Publié le Mardi 20 février 2024 à 08h00.

Les socialistes et la République : du socialisme gouvernemental à l’Union sacrée

Entre 1889 et 1895, le mouvement socialiste français fait irruption sur la scène nationale en devenant une réelle force politique et sociale malgré ses divisions.

En effet, la Fédération des travailleurs socialistes de France, fondée en 1879, s’est rapidement scindée en cinq courants différents. Un des principaux clivages est le rapport aux républicains bourgeois, dans un contexte où la Troisième République est menacée par la réaction, qu’elle soit royaliste, bonapartiste ou populiste. Le courant socialiste engrange pourtant des succès électoraux significatifs dans les années 1890. Fortement présents à la chambre depuis 1893, les socialistes élargissent progressivement leur surface sociale, à des notables notamment. Le parlementarisme et l’électoralisme vont alors progressivement dominer leur activité politique. C’est dans ce contexte qu’ils vont amorcer une dérive gradualiste et réformiste, privilégiant la défense de la République, puis celle de la nation dans le cadre de l’Union sacrée, à la lutte des classe.

Défendre la République à tout prix ?

Les élections municipales de mai 1896 marquent nettement un progrès des socialistes, mais ne sont pas le succès escompté à cause notamment de la multiplicité des candidatures. Pour pallier l’émiettement et liquider les vieilles querelles d’écoles, un banquet est organisé à Saint-Mandé, le 30 mai 1896. Il est présidé par Alexandre Millerand, socialiste indépendant, qui propose une discipline électorale susceptible d’être respectée par tous et qui doit s’appuyer sur un programme minimum. Il s’agit alors de définir un projet socialiste sur la base de résultats électoraux plutôt que sur les exigences de la lutte de classe. Tous les groupes sont alors représentés sauf les membres du Parti ouvrier socialiste révolutionnaire, les allemanistes qui dénoncent les dérives électoralistes et politiciennes. Cette absence marque la méfiance des groupes ouvriers qui ont représenté la majorité des groupes socialistes dans les années 1880.

Ce banquet qui constitue une première proposition d’union socialiste, repose alors essentiellement sur des réseaux d’élus ou de journalistes plutôt que sur un parti organisé. Le banquet de Saint-Mandé constitue pourtant une étape essentielle dans l’évolution du mouvement ouvrier français. Les socialistes indépendants apparaissent comme ceux qui unissent les principales écoles du socialisme et qui définissent même le contenu de celui-ci. En finalité, le programme de Saint-Mandé est l’expression assumée d’un socialisme réformiste autour des propositions de Millerand : conquête du pouvoir politique par les élections, intervention de l’État comme moyen de transformer la société et entente internationale des travailleurs. Ces principes sont tellement flous qu’ils rendent possibles des désistements au profit de républicains non socialistes. C’est clairement un projet de défense d’un socialisme républicain qui servira par ailleurs de base à la fondation de la SFIO.

L’affaire Dreyfus puis l’entrée de Millerand au gouvernement vont cependant fissurer ce fragile édifice. En effet, en 1898, l’acquittement du véritable coupable de trahison, le commandant Esterhazy, et la publication d’un pamphlet dreyfusard par Émile Zola, « J’accuse », provoquent une succession de crises politiques et sociales. Les socialistes divisés sont alors percutés de plein fouet. Jaurès soutient Dreyfus au nom de la défense des valeurs intellectuelles et morales du prolétariat, quand Jules Guesde, un des fondateurs avec Paul Lafargue du Parti ouvrier français, un courant ouvertement marxiste, ne veut choisir aucun camp de la bourgeoisie, au nom de la lutte des classes. Les choses vont se décanter début 1999 devant la pression des réactionnaires. Les manifestations des Boulangistes, et les rumeurs de coup d’État, vont alors faire progresser la volonté de front républicain chez les socialistes. Le 19 février 1899, après la mort du président Félix Faure, ils votent pour le républicain Émile Loubet face à Jules Méline, candidat réactionnaire et antidreyfusard. Le 11 juin une manifestation dreyfusarde et populaire rassemblant cent mille participant·es soude tous les socialistes au camp républicain y compris les plus réticents dans une ambiance confuse. Les cris de « Vive la sociale » se mêlent à ceux de « Vive Loubet ! Vive la république ! ».

