Avec les résultats des élections municipales, une page se tourne pour les anticapitalistes à Bordeaux. La victoire du candidat macroniste Thomas Cazenave et la défaite de Pierre Hurmic ne constituent pas seulement un échec de la gauche libérale. C’est aussi la fin du mandat de notre groupe Rouge Bordeaux Anticapitaliste (RBA), et plus largement un échec collectif de l’espace à la gauche de la gauche : celui de n’avoir pas su faire vivre, dans les institutions, une voix qui sort du lot et qui refuse de se plier au jeu des politicien·nes professionnel·les. Fin de partie.
Voici venu le moment pour tirer des bilans et réfléchir aux suites, en espérant que ces réflexions puissent être utiles aux camarades qui viennent d’être élu·es.
De Bordeaux en Luttes à Rouge Bordeaux Anticapitaliste
En janvier 2020, un cycle de luttes importantes (loi Travail, Gilets jaunes, réforme des retraites…) touche à sa fin. Localement, ce contexte donne lieu à un milieu militant combatif, où aucun parti ne domine ni ne dirige. Après une bataille interne à la France insoumise (LFI), des contacts avec les jeunes insoumis aboutissent à une proposition : tisser une alliance autour de la candidature de Philippe Poutou, sur une liste rassemblant des militant·es du NPA, de LFI, de RP, mais aussi des Gilets jaunes, des associations, des syndicats et des collectifs de luttes. Malgré l’hostilité d’une partie du NPA local et de l’appareil de la FI, la dynamique prend. L’équipe se construit et se renforce au fil des rendez-vous dans les manifestations, dans la rue.
Cet ancrage dans les luttes débouche sur un manifeste-programme radicalement anticapitaliste, anti-institutionnel, qui s’affirme comme une alternative sans concessions à la gauche libérale incarnée par Pierre Hurmic et sa liste EELV-PS-PCF. Bordeaux En Luttes, c’est une première mise en pratique d’une alliance avec la FI, élargie aux forces vives de la période. L’unité, sans rien céder sur la radicalité.
La campagne, militante et dynamique, permet l’élection de trois élu·es au conseil municipal : Philippe Poutou, Évelyne Cervantes-Descubes (LFI, ex-CGT) et Antoine Boudinet (Gilet jaune). Pourtant, les difficultés et les conflits ne tardent pas à gangrener le fonctionnement collectif du groupe. Les camarades de RP quittent le collectif dès le lendemain des élections. La FI, elle, se désintéresse du groupe et de l’activité municipale une fois la campagne refermée. Certain·es développent une hostilité croissante envers toute forme organisée de la politique, tandis que d’autres y voient une opportunité pour se projeter vers les élections cantonales.
Résultat : le collectif se délite, les relations personnelles et politiques se dégradent, sur fond de divisions autour du pass sanitaire et des vaccins, lors de la pandémie et des mobilisations antivax. Un élu démissionne, remplacé par la suivante sur la liste, qui finit par quitter le groupe pour mener une campagne de diffamation et de calomnies ciblant en particulier notre élu anticapitaliste.
Malgré tout, le groupe municipal tiendra la ligne pendant six ans : une opposition de gauche critique face à la mairie de gauche libérale et à la métropole cogérée avec la droite. Un an avant la fin du mandat, le groupe change de nom pour devenir RBA. Une façon de tourner la page de BEL, qui n’a plus grand-chose à voir avec le collectif de 2020. L’équipe se renouvelle en partie. Face à l’invisibilisation médiatique, nous développons nos propres outils de communication : tracts locaux, vidéos des interventions au conseil municipal, diffusées sur les réseaux sociaux. Ces prises de parole gagnent alors une audience qui dépasse largement les limites de la ville.
Cette activité militante ne se résume pourtant pas aux quelques vidéos qui circulent sur internet. Derrière les caméras, il y a plusieurs centaines, voire des milliers de notes rédigées pour expliquer chaque vote : un véritable travail d’élaboration politique. L’accès direct aux dossiers municipaux et métropolitains nous a permis d’affiner nos analyses sur des enjeux concrets : logement, urbanisme, santé, monde associatif, quartiers populaires, transports, services publics… Et nous n’étions pas seul·es. Heureusement, nous avons pu compter sur l’appui de chercheuses et chercheurs en sciences sociales, urbanistes, architectes, représentant·es syndicaux·ales, militant·es de collectifs de lutte ou d’habitant·es de quartiers. Certain·es sont venu·es à nous, d’autres nous ont sollicité·es pour partager leurs situations, leurs difficultés, leurs revendications. Autant de voix qui ont nourri notre combat et renforcé son ancrage dans le réel.
Les difficultés ont pourtant été nombreuses. Outre la violence et le mépris de classe subis au sein même du conseil municipal, outre le désabusement face à l’absence de démocratie et à des médias qui nous ignoraient — voire nous invisibilisaient délibérément — se posent des problèmes politiques bien plus profonds.
D’abord, la question du rôle de l’élu·e : porte-parole des luttes ou simple intermédiaire entre l’institution et ce qui se passe dehors, dans la rue, dans nos quartiers ? Cette tâche s’est avérée compliquée, notamment parce que le milieu associatif craint de s’afficher politiquement de manière critique vis-à-vis de la mairie. Mais surtout en raison du décalage abyssal entre le rythme des séances du conseil municipal et l’urgence sociale de nos vies. La réalité de notre classe n’est tout simplement pas à l’ordre du jour.
Ensuite, la question du collectif. Maintenir et faire vivre l’équipe militante — comité ou équipe de campagne — autour de l’élu·e est un défi permanent. La quantité de travail et l’épaisseur des dossiers municipaux dépassent largement les capacités de nos comités locaux. À moins d’accepter que cette activité les absorbe entièrement, quitte à délaisser le terrain des luttes extérieures. Ainsi, le lien avec l’élu·e, le contrôle de son activité, son accompagnement, mais aussi la gestion de son autonomie : tout cela n’est pas une petite affaire. Et cela exige d’être pris en charge collectivement.
