Il y a quelque chose de nouveau dans le monde des data centers. Ces infrastructures numériques, bâtiments qui hébergent des serveurs et des sortes de frigos géants empêchant leur surchauffe, qui tournent en permanence pour assurer la continuité des réseaux, connaissent un boom depuis 2022.
On estime — les chiffres sont approximatifs, le secret des affaires dispensant les industriels de dévoiler leurs méfaits — qu’il y avait alors environ 5 000 data centers aux États-Unis et 250 en France, pour ne prendre que ces deux pays.
Explosion des data centers
Or, 1 500 nouveaux projets sont actuellement recensés outre-Atlantique. En France, où le gouvernement en a fait une priorité avec son plan Choose France, leur nombre pourrait atteindre 500 d’ici 2030, soit une augmentation de 100 %. Mais le plus impressionnant reste l’évolution de leur capacité. Tous les data centers ne se valent pas : on peut les comparer par la puissance électrique qu’ils prévoient d’utiliser. Si les data centers classiques ont une puissance maximale d’environ 10 MW — soit tout de même la consommation, tous usages confondus, d’un territoire de 13 000 habitantEs —, les nouveaux hyperscalers en construction dépassaient déjà 100 MW en 2022 et, depuis, chaque projet démultiplie la puissance. En France, le Campus IA en construction à Fouju (77, voir article ci-contre) est prévu pour une puissance de… 1,4 GW, soit celle nécessaire à la vie quotidienne de 1,9 million d’habitantEs ! Aux États-Unis, il existe des projets plusieurs fois plus grands encore.
Ruée capitaliste vers l’IA générative
La cause de cette démesure n’a rien de mystérieux : c’est la ruée capitaliste vers l’IA générative. Pour fonctionner, celle-ci a besoin d’énormes quantités de données et de capacités de calcul, fournies par ces data centers. Loin de se limiter aux agents conversationnels qui peuvent parfois nous simplifier la vie, ou aux vidéos rigolotes, l’IA est un ensemble hétéroclite de techniques visant ici un même but : augmenter la productivité du travail, donc la rentabilité du capital. L’objectif est de remplacer du travail humain pour licencier et intensifier celui de celleux qui restent. Cette IA capitaliste n’est donc pas un progrès neutre et inévitable, mais une orientation économique et politique qui risque de conduire à une bulle spéculative. Elle repose déjà sur un néocolonialisme fondé sur l’extraction des ressources nécessaires à la fabrication des composants physiques et sur l’exploitation des travailleurEs du clic. Elle permet également la surveillance de masse et la tuerie automatique, notamment en Palestine.
Une contestation en développement
Face à ces projets pharaoniques décidés sans nous consulter et contraires à nos intérêts, la contestation a commencé à s’organiser et se développe à l’échelle internationale. L’installation de ces data centers géants pèse lourdement sur leur environnement local. Selon les endroits, la prédation sur les ressources en eau potable, prélevée uniquement pour refroidir les machines et restituée polluée, voire non restituée, entraîne la colère des populations locales, comme au Chili ou en Espagne1. Dans bien des régions des États-Unis, l’augmentation de la facture d’électricité provoquée par ces dévoreurs d’énergie, les nuisances sonores ou encore la hausse de la température à proximité mettent le feu aux poudres. En France, l’artificialisation des sols, l’atteinte à la biodiversité et la contamination aux PFAS comptent parmi les principaux motifs de colère.
Partout, des collectifs se montent, et la contestation est telle que certains projets ont été entravés, voire annulés. La question des data centers est devenue un sujet politique aux États-Unis, au point que des politicienNEs se sentent obligéEs de retourner leur veste sur le sujet. Sans croire qu’iels régleront le problème, il serait bon qu’ici aussi, la contestation en arrive là. Contre ces data centers, qui marquent l’arrivée concrète sur nos territoires de l’offensive capitaliste sur l’IA, il faut faire converger et coordonner les luttes à la hauteur de l’enjeu.
- 1. Voir le collectif Tu nube seca mi río (« ton nuage assèche ma rivière »), https://reporterre.net/F…