Publié le Mardi 9 juin 2026 à 18h00.

RN aux Municipales : pas de vague fascisante ?

Il est de coutume de rappeler que le RN manquerait d’ancrage local : entre la place prise par le RN sur le plan médiatique et national et la réalité locale, un grand différentiel mettrait en évidence la faiblesse concrète du RN en dehors de ses relais, voire de son instrumentalisation bien connue si bien que les municipales ne seraient pas les élections les plus favorables à l’extrême droite. À rebours de cette analyse, nous nous proposons de mettre en évidence le caractère central des municipales dans ses stratégies d’implantation et pour la concrétisation de son programme.

L’argumentaire autour de la faiblesse de l’implantation locale du RN doit d’abord être contextualisé : à force d’être rivé·es sur les stratégies de notre camp, et en particulier sur l’instrumentalisation du RN par les sociaux-démocrates, nous avons souvent minimisé les dangers.

 

Le RN et les municipales : une histoire ancienne ?

L’usure du « front républicain » après 2002, les stratégies populistes des années 2010 ou le discours confusionniste sur notre classe font partie des données politiques qui participent à engourdir notre camp quant à la menace réelle et urgente que représente la progression du RN. Sur les manières d’agir et de faire, notre camp claironne la nécessité d’appeler à la pondération et de proposer des analyses qui raffinent le triomphalisme de l’extrême droite ou le « catastrophisme » qui serait à la fois inaudible et finalement idéologique et peu moteur.

Les erreurs dans notre camp autour de la minimisation sont d’abord le fruit d’une expertise faussée. Qui parmi nous a oublié la fameuse stratégie sociale-démocrate, celle que le bon mot de Bérégovoy a fait passer dans la sagesse populaire de la méfiance anti-politicienne en 1982 : « On a tout intérêt à pousser le Front national, il rend la droite inéligible. Plus il sera fort, plus on sera imbattables. C’est la chance historique des socialistes » ? Si cette situation n’est pas la nôtre quand le RN multiplie les succès électoraux, il faut nous rappeler que les années 1980 ne sont pas seulement celles d’une lutte contradictoire des socialistes contre le FN, elles sont aussi celles du tournant des sociaux-démocrates vers l’austérité et de leur mise en œuvre de politiques racistes, de l’amorce de la conversion néo-libérale en Europe… et du triomphe trompeur, pour les apparences, de l’antiracisme moral.

 

La popularité du RN a miné notre confiance dans notre classe

Notre minimisation du RN n’est pas seulement le résultat du spectre des années 1980 : de manière plus large, la qualification du RN comme « parti des ouvriers » — même si nous la combattons —, ou autrement dit, de l’adhésion des classes populaires aux propositions politiques racistes, même outrancières, a déstabilisé notre confiance dans notre classe. Face à cette déstabilisation, deux postures psychopolitiques sont possibles : affronter la contradiction ou se murer dans le déni. Choisir l’intervention matérialiste, ou choisir l’idéologie. Identifier la contradiction, c’est ce que la mise en évidence d’une « position contradictoire » dans la classe, portée par notre commission antiraciste et Édouard Soulier en particulier1 permet. À l’inverse, choisir l’idéologie, c’est ce à quoi correspondent deux positions qui existent dans notre camp social et qui sont un obstacle majeur à la progression d’une conscience de classe capable de résister à la fascisation.

Le choix idéologique de l’aveuglement face aux contradictions qui agitent notre classe s’entendent de deux manières. Depuis une pensée bourgeoise, souvent appuyée sur l’identification des classes populaires au « peuple » et à la nation, il y a la position « populiste » (celle qu’on attribue souvent à un Ruffin aujourd’hui marginalisé) qui prétend d’un bord que le RN est le parti des ouvriers et que nous ne devrions donc pas « les condamner mais les comprendre » pour les regagner. Ainsi donc « notre camp » ne serait jamais perdu, même quand il organise des alliances objectives avec notre ennemi : ces « alliances » pourraient toujours être renversées, et le « peuple » revenir à ce qu’il doit être après une incartade. Comme un mari infidèle, le prolétariat pourrait être convaincu par une épouse compatissante de regagner sa couche. Cette position ressemble à s’y méprendre à sa sophistication marxisante, qui de l’épouse compatissante passe à la jeune fille fleur bleue, à travers le doux mot de la « fausse conscience » des rapports sociaux. La « fausse conscience » implique une distinction entre une conscience « vraie » et une conscience « fausse », ou autrement dit, à la conscience de classe réalisée, — introuvable mais « à postuler », qui se précipiterait dans une action révolutionnaire à venir en réalité d’après Lukàcs — et l’absence de conscience de classe « effective », celle qu’on constate et qui ne peut être qu’erronée jusqu’à la réalisation de son destin historique par notre camp. Pour nous révolutionnaires, soutenir cette position est l’analogue d’une défense du prince charmant par-delà sexisme et patriarcat. En somme, dans les deux cas, posture idéologique dangereuse, ruffiniste ou plus marxisante, il s’agit d’opposer l’idéal au réel et d’en espérer une justification du marasme.