De ces événements, Jaurès tire alors la conclusion : « Maintenant, on peut dire que la République est sauvée » Mais a-t-elle vraiment été en danger ? L’affaire Dreyfus et ses conséquences vont alors précipiter les socialistes dans une intégration croissante à l’appareil d’État via le ministérialisme. Le groupe parlementaire socialiste va désormais affirmer son soutien à tout gouvernement qui placera la défense de la République au centre de sa politique. Des tractations pour la constitution d’un nouveau ministère vont alors déboucher sur la sollicitation de Millerand. Dans le groupe socialiste à l’assemblée, il n’y a pas vraiment de réserve à une telle participation gouvernementale à la condition qu’elle n’engage pas le groupe socialiste. C’est dans cette logique qu’en 1899 Millerand devient ministre du commerce et de l’industrie dans le gouvernement de Waldeck-Rousseau, un républicain modéré. Il intègre ainsi un gouvernement de défense républicaine qui a été impliqué dans une politique de répression ouvrière et coloniale aux côtés du Général Galliffet, massacreur de la Commune.

Cet attelage n’est autre que le premier Bloc des gauches, une coalition des modérés, des radicaux et des socialistes qui va gouverner la France de juin 1899 à janvier 1906. Cette intégration apparaît finalement dans la continuité de la politique menée pendant l’affaire Dreyfus. Mais pour Millerand cette pratique correspond clairement à la théorisation du socialisme réformiste. Jaurès soutient cette participation car il pense que la République a pour destination la réalisation du socialisme dans une perspective gradualiste. Cette participation ne fait pourtant pas l’unanimité dans les courants les plus radicaux, notamment pour Édouard Vaillant, un des dirigeants du Parti socialiste révolutionnaire d’inspiration blanquiste, ou encore pour Jules Guesde.

L’unité sous le ciel du réformisme et du révisionnisme

L’affaire Millerand pose le problème de la participation des socialistes à des cabinets bourgeois, tandis que dans le même temps les débats du congrès de la social-démocratie allemande à Hanovre en 1899 posent celui de la progression du révisionnisme, deux problèmes qui sont dorénavant profondément imbriqués l’un dans l’autre. Il n’est pas étonnant que le congrès de l’Internationale, qui se tient à Paris en septembre 1900, ait mis à l’ordre du jour la question de la conquête du pouvoir politique et les alliances avec les partis bourgeois. Aussi ce ne sont pas seulement les Français et les Allemands qui apparaissent comme divisés sur ces problèmes. C’est le cas également, à la même époque, du parti socialiste italien. C’est en effet à partir de 1896 qu’Eduard Bernstein commence à exposer dans le SPD ce point de vue révisionniste. Il publie dans Die Neue Zeit, la revue de Karl Kautsky, une série d’articles intitulés « Probleme des Sozialismus », dans lesquels il se prononce pour la réalisation graduelle du socialisme dans la société bourgeoise, remettant ainsi en cause les fondamentaux du marxisme.

Rosa Luxemburg, qui est alors sa principale contradictrice, lui répond dans son célèbre ouvrage Réforme sociale ou révolution en 1899. Elle s’adressera également à Jaurès en 1900 dans les Cahiers de la quinzaine à propos de l’affaire Millerand : « avec l’entrée d’un socialiste dans le gouvernement, la domination de classe continuant à exister, le gouvernement bourgeois ne se transforme pas en un gouvernement socialiste, mais un socialiste se transforme en un ministre bourgeois ». Mais Jaurès, qui est très influent dans la SFIO, ne partage pas les analyses de Marx sur la nature de classe de l’État, développées notamment dans La Guerre civile en France. Dans L’armée nouvelle (1911), il définit plus précisément sa conception de la nature de l’État : « il n’y a jamais eu d’État qui ait été purement et simplement un État de classe ». C’est ce rapport à l’État qui a fait de Jaurès un des représentants principaux du gradualisme et du réformisme en France.

