Publié le Mercredi 21 janvier 2026 à 09h00.

Retour sur le mouvement social de novembre-décembre 1995

Annick Coupé est ancienne secrétaire générale de SUD PTT et ancienne porte-parole nationale de l’Union syndicale Solidaires.

 

Les racines des grèves de novembre-décembre 1995 sont dans les mobilisations de la fin des années 1980, qui apportent un souffle nouveau au syndicalisme. Les conséquences de cette mobilisation seront une recomposition du paysage syndical, tel que nous le connaissons aujourd’hui.

Trente ans après, retour sur ce qui me semble être les marqueurs importants de ce mouvement social que personne, bien sûr, ne pouvait prévoir (quoique…) mais qui n’était pas non plus un coup de tonnerre dans un ciel serein !

 

Le contexte

Les années 80 sont marquées par la victoire de la gauche et l’élection présidentielle de François Mitterand le 10 mai 1981 qui feront naître l’espoir de « changer la vie  »… Le tournant austéritaire de 1983 va doucher cette dynamique ; il va s’accompagner de tout un discours politique justifiant l’économie de marché, et l’adaptation nécessaire au capitalisme. Bernard Tapie deviendra ministre de la ville d’un gouvernement de gauche, lui qui rachète pour un franc symbolique des entreprises pour mieux les liquider ensuite quand elles ne rapportent plus assez de cash…

La chute du mur de Berlin accélérera cette dérive idéologique d’une partie importante de la gauche.
En 1981, le mouvement syndical a soutenu l’arrivée de la gauche au pouvoir et s’en est remis à elle pour gagner des revendications : il ne fallait surtout pas la gêner par des luttes ou des grèves… C’est un des éléments de l’affaiblissement du syndicalisme dans cette décennie même si ce n’est pas le seul.

Au niveau international, c’est la période des années Thatcher/Reagan qui mettent en œuvre une dérégulation généralisée de la finance, des échanges commerciaux et de toute forme de droits collectifs du monde du travail, le fameux TINA (There is no alternative) de Thatcher…

Le mouvement féministe qui a imposé différentes lois par ses luttes est aussi impacté par cette période et s’il ne disparaît pas, il est lui aussi affaibli et morcellé.

Le début des années 90 va être marqué par une accélération des politiques de mise en cause des services publics, avec notamment l’annonce du « chantier de modernisation des services publics » lancé par Michel Rocard, Premier ministre socialiste, au printemps 1989. Derrière ce vocabulaire, c’est la logique de déréglementation et de privatisation qui se met en œuvre : le premier de ces « chantiers » sera celui de la poste et des télécoms. Des grèves importantes auront lieu dès le début des années 1990 pour s’opposer à ce démantèlement des PTT et cette privatisation rampante.

 

Des prémisses

Malgré ce contexte, cette période n’est pas restée sans conflits sociaux. L’année 1986 est marquée par la mobilisation étudiante contre la loi Devaquet, une répression importante et la mort du jeune Malik Oussekine, tué par les Voltigeurs, ces policiers à moto ; et aussi celle des cheminots la même, année ; puis ce sera le conflit des infirmières et celui des camions jaunes des PTT à l’automne 1989… Ces conflits seront marqués par la mise en place de coordinations et une forte pratique d’assemblées générales très représentatives des mouvements. Ces questions de démocratie dans l’action vont d’ailleurs être au coeur des exclusions des militant·es CFDT des PTT et de la Santé à l’automne 1988 qui conduiront à la création de SUD PTT et de SUD Santé-Sociaux.

Notons aussi le conflit des impôts l’année 1989, qui a duré plusieurs mois avec des formes d’action assez radicales comme la « mise à l’abri » des chèques versés par les contribuables, particuliers ou entreprises, qui vont beaucoup désorganiser les services et mettre en difficulté le gouvernement socialiste. Ce conflit verra un engagement massif et déterminé d’un des syndicats, le Syndicat national unifié des impôts (SNUI), de ce qu’on appelle à l’époque le Groupe des 10 (qui deviendra l’Union syndicale Solidaires en 1998).

Du côté des féministes, c’est la constitution de la CADAC (Coordination des associations pour le droit à l’avortement et à la contraception) pour répondre aux difficultés rencontrées par les femmes pour recourir à une IVG, malgré la loi Veil votée définitivement en 1979.