 

La séquence des années 1980, une démonstration de la centralité des municipales ?

Si nous avons du mal à insister sur la nécessité de la démarcation, c’est donc souvent (outre notre propre manque de mobilisation sur ces questions dans notre camp, visible en général sur le terrain dit des oppressions) par opposition à une séquence de la lutte social-démocrate « contre le RN ».

Dans son ouvrage de référence, Le Front national de 1972 à nos jours, l’historienne Valérie Igounet met en évidence la complexité de la séquence des années 1980 : les élections législatives sont celles de l’émergence de candidats FN qui n’obtiennent que des scores faibles — « environ 0,2 % aux législatives de juin 1981 et des scores semblables aux cantonales de mars 1982 ». En 1983, alors que le FN ne compte qu’environ 150 adhérents à jour de cotisation (et en revendique dix fois plus), Jean-Marie Le Pen obtient de François Mittérand la diffusion, sur l'audiovisuel public, des discours et des congrès du FN, au nom d’une diffusion équitable.

La prise de position du président de la République, qui répond favorablement à l’interpellation de Jean-Marie Le Pen, facilite la mobilisation de son camp lors des municipales. La disproportion entre l’exposition médiatique du FN et son implantation réelle autorise toutes les audaces : à Dreux, dans une ville désindustrialisée dont un quart de la population est issue de l’immigration, Jean-Pierre Stirbois se dévoue à une campagne raciste qui affirme prendre en charge les « Français » alors que les socialistes ne s’occuperaient que des immigrés. Avec quelques militants, il construit une base militante qui ne cessera de croître et de se fidéliser. C’est la percée électorale au premier tour, avec plus de 15 % des voix et les moyens de concrétiser des listes d’union avec la droite au second tour. La victoire est emportée par la liste d’union à droite, et le RN obtient 31 élus. Après les élections, Stirbois organise le déploiement des fédérations locales et la structuration du FN.

Le récit des municipales de 1983 ne vise pas qu’à tirer le portrait du coup d’éclat de Stirbois. Il a pour fonction de mettre en lumière d’une part la place du discours indissociablement social et raciste dans la progression du RN — depuis les années 1980, donc bien avant les chats de Marine le Pen — et d’autre part il doit nous empêcher de minimiser le rôle des scrutins municipaux. C’est grâce au tremplin des municipales que le FN a pu davantage s’organiser. Ainsi, ces élections ne sont pas anecdotiques pour les formations d’extrême droite, quel que soit notre diagnostic sur leur « implantation locale » insuffisante.

 

RN, Reconquête : un chassé-croisé ?

En 2026, c’est Reconquête qui présente un profil « comparable » à celui du RN des années 1980. Dès lors, il faut envisager l’éventualité de la reproduction des mêmes méthodes que celles qui ont permis au FN de passer d’un groupuscule centré autour de la personnalité d’un chef (et déjà, d’un couple pour Reconquête), à une organisation structurée localement. La quasi-totalité des candidatures investies par Reconquête, une dizaine, correspond à des cadres régionaux de l’organisation et à des militants qui ont rejoint le parti dès sa fondation. À Evreux, la tête de liste de Reconquête est Jean Messiha. Il n’est pas seulement un éditorialiste d’extrême droite qui instrumentalise son arabité à des fins islamophobes ou qui agite les plateaux de Cnews, c’est un militant qui organise la prime aux violences racistes : c’est lui qui a organisé la collecte de 1,6 millions pour le policier meurtrier de Nahel Merzouk.

Il serait absurde pour autant de penser la simple duplication : les forces d’extrême droite font système, mais c’est un système dysfonctionnel et boiteux. Les luttes fratricides y sont importantes, et participent à fragiliser leurs victoires et à ralentir leur progression. Si nous pouvons espérer de la rivalité entre Reconquête et le RN quelques lenteurs quant au développement du fascisme, compter sur les fragilités de nos adversaires plutôt que sur nos forces ne correspond pas à une tactique politique raisonnable — mais à une forme de pensée délégataire qui est dangereuse dans la période et nous laisse désarmé·es.

Le résultat des élections pour Reconquête sont globalement décevants. D’après le travail de Checknews pour Libération, neuf maires apparentés dans de petits villages seraient proches de Reconquête — pas officiellement et visiblement investis par le national, il est probable qu’ils ne soient pas d’importants relais pour leur organisation.