Dans ces années 1899 à 1905, l’État républicain est par ailleurs perçu par de nombreux socialistes non pas comme l’expression de la classe dominante, mais comme un espace où l’on peut agir dans le sens de la démocratie et aller vers la construction du socialisme. La question du ministérialisme reste donc un point de désaccord et un obstacle à l’unification des socialistes, comme au congrès de Japy en 1890 ou encore celui de Lyon en 1901. La dérive opportuniste continue et les socialistes demeurent prêts à soutenir les gouvernements, sous prétexte de défendre toutes les réformes qui peuvent améliorer la condition des travailleurs. En 1902, en vue des élections législatives, les Jauressiens sont par ailleurs toujours dans le Bloc des gauches avec les Républicains modérés et les radicaux, ce qui continue d’entretenir une certaine ambiguïté. Les députés socialistes s’abstiennent sur la question de confiance lors de la mise en place du gouvernement Clemenceau, alors que ce dernier s’est taillé une réputation de briseur de grèves en tant que ministre de l’Intérieur, n’hésitant pas à ouvrir le feu sur les grévistes.

Mais la pression à l’unité est telle que les courants socialistes s’unifient finalement en 1905 pour constituer la SFIO, Section française de l’Internationale ouvrière, au congrès du Globe à Paris. Dans cette nouvelle alliance, le Parti socialiste de France, alliance entre le POF de Jules Guesde et le PSR d’Édouard Vaillant, est majoritaire. Cependant le centre de gravité sera surtout le courant jauressien qui représente le tiers de la direction. La SFIO se définit comme une organisation « pour la conquête du pouvoir et la socialisation des moyens de production et d’échange, c’est-à-dire la transformation de la société capitaliste en une société collectiviste ou communiste », mais la question du ministérialisme et de la participation à des Blocs des gauches reste cependant cruciale. Des garde-fous mentionnent que « le groupe socialiste au Parlement est distinct de toutes les factions politiques bourgeoises », mais l’opposition vaillantise et guesdiste ne semble pas rassurée au vu des expériences antérieures de participation à des gouvernements bourgeois et craint des principes de façade. En réalité les réformistes prennent progressivement le dessus dans le nouveau parti, où les plus radicaux comme les guesdistes ont progressivement perdu la majorité. En 1914, à la veille de la guerre, la SFIO n’est pas vraiment un parti de masse, ni un parti de militant·es révolutionnaires, mais en presque dix ans il est devenu un grand parti parlementaire. En 1914, 8 % des effectifs du parti sont des élus. Dans cette logique, de plus en plus éloignés des préoccupations ouvrières, les socialistes envisagent même de nouvelles participations gouvernementales…

La marche à l’Union sacrée

Le rapport à la défense républicaine, mais également celui au colonialisme, ne fait pas l’unanimité dans les rangs des socialistes à la SFIO mais aussi dans l’Internationale. Et malgré les manifestations réelles d’internationalisme du mouvement socialiste, on ne peut pas dire que la Deuxième Internationale avait pleinement rompu avec les tentations du nationalisme. À Amsterdam, en 1904, partisans et opposants de la colonisation s’affrontent violemment. Les positions se cristallisent plus particulièrement au congrès de Stuttgart en 1907. Quand Kautsky démontre que le colonialisme entretient les pays opprimés dans le sous-développement, certains socialistes, tout en dénonçant sa barbarie, défendent comme Berstein une forme de colonisation positive. Ce fut par ailleurs longtemps la position que Jaurès a défendue, mais qu’il finira progressivement par abandonner.

Mais l’offensive la plus virulente du congrès s’incarnera dans la proposition de la commission sous l’influence des courants les plus à droite du SPD : une motion défendant que « le congrès ne condamne pas, en principe et pour tous les temps, toute politique coloniale, qui, en régime socialiste, pourra être une œuvre civilisatrice ». Cette motion, qui exprimait le ralliement de nombreux dirigeants socialistes au principe de la colonisation, fut soutenue par la majorité des délégués anglais et français et la presque totalité des voix allemandes, belges et hollandaises. Elle est finalement repoussée, à la suite de l’intervention de Kautsky et du vote de délégués des pays qui ne possèdent pas de colonies. Comme l’écrivit Lénine, « les petites nations, qui ne menaient pas de politique coloniale ou en étaient victimes, l’emportèrent sur les pays où la soif de conquête s’était communiquée quelque peu au prolétariat lui-même ».