Le chômage et la précarité en augmentation (12 % de taux de chômage en 1995) touchent de plus en plus de personnes, le fameux « ascenseur social » ne fonctionne plus dans un contexte d’accélération de la mise en place d’une mondialisation néolibérale…

C’est à cette période que de nouveaux mouvements vont se développer sur ces enjeux, comme le DAL (Droit au logement), les mouvements de chômeurs (MNCP, APEIS), de lutte contre le chômage (AC !), le CDSL (Comité des sans logis), Droits Devant ! !… 

La Confédération paysanne se constitue en 1989 (prenant notamment la suite du mouvement des Paysans Travailleurs très actif en 1968).

Le paysage syndical est marqué par des turbulences importantes : d’une part, création de SUD PTT et de SUD santé-sociaux en 1989 (suite aux exclusions dans la CFDT), qui illustrent la rupture entre des équipes militantes et l’évolution de la direction de la Confédération CFDT tournée de plus en plus vers un syndicalisme d’accompagnement ; d’autre part, l’éclatement de la FEN et la création de la FSU en 1993, ainsi que de l’UNSA.

À la veille du mouvement social de l’hiver 1995, il y avait un discours dominant pendant la décennie précédente sur la mondialisation heureuse, sur le fait qu’économie de marché et démocratie allaient forcément de pair, que la grève était dépassée (comme l’avait annoncé Edmond Maire, secrétaire général de la CFDT en 1983), que la lutte de classes était une référence passéiste, et que le capitalisme était l’horizon indépassable de l’histoire humaine… d’une certaine façon, ces idées apparaissent fragilisées même si ce n’était pas pensé dans ces termes à ce moment. Mais le fait que Le Monde titrera en décembre 1995, en plein mouvement que c’était « la première grève contre la mondialisation libérale » montre bien que nous n’étions plus du tout dans la décennie 80, celle d’un consensus idéologique dominant politiquement et médiatiquement sur la « fin de la lutte de classes ».

 

Un mouvement sans précédent depuis 1968

Jacques Chirac, élu président de la République en mai 1995, a fait campagne sur la « fracture sociale ». Mais cela restera un thème de campagne et le plan présenté par le Premier ministre Alain Juppé en novembre 1995 tourne le dos à cet enjeu. Il s’agit purement et simplement d’un démantèlement de la Sécurité sociale et de ses principes fondateurs (déjà mis en cause par les ordonnances de De Gaulle en 1967), de l’allongement à 40 annuités pour les fonctionnaires (les salarié·es du privé avaient déjà subi cet allongement de 2,5 annuités par les ordonnances de l’été 1993), et de la remise en cause des régimes spéciaux, tout cela accompagné à la SNCF de mesures mettant en cause l’avenir de l’entreprise publique. La direction de la CFDT, à travers la voix de sa secrétaire générale Nicole Notat, apporte son soutien à Juppé.

Le 10 octobre 1995, un appel à la grève unitaire de tous les syndicats de la Fonction publique avait déjà été suivi très massivement par les personnels, notamment sur les questions de salaires.

Un appel interprofessionnel est décidé pour le vendredi 24 novembre et marque le démarrage du mouvement social de l’hiver 1995, avec des secteurs très ancrés dans la grève comme la SNCF, les centre de tri postaux et des services techniques de France Telecom, la RATP, ou le secteur de l’énergie. Le samedi 25 novembre l’appel de la CADAC à une manifestation nationale à Paris, soutenue par une partie du mouvement syndical, est un succès inespéré (alors même que la grève des transports était déjà reconduite) : la participation de 40 000 personnes marquera la réémergence du mouvement féministe. Pour autant, la visibilité des femmes dans le mouvement social qui va durer plusieurs semaines cet hiver là, ne sera pas encore au rendez-vous…

On le sait, si la grève reconductible est restée cantonnée à certains secteurs, le mouvement a reçu un soutien très majoritaire du monde du travail et de l’ensemble de la population, et cela malgré les difficultés occasionnées par l’absence de transports publics. La participation massive aux journées de manifestations est le marqueur fort de cette période : le fameux Juppéthon (suite à la déclaration du Premier ministre se piégeant lui-même en fixant un chiffre de manifestant·es de deux millions qui sera atteint) devient une motivation de participation aux manifestations qui étaient partout joyeuses et chaleureuses malgré le froid de cet hiver 1995. Ce qui fera date et qui sera une constante de nombreuses mobilisations sociales depuis, c’est l’importance du nombre de villes dans lesquelles ont lieu des manifestations et les participations numériquement très fortes dans les petites et moyennes villes : le rapport de forces ne se joue pas qu’à Paris ! Une dynamique que l’on retrouvera aussi par exemple en 2005, lors du référendum sur le TCE qui a vu un nombre incroyable de réunions publiques dans toute la France, avec une large participation citoyenne dans des petites villes et villages.

