Publié le Dimanche 8 novembre 2026 à 09h00.

État espagnol « Il faut construire de nouvelles voies politiques pour les classes populaires »

Entretien avec Víctor de la Fuente et Pedro Luis López, militants d’Anticapitalistas, section de la IVe Internationale dans l’État espagnol, à quelques jours de la grève générale du 11 novembre, alors que le pays est traversé par de multiples colères sociales.

 

La semaine dernière, un très grave accident de train a eu lieu au sud de Madrid, le deuxième cette année.

L’accident a eu lieu dans la région de Tolède, sur une ligne de train à grande vitesse qui relie Madrid à Séville, comme il y a 9 mois, dans la région de Cordoue. Avec un total glaçant de 108 morts pour les deux accidents.

Les causes sont à chercher d’abord dans l’expansion des trains à grande vitesse : ­l’­Espagne est le deuxième pays pour le nombre de kilomètres de lignes à grande vitesse ­rapporté à sa superficie. 

Les prix des trajets en train sont bas mais c’est au prix de conditions de travail dégradées, d’investissements au plus bas, d’un personnel en nombre insuffisant et d’une hypersaturation des lignes

Ensuite, le modèle en place est issu de la loi de 2015 du gouvernement Rajoy (Partido Popular, droite conservatrice) qui a permis la privatisation du secteur ferroviaire — loi non remise en cause par les « gouvernements progressistes » (PSOE + Podemos puis PSOE + Sumar). On a ainsi des lignes sur lesquelles opèrent 4 entreprises différentes : Adif, Renfe (public), Ouigo (SNCF), Iryo (consortium italien)… toutes avec des capitaux publics français, italiens et une part de ­capitaux privés.

Les prix des trajets proposés sont bas mais c’est au prix de conditions de travail fortement dégradées, d’investissements dans les infrastructures au plus bas, d’un personnel en nombre insuffisant et bien sûr d’une hypersaturation des lignes pour gagner en rentabilité. Il en va ainsi de la ligne où il y a eu l’accident : là où ne circulaient que 6 trains par jour, ce sont aujourd’hui des centaines.

C’est pourquoi Anticapitalistas revendique la nationalisation de tout le système ferroviaire, pour qu’il soit sûr, de qualité et durable.

L’expulsion de Maricarmen de son logement, alors âgée de 87 ans, fin septembre à Madrid a déclenché un mouvement social profond jusqu’à l’appel à la grève générale du 11 novembre. 

Cette grève est d’abord le signe que les classes laborieuses de l’État espagnol ont subi une progressive et constante dégradation de leurs conditions matérielles. Les grandes entreprises, elles, sous le « gouvernement progressiste », connaissent un développement historique de leurs bénéfices (l’Espagne est l’une des deux zones d’Europe où la croissance est la plus élevée).

Les salaires stagnent, les prix augmentent, notamment ceux du logement mais aussi de l’énergie, de l’alimentation… La casse des services publics conduit par exemple à une envolée des assurances privées.

Les classes laborieuses de l’État espagnol ont subi une progressive et constante dégradation de leurs conditions matérielles

Dès lors, les conditions sont réunies pour une telle grève. Et le cas de Maricarmen a agi comme un catalyseur renvoyant à la situation matérielle partagée par des millions de personnes.

La mobilisation se fait donc sous la direction du mouvement pour le logement, rejoint par les syndicats, même majoritaires, tels que l’UGT ou CCOO (qui comptent chacun plus d’un million d’affiliéEs), qui s’associent à l’appel à la grève du 11 novembre, de même que les syndicats ­souverainistes de Catalogne, de Galice…

Il y a donc clairement un secteur social combatif au sein de la classe ouvrière espagnole qui est arrivé à la conclusion que ce gouvernement n’a pas répondu aux attentes (et aux promesses) et qu’il faut donc construire de nouvelles voies politiques pour les classes populaires.

 

Dans la région de Murcie, un mouvement social est en cours dans la métallurgie : quelles sont les revendications et possibilités de convergence avec la grève du 11 novembre ?

La grève dans la métallurgie à Carthagène, très suivie et ­soutenue par la population, s’inscrit dans le cadre des négociations de la nouvelle convention collective avec le patronat. Au total, 35 000 travailleurEs sont concernéEs, dans 8 000 entreprises, ce qui représente, avec la raffinerie REPSOL d’Escombreras, près de 20 % du PIB de la région.

Les revendications portent sur une hausse des salaires pour rattraper l’inflation, ainsi que sur une meilleure protection en cas d’arrêt de travail, d’accident ou de maladie professionnelle. Il est également question d’amélioration des conditions de travail dans les entreprises sous-traitantes et pour le ­personnel externalisé.

Les salaires ne suffisent plus face à la hausse du coût de la vie, alors même que nos pays consacrent des sommes colossales au réarmement

« Nous construisons des sous-­marins pour 1 200 € par mois », disait une banderole lors des dernières manifestations. REPSOL, de son côté, annonce 2 201 millions d’euros de bénéfices pour le premier semestre 2026 (265 % de plus que les 603 millions pour la même période l’année dernière), mais une grande partie du personnel perçoit un salaire à peine ­supérieur au salaire minimum.

Comme en France et en Europe, parallèlement à la dégradation des services publics, les salaires ne suffisent plus face à la hausse du coût de la vie, alors même que nos pays consacrent des sommes colossales au réarmement.

 

Dans ce contexte de crise du logement et des revenus, le PSOE a décidé de convoquer des élections anticipées…

On a un gouvernement de coalition dirigé par Pedro Sánchez qui est dans l’impossibilité de proposer des réformes élémentaires qui s’attaqueraient au problème structurel du logement. Le gouvernement n’a su proposer que des réponses à la marge et superficielles. Suite au refus de Junts (parti conservateur de la petite bourgeoisie catalane) de soutenir les mesures proposées par le PSOE, le gouvernement s’est retrouvé paralysé au niveau du Parlement.

D’où la convocation d’élections qui, du point de vue du PSOE et de Pedro Sánchez, visent à replacer le PSOE en position hégémonique à gauche face à l’éventualité d’un gouvernement de droite du Partido Popular allié à l’extrême droite de Vox et avec une infime chance de renouveler un gouvernement de coalition.

Le gouvernement n’a su proposer que des réponses à la marge et superficielles 

L’appel à la grève générale, notamment de la part de syndicats liés à la gauche réformiste (PSOE et PC) et toujours en soutien d’une politique de collaboration de classe (avec notamment l’appui à la réforme du travail de ce gouvernement de coalition qui n’a pas résolu les problèmes de la précédente réforme du travail du Partido Popular) est aussi une façon de participer à la campagne de la gauche réformiste pour les élections de fin novembre et de se positionner comme principaux opposants à un futur ­gouvernement de droite.

Notre tâche consiste à contribuer au développement de la grève de manière unitaire, avec toustes les travailleurEs, qu’iels soient syndiquéEs ou pas. Nous devons aussi poursuivre les revendications sur le logement en mettant en avant les mots d’ordre d’expropriation des logements vides aux mains des fonds spéculatifs, de réduction de 50 % des loyers et de leur corrélation avec les salaires réels, ainsi que d’augmentation des salaires et des retraites.

Enfin, il est nécessaire que ce mouvement préserve son indépendance vis-à-vis du gouvernement actuel comme des ­organisations qui peuvent lui être liées.

Propos recueillis et traduits par Aurélie