 

L’extrême droite, banalité des politiques réactionnaires

Au cours des élections, loin de sa banalisation supposée, le RN a continué d’affirmer un profil ouvertement réactionnaire. Les paniques morales et les propos LGBTI-phobes sont ainsi nettement assumés par l’extrême droite. L’offensive donc se poursuit : après la banalisation du racisme, ce sont les bases du féminisme institutionnel qui sont la cible suivante de l’extrême droite en campagne. Si le glissement a été notoire du côté des groupuscules militants à travers l’instrumentalisation fémonationaliste de Némésis, l’évolution des groupuscules est comparable à celle des deux principales formations électorales de l’extrême droite.

En région parisienne, la campagne de Sarah Knafo est construite sur les représentations racistes qui accompagnent la mise en scène de l’insécurité et des politiques de surveillance. La question du « harcèlement de rue » ou du sentiment de peur qu’auraient les femmes est ainsi opposée à une « ville heureuse » que constituerait une ville dirigée par l’extrême droite : les codes visuels presque enfantins que mobilise cette dernière visent ainsi à euphémiser la violence que représentent ses positionnements politiques et à les banaliser, tout en présentant la « simplicité » de ses réformes. Ainsi le « virilisme » quoique toujours présent, est moins mis en évidence dans les médias par opposition à des figures féminines réactionnaires qui présentent une forme de « banalité » et de bon sens de l’extrême droite.

À Toulon, par exemple, en instrumentalisant les représentations de douceur associées à la féminité majoritaire une dirigeante historique du RN comme Laure Lavalette qui s’est positionnée contre l’IVG, le mariage pour toustes, ou qui qualifie de « nauséabonde » ce qu’elle qualifie de « propagande LGBT » a été proche de remporter le scrutin. C’est sur cette ligne et avec une visibilité nationale qu’elle peut présenter une liste de « rassemblement » sans étiquette après avoir obtenu 46,5 % des suffrages aux dernières législatives sous l’étiquette RN face à la division de la droite. Largement en tête au premier tour des élections avec 42,6 % des suffrages exprimés, elle a perdu face à la maire sortante, qui n’avait que 28,5 % des voix, grâce à un front républicain. Il n’empêche que son score représente une véritable menace, et qu’elle pointe vers le réel enjeu de cette élection : l’union des droites.

 

Banale progression ?

Contrairement à ce que nous pouvions craindre, la « percée » du RN est assez modérée. Notre camp n’a pas remporté ces élections, la FI obtient principalement de même des victoires symboliques. Globalement, c’est le jeu « traditionnel » des municipales notabiliaires qu’on a vu se rejouer, signe de la plus grande stabilité — ou de la plus grande progressivité du glissement que ce que l’on pouvait craindre.Pour le politologue Luc Rouban, l’extrême droite électorale atteint un « plafond de verre », notamment dans les grandes métropoles où ses scores restent autour de 10 %.

Cela étant, avec 61 mairies à l’extrême droite, la progression reste notoire. Si les médias majoritaires titrent sur le caractère contestable de la stratégie de l’union des droites, principalement parce que la « droite sincère » n’a pas serré la main de Jordan Bardella en grande pompe, il reste que les listes UDR ont globalement réussi leur pari. Éric Ciotti l’a emporté face à Christian Estrosi, et à Montauban, ville de plus de 30 000 habitants, c’est aussi cette liste d’union qui l’a emporté. Tous les maires RN ont été reconduits. Cinq nouvelles villes du bassin minier dans le Nord ont basculé. La victoires la plus emblématique est celle de Perpignan, seule ville de plus de 100 000 habitants où la RN a décidé de faire des municipales une bataille centrale : elle est à nouveau magistralement conquise. Et dans la région, une petite dizaine de villes bascule également, signe de l’attraction que représente le modèle de Perpignan.

En conclusion, si les élections peuvent nous rassurer un instant, elles ne doivent pas masquer la réalité la plus inquiétante. Une semaine après les élections, le gouvernement, qui a été invisible dans les campagnes, renforce le racisme d’État et le consensus racial en annonçant la dissolution de l’organisation antifasciste EDR luttant contre l’islamophobie et une nouvelle loi séparatisme. Il ne fait aucun doute que cette politique sera continuée et durcie dans les villes RN sous la forme d’un simple glissement.

Même une victoire à gauche renforce le consensus racial dans les médias avec un déferlement de haine contre le maire noir, élu sous l'étiquette FI, de Saint-Denis, tandis que la « Nouvelle France » fait l’objet des commentaires raciaux et d’une défense gênée digne des années 1980 qui invisibilise en retour la race. C’est donc à nous que revient la charge de cette lutte pour notre classe, alors que par sa propre force ou par son attraction et sa pénétration du sommet de l’Etat, son ennemie mortelle, l’extrême droite, progresse : ne faisons des élections ni le thermomètre de la fascisation, ni celui de notre action. 

  • 1. E. Soulier, Race, classe — conscience de classe et conscience de race. Revue l’Anticapitaliste n°163, janvier 2025.