant·es, étudiant·es, métro et bus à Paris et dans les grandes villes. Mais le décalage ressenti entre la grève reconductible quotidiennement et les manifestations hebdomadaires interprofessionnelles finit par peser sur les grévistes et les discussions des AG. Ni le gouvernement ni les confédérations syndicales n’ont intérêt à laisser se développer les pratiques unitaires entre services des cheminot·es qui s’étendent aux autres secteurs en grève.

 

Le gouvernement cède pour reprendre la main

Sur la SNCF le Contrat de Plan est repoussé, un accord est trouvé avec la CGT pour la création d’un organisme (RFN puis RFF) présenté comme devant « confiner la dette », et sortir la SNCF des ukases libéraux, mais actant l’éclatement. Sa gestion est confiée à un think-tank proche du PCF. Sur les retraites, la réforme des régimes particuliers est repoussée, une négociation avec les confédérations reprend.

 

Les Confédérations mettent fin au mouvement

La Confédération CFDT a rompu les règles du fédéralisme en court-circuitant sa structure cheminote pour ces accords. Les deux plus gros syndicats parisiens (Paris Sud-Est et St-Lazare) sont suspendus. La CFDT cheminots demande une Assemblée extraordinaire de la FGTE (Fédération des Transports). Celle-ci a lieu mais finalement refuse de soutenir les syndicats suspendus et son « opposition » avec l’appareil confédéral se réduira à la perspective du prochain congrès et lance pour cela la mouvance « tous ensemble », reprenant un slogan des manifestations. La CGT appelle à la fin du mouvement après la FGAAC et la FMC quand les syndicats cheminots CFDT respectent les décisions des AG

 

Une nouvelle démarche syndicale qui s’appuie sur les grèves de 86/87 à la SNCF et la Poste et sur « le mouvement de 95 »

Isolés dans leur fédération et confédération, mais déterminés à ne pas baisser les bras les équipes cheminotes CFDT s’engagent à poursuivre un syndicalisme de lutte, unitaire et démocratique. Les syndicats suspendus sont rejoints par des syndicats se désaffiliant. Après avoir vérifié la capacité à porter une dynamique nationale, non catégorielle et inscrite dès sa déclaration au sein d’une structure interprofessionnelle (le Groupe des 10 qui deviendra Solidaires), une dizaine de syndicats créent la fédération SUD Rail après avoir subi 99 procès de la part de la direction des fédérations CFDT, CGT, FO et FMC pour tenter de les interdire. Ils se maintiennent dans leurs locaux et, dès les élections qui se déroulent en mars, plusieurs syndicats importants sont représentatifs : SUD a pu présenter des listes régionales (comités d’établissement) dans 5 régions (Paris St-Lazare, Rouen, Paris Sud-Est, Clermont-Ferrand et Lyon), il y recueille 20 % des suffrages. En dehors de ces régions SUD a pu présenter des candidat·es aux élections DP dans les régions de Metz-Nancy, Paris Nord, Amiens, Tours, Chambéry ainsi qu’au Sernam et à la Direction Grandes Lignes Une bataille pour interdire ces syndicats est lancée par l’ensemble des Confédérations (gauche syndicale CFDT comprise). Près de 400 procès, des agressions physiques, le boycott, les calomnies. À droite ce sont les grévistes qui sont des preneurs d’otages, quasi terroristes quant à la dénonciation du « populisme – on-sait-ou-ça-mène », elle est très prisée par un spectre très large jusqu’à une partie de l’extrême gauche. Mais le nouveau syndicat SUD Rail qui émerge de cette longue grève unitaire et massive tient bon et se développe (il est aujourd’hui en tête dans plusieurs secteurs clefs de la SNCF et a contribué à l’affirmation d’un nouveau pôle syndical interprofessionnel). Au-delà, afin d’enrayer cette dynamique en se l’appropriant, la pratique des assemblées générales, la volonté de liens avec les mouvements sociaux, la prise en charge de sujets revendicatifs plus sociétaux (féminisme, écologie, anticolonialisme), ont été appropriés par les autres organisations (la CGT en particulier). Cette évolution s’accompagne parfois de pratiques plus fédéralistes et à l’écoute des équipes de base. Importante dans la mémoire populaire la longue grève de 1995 est loin d’avoir recréé la dynamique collective nécessaire aux rapports de force mais elle en reste un exemple. Les logiques d’appareil sont toujours puissantes (et contaminent aussi les nouveaux Solidaires) Mais l’évolution générale d’ouverture démocratique et la nécessaire expression des actrices et acteurs des luttes restent des points d’appui d’un syndicalisme malmené par l’évolution autoritaire du capitalisme libéral. o

 

* Riton, Dom, Jimi et Jack sont des vieux militants du rail. Syndiqués à la CFTD en 1995, ils ont contribué à fonder SUD Rail.