Les revendications portées dans le mouvement ont tout de suite eu une portée interprofessionnelle : le rejet du plan Juppé, et au-delà, ce qui s’est exprimée largement, c’est un-ras-le-bol du détricotage rampant mais réel des services publics, tant pour ce que cela signifie pour les salarié·es de ces secteurs que pour l’ensemble de la population ; l’attachement au modèle social issu de l’après-guerre et marqué par un système de protection sociale (retraites, maladie, chômage) basé sur la solidarité. L’importance des manifestations dans des petites villes a exprimé une certaine colère comme ce qui était déjà ressenti comme l’abandon d’une partie de la population, avec le sentiment que tout se passe « à Paris », dans les grandes métropoles, que de nombreux territoires sont délaissés : cela se retrouvera de façon beaucoup plus forte encore avec le mouvement des Gilets jaunes l’hiver 2018…

Il y eu aussi des revendications portées par secteur professionnel ou par entreprise, y compris dans le privé. Selon les cas, il a pu y avoir des négociations et parfois des revendications gagnées à l’issue du mouvement.

Le côté interprofessionnel s’est traduit par des rendez-vous sur des lieux symboliques du mouvement dans les villes, souvent liés aux cheminots, où au-delà des moments de manifestations se retrouvaient des militant·es de différents secteurs, des grévistes et des non grévistes mais impliqué·es dans le mouvement.

Le succès du mot d’ordre « Tous ensemble » rend compte de cette volonté interprofessionnelle, du dépassement de chaque secteur mais aussi de la volonté unitaire qui s’exprimait partout au-delà des difficultés nationales puisque la direction de la CFDT s’est opposée au mouvement en assumant son soutien affiché au plan Juppé, alors même que les cheminot·es CFDT étaient partie prenante de la grève. Le « Tous Ensemble » faisait aussi écho à l’idée que le chômage, la précarité gagnait des pans de plus en plus larges du monde du travail, touchait beaucoup de familles. Face à cela, il fallait remettre la solidarité à l’ordre du jour et en finir avec la concurrence des un·es contre les autres, avec le chacun pour soi, et l’idéologie du winner qui avait alimenté le discours dominant des années 1980. 

L’Appel des Sans, lancé depuis Beaubourg occupé, s’inscrit dans cette dynamique interprofessionnelle et dans les enjeux politiques de fond portés par ce mouvement : il ne s’agit pas seulement de lutter contre le Plan Juppé pour ce qu’il porte de reculs sociaux mais d’affirmer d’autres valeurs. Cet appel s’inscrit dans la dynamique des mouvements apparus les années précédentes sur le terrain des luttes contres les précarités et pour les droits : l’occupation de la Rue du Dragon dès l’hiver 1994 avait permis de renforcer les liens entre différents mouvements, comme DAL, AC !, Droits Devant…, avec le soutien de certains syndicats (FSU, SUD PTT, des syndicats oppositionnels de la CFDT, la Confédération paysanne…) et de personnalités, artistes et intellectuels de renom. L’Appel des Sans affirme la volonté d’être partie prenante à part entière du mouvement et que la construction de la convergence des luttes devait se faire avec tous les mouvements sociaux...

On retient aussi du mouvement social de décembre 1995 l’appel des intellectuel·les en soutien aux grévistes. Autour de Pierre Bourdieu, il s’agit de répondre aux intellectuel·les soutenant Nicole Notat (et son appui au plan Juppé) au nom de la modernité et des nécessaires réformes. Pour Bourdieu et les signataires, au-delà de l’appui aux grévistes, il s’agit bien d’opposer un contre-projet au libéralisme et de défendre des services publics comme outil d’égalité : « En se battant pour leurs droits sociaux, les grévistes se battent pour l’égalité des droits de toutes et de tous : femmes et hommes, jeunes et vieux, chômeurs et salariés, travailleurs à statut, salariés du public et salariés du privé, immigrés et français... Ils posent la question de savoir dans quelle société nous voulons vivre ». Les signataires appellent à « s’associer à la réflexion radicale sur l’avenir de notre société », ainsi qu’au soutien matériel et financier des grévistes. Cet appel va renforcer la légitimité du mouvement, en France comme à l’international.

