L’expulsion brutale de Maricarmen Abascal, 87 ans, de son logement madrilène a déclenché une vague de manifestations dans toute l’Espagne.
Le 22 septembre, après sept ans de bataille juridique et plusieurs jours de manifestations et de lutte dans les rues de Madrid, la justice et la police sont parvenues à leurs fins. Devant les caméras de télévision et tout un pays scandalisé, Maricarmen Abascal, 87 ans, a été expulsée de chez elle sur une civière. Ce qui n’aurait pu être que l’expression d’une tragique banalité supplémentaire — il y a 50 expulsions locatives par jour en Espagne, près de 30 000 par an — s’est transformé en mouvement de masse pour tout un pan de la jeunesse espagnole.
Un marché livré aux fonds vautours
Le contexte : historiquement pays de propriétaires, avec 80 % de la population possédant son propre logement en 2007, pour seulement 5 % de HLM (contre près de 20 % en France), l’Espagne a vu se développer un marché locatif dans le but de remettre dans le circuit économique les centaines de milliers de logements laissés vacants à la suite de la crise des subprimes. Sans surprise dans une société capitaliste débridée, cela a aiguisé les appétits de fonds d’investissement prédateurs (dits « fonds vautours »), rachetant sans vergogne les immeubles, pratiquant la vente à la découpe et contribuant à la hausse des prix et à la gentrification. Les prix des loyers dans les métropoles espagnoles approchent aujourd’hui le niveau de ceux des villes françaises, pour des salaires bien inférieurs. Conjuguée au boom des locations touristiques, cette situation produit un résultat désastreux : 60 % des 18-35 ans habitent encore chez leurs parents, dans l’impossibilité totale de se loger.
Maricarmen expulsée sur une civière
Maricarmen vivait dans son appartement familial depuis 1956, avec un loyer protégé de 500 euros. Il y a sept ans, Urbagestion, un de ces fonds rapaces, a racheté son immeuble et a exigé d’elle un loyer de 2 650 euros pour ne pas l’expulser, alors qu’elle en gagne 1 300. Pour remporter la procédure, le fonds n’a pas hésité à exploiter un vice de forme hérité du franquisme : les femmes ne pouvant alors louer — et encore moins acheter — de logements, Maricarmen et sa famille ont hérité tacitement du bail paternel jusqu’à nos jours. Cette situation a été utilisée contre elle par la justice.
Dans la rue contre la spéculation et la répression
L’expulsion, ainsi que la violence policière sans limite déployée contre les soutiens de Maricarmen, ont fait tache d’huile. Dès mercredi soir, des dizaines de milliers de manifestantEs, dans 60 villes, ont pris les rues d’Espagne, faisant de nouveau face aux matraques, aux gaz et aux LBD de la police nationale du gouvernement « le plus progressiste d’Europe », celui du PSOE-Sumar de Pedro Sánchez. Après le déploiement de son racisme à Ceuta et à l’approche des élections générales, ce gouvernement tombe de plus en plus le masque, révélant la mystification : c’est un gouvernement néolibéral, bourgeois, raciste et aplati devant les puissances financières. Cela n’a pas échappé aux manifestantEs, qui s’en prennent directement au pouvoir central, ainsi qu’au Parti populaire, dont la cheffe madrilène, la très mafieuse Isabel Díaz Ayuso, a cherché à acheter, en centre-ville, un appartement d’une valeur de 6 millions d’euros, payé sur fonds publics — sinon, ce serait moins drôle.
Ce week-end, de nouvelles manifestations ont eu lieu à travers tout le pays, dont une immense à Madrid, faisant converger le mouvement des places et les enseignantEs de la région, en grève illimitée à partir du 14 octobre.
Ce mardi 29 septembre, une première victoire a été arrachée : à l’issue de négociations entre son propriétaire et le Sindicato de Inquilinos — qui organise les locataires et mène la mobilisation actuelle —, Maricarmen a pu réintégrer son logement, avec un loyer gelé.
En revanche, les principales revendications du mouvement — des contrats de location à durée indéterminée, l’interdiction définitive des fonds vautours et le gel des loyers — ont été diluées par le PSOE dans deux projets de décrets bidons, qui doivent être soumis au Parlement cette semaine. Face à l’incapacité du gouvernement à répondre à l’urgence, le campement de la Puerta del Sol appelle à amplifier la mobilisation.