Une défaite pour la gauche ?
Au premier tour, le 15 mars, la gauche bordelaise s’est présentée divisée — comme souvent. Derrière le duo de tête formé par le maire sortant Pierre Hurmic (27,68 %) et le macroniste Cazenave (25,58 %), la gauche de la gauche a éclaté ses suffrages en cinq listes distinctes. La FI a obtenu 9,36 %. Juste derrière, la liste RBA, soutenue par le NPA, a rassemblé 5,14 % avec Philippe Poutou en tête de liste. Viennent ensuite RP (0,89 %), le NPA-R (0,21 %) et LO (0,36 %), qui ferment la marche. À l’extrême droite le RN fait 7,02 %, talonné par la candidate Reconquête (1,77 %). Sans surprise, dans l’entre-deux-tours, le maire sortant a retrouvé des couleurs… de gauche, et s’adresse désormais aux quartiers populaires. Finalement, au soir du dimanche 22, l’ancien ministre du budget et des comptes publics, Thomas Cazenave, remporte le second tour — à quelque 1 500 voix près.
D’aucuns se plaignent de la défaite de la gauche à Bordeaux. Mais en y réfléchissant bien : de quelle « gauche» parle-t-on au juste ? La gestion libérale et écologiste de la ville laisse ainsi place à une gestion libérale et macroniste. Car depuis 2020, la mairie dite « écologiste» et « socialiste» gère les affaires sans aucune rupture avec l’héritage des décennies de droite. La métropolisation s’est poursuivie, aggravée. La gentrification des quartiers populaires du centre-ville s’est accélérée. Les grands projets d’urbanisation et la bétonnisation continuent de remplir les caisses des promoteurs immobiliers. Pendant ce temps, dans les quartiers populaires plus excentrés, les fameux « QPV» (Quartiers politiques de la ville), pas même l’ombre d’un basculement politique qui réponde à leurs besoins. Logements sociaux délabrés, voirie abandonnée, absence de vie sociale, sportive, culturelle. Pas de lieux de vie, pas de loisirs, pas de commerces. Et rien n’est fait pour empêcher les expulsions des squats. Alors, les services publics, n’en parlons même plus.
Les services publics disparaissent : CAF dématérialisée, bureaux de poste en fermeture. La crise économique et sociale s’aggrave. Le milieu associatif, utilisé comme supplétif via les DSP, survit sans moyens à la hauteur. Les personnels (médiateur·rices, éducs spé, animateur·rices) craquent, le burn-out guette. Face à eux, une population abandonnée. Pendant ce temps, le maire sortant joue la carte sécuritaire : vidéosurveillance, police municipale armée, surenchère sur « l’insécurité».
Et l’autre gauche ? En effet, elle était fragmentée et divisée. Pourtant, nous partions avec l’avantage de pouvoir faire valoir une expérience au sein du conseil municipal. Malheureusement, c’est sans doute les calculs électoralistes qui l’ont emporté sur l’intérêt et l’aspiration unitaire de notre classe. Dès le départ, LFI a indiqué ne pas vouloir renouveler Bordeaux en Luttes. Leur stratégie nationale impliquait des campagnes FI, avec leurs propres candidat·es et programme, tout en cherchant à demi-mot une alliance « de Poutou à Hurmic». Or nous ne pouvions renoncer à la ligne d’opposition de gauche anticapitaliste à la gauche libérale que nous avions défendue pendant six ans, au profit d’une stratégie électoraliste visant uniquement l’obtention d’élu·es.
Parti·es tard avec une petite équipe, nous avons rapidement attiré de nouvelles personnes. L’équipe s’est structurée, aidée par la direction du NPA-A, avec un meeting de lancement réunissant 250 personnes (avec Olivier Besancenot). Nous avons tenu des assemblées hebdomadaires pendant deux mois. Nous avons attiré d’ancien·nes camarades (LCR, NPA, L’Après, FI), des militant·es associatif·ves et syndicales, des jeunes, des moins jeunes, des personnes peu ou pas politisé·es, mais chaque AG comportait un point politique ouvert où s’exprimaient les colères et analyses.
Avec 5,14 % des voix, nous avons dépassé le seuil symbolique et financier des 5 %. Loin d’être vécu comme un échec, ce score a été accueilli avec satisfaction. Nous savions que nous ne prendrions pas la mairie : il s’agissait de porter des revendications transitoires, un programme pour notre classe, pour nos luttes et pour les quartiers populaires. L’équipe était fière d’avoir mené une campagne riche, collective, fidèle à nos orientations anticapitalistes, sans illusions et qui donne envie de continuer à lutter.
En définitive, la campagne RBA aura au moins eu le mérite de défendre le bilan d’une mandature et faire exister, dans le débat municipal, une orientation clairement distincte des révolutionnaires sectaires et des réformistes opportunistes. Depuis la fin du scrutin, les attaques se sont multipliées. Dans des déclarations relayées par les Jeunes insoumis, le candidat LFI a accusé individuellement Philippe Poutou d’être seul responsable de l’absence d’une gauche de rupture au second tour, alimentant une polémique qui n’aide en rien dans une période où nous priorisons les efforts unitaires.
Mais au-delà de ces polémiques, l’essentiel est ailleurs. Le sentiment dominant, ce soir du second tour, était celui d’avoir construit un outil militant — et d’avoir ouvert des pistes de travail pour la suite : démocratie directe, implantation dans les quartiers populaires, construction d’un front antifasciste militant. La page se tourne, mais le combat continue.