À partir de la mi-décembre, le mouvement va progressivement s’arrêter. Le gouvernement recule sur la réforme des retraites, sur les régimes spéciaux mais maintient son plan sur la Sécurité sociale. Si l’entièreté des revendications portées dans ce mouvement n’ont pas été satisfaites, loin s’en faut, il n’y aura pas de sentiment de « rancune » ou de « regret » des grévistes et de tous ceux et celles qui ont participé d’une façon ou d’une autre. Au contraire, le constat a été le même un peu partout : ce qui l’a emporté c’est la fierté d’avoir lutté, la joie et la solidarité portées par ce mouvement, et le sentiment d’une dignité retrouvée face au mépris du pouvoir.

 

Une nouvelle période

Il semble bien que ce mouvement social de l’hiver 1995, s’il n’a pas gagné sur l’ensemble des revendications qui étaient en jeu, ouvre une nouvelle période de mobilisations sociales dans un contexte où le néolibéralisme apparaît discrédité dans des pans entiers de la population.

Dès le mois de janvier 1996, vont se mettre en place « les États généraux du mouvement social » , dans la suite de l’Appel des intellectuel·les. Plusieurs réunions se tiendront en 1995 et 1996, réunissant chercheur·es et syndicalistes de la FSU, de la CGT et de Solidaires. Il y aura aussi un appel pour des États généraux du mouvement social européen à l’initiative de Bourdieu qui donnera lieu à quelques rencontres en Grèce, Allemagne ou Autriche, comme un prélude au mouvement altermondialiste.

Du coté des Sans, l’année 1996 sera marquée par la lutte des Sans Papiers de l’église Saint-Bernard qui ouvrira un nouveau cycle de mobilisation des premier·es concerné·es sur ce sujet, avec dans la foulée la création de nombreux collectifs.

Les Marches européennes contre le chômage et la précarité seront la suite des marches qui s’étaient déroulées en France quelques années plus tôt.

Après le succès de la manifestation féministe du 25 novembre 1995, la création du CNDF (Collectif national pour les droits des femmes) contribue à une redynamisation des mobilisations féministes. 

En France, en 1998, la création d’ATTAC, qui se définit comme un mouvement d’éducation populaire tourné vers l’action citoyenne, a pour objectif la lutte contre la financiarisation et le néolibéralisme. Cette association a la particularité de rassembler des adhérent·es individuel·es, des syndicats, des associations, des titres de presse. Le premier FSM (Forum social mondial) se tient à Porto Alegre au Brésil en janvier 2001 et le premier FSE (Forum social européen) à Florence à l’automne 2002. Le démontage par la Confédération paysanne du Mac Do à Millau en 1999 va créer une dynamique qui s’inscrit dans cette lutte contre la mondialisation néolibérale.

La séquence de l’hiver 1995 va accélérer des changements importants dans le paysage syndical avec l’affirmation de la FSU, le départ de structures de la CFDT qui n’ont pas accepté la position confédérale et vont se retrouver dans la construction de l’Union syndicale Solidaires. Un espace de travail commun au syndicalisme de luttes et de transformation sociale est proposé par la FSU sous la forme de CLUI (Comité de liaison unitaire interprofessionnel), mais cette initiative tournera court : la CGT faisant le choix du « syndicalisme rassemblé » priorisant de renouer les liens avec la CFDT.

 

Des questions toujours d’actualité

Des questions posées pendant le mouvement de l’hiver 1995 vont réapparaitre dans les séquences de mobilisations interprofessionnelles intervenues depuis. Comment construire le « Tous ensemble » dans un contexte de désaccords syndicaux au niveau national ? Comment faire vivre le mot d’ordre de grève générale, de grève reconductible alors même que des pans entiers du salariat ne se sentent pas la force collective de la mettre en œuvre ? Comment faire vivre l’auto-organisation avec une réelle implication des personnels sans se contenter d’AG peu représentatives ?

Enfin une question récurrente posée aux mouvements sociaux, et en particulier au mouvement syndical, est celle du rapport au politique. La question de l’autonomie du mouvement social a aussi donné lieu, dans la foulée de décembre 1995, à un appel porté par des responsables syndicaux et des intellectuel·les. Le mouvement social de 1995 a été un mouvement largement porteur d’enjeux politiques de fond et a confirmé que le vieux schéma du « partage des rôles » entre les partis politiques d’un côté et les mouvements sociaux de l’autre a été définitivement enterré. Pour autant, la question reste à travailler. Dans une période comme celle que nous connaissons actuellement, marquée par la progression des idées d’extrême droite, au plan national comme européen et international, avec un risque de voir celle-ci au pouvoir lors de prochaines échéances électorales, il apparaît nécessaire de penser aux moyens d’empêcher un tel scénario d’arriver. Cela concerne aussi bien les partis politiques se revendiquant de la gauche que les mouvements sociaux.