Dans la SFIO, une charte d’unité, conclue en décembre 1904, impliquait une obligation aux socialistes élus de refuser les crédits militaires, les crédits de conquête coloniale. Mais il apparaît qu’entre 1905 et 1912, la question coloniale n’est vraiment pas une priorité. Elle ne figura qu’une seule fois à l’ordre du jour du congrès de Nancy en 1907… Donc à la veille de la Première Guerre mondiale la position des socialistes français sur la question coloniale est ambiguë. Le fait de ne pas condamner le colonialisme de manière claire, c’était finalement se rallier non seulement aux pires préjugés nationalistes, à l’œuvre civilisatrice, mais aussi à leur propre État national. Particulièrement dans un contexte où le repartage de la domination mondiale sera un enjeu central de la guerre à venir.

Le social-impérialisme était donc déjà existant dans le logiciel socialiste bien avant 1914. C’est ainsi qu’au congrès de Stuttgart, l’Internationale socialiste reste également très vague sur les moyens de s’opposer à la guerre, notamment sur le recours à la grève générale, même si Lénine et Rosa Luxemburg vont peser dans ce sens. À l’automne 1912, avec le déclenchement de la guerre dans les Balkans, un risque d’embrasement généralisé plane sur l’Europe. Le congrès de l’Internationale, réuni en novembre 1912 dans la cathédrale de Bâle, affirme encore « la pleine unanimité des partis socialistes et des syndicats de tous les pays dans la guerre contre la guerre ». Cependant la proposition portée par Vaillant et le britannique Keir Hardie, répondre à toute déclaration de guerre par la grève générale dans l’industrie d’armement et dans les transports, est repoussée. Après une lecture au style prophétique du Manifeste par Jaurès, c’est toute l’Internationale qui part en manifestation en chantant son hymne dans toutes les langues au son des cloches… Et les délégués se séparèrent sur le slogan « guerre à la guerre ». Cet événement inspira Aragon pour son roman Les cloches de Bâle dont le jeu de mots amer est inspiré par la débandade qui surviendra deux ans plus tard.

Alors que, dans tous les pays d’Europe, la pression à l’union nationale s’intensifie, presque toutes les sections de l’Internationale ouvrière se rangent derrière leur bourgeoisie. Lorsque, le 19 juillet 1913, le gouvernement Barthou instaure un service militaire de trois ans en vue de préparer l’armée française à la guerre avec l’Allemagne, des révoltes éclatent dans les casernes, comme à Toul et à Rodez. L’attitude de la SFIO est alors ambiguë. Si les socialistes contribuent à la chute du gouvernement, ils s’abstiennent pour l’investiture du radical-socialiste Doumergue puis du socialiste indépendant Viviani, qui maintiennent pourtant cette mesure. Les dirigeants du mouvement socialiste international ne sont a priori pas déterminés à prendre le risque de s’opposer frontalement à leur État en rompant avec leur bourgeoisie nationale. Les socialistes affirment une opposition de principe, mais ne cherchent pas à mobiliser leur base ouvrière. Ils croient davantage au poids de la diplomatie, qu’ils pourraient convaincre au sommet de l’État de « l’erreur » que représente la guerre.

Le 28 juin 1914, l’héritier du trône austro-hongrois est assassiné par un nationaliste serbe à Sarajevo. La marche à la guerre commence. En juillet 1914 devant l’accélération de la crise diplomatique le gouvernement réprime sévèrement les actions de la CGT, interdit ses réunions, arrête ses membres… La direction de la CGT, rongée elle aussi par le réformisme, va très vite fléchir. Le mot d’ordre « Non à la guerre » se transforme en celui de « Défense nationale d’abord ». Les ouvriers deviennent des « soldats de la liberté » appelés à défendre la patrie où naquit l’idéal révolutionnaire. Sur la tombe de Jaurès assassiné le 30 juillet 1914, le secrétaire général de la CGT, Léon Jouhaux, appelle à « l’Union sacrée » et tombe dans les bras des dirigeants de la SFIO qui l’applaudissent. En août 1914, quand les gouvernements mobilisent, tous les partis de la Deuxième Internationale à l’exception des Serbes et des Russes se rangent dans l’Union sacrée.

Le 4 août 1914, les socialistes français votent à leur tour les crédits de guerre et proclament ainsi le soutien à l’unité de la Nation. Les principaux dirigeants socialistes basculent vers le social-chauvinisme. Le 26 août 1914, Guesde, Sembat, ex-blanquiste, et Albert Thomas entrent au gouvernement. Pour empêcher toute agitation, comme au Havre où les manifestations pacifistes ont été réprimées, le gouvernement met en place, dès le 5 août, l’état de siège et la censure. La SFIO justifie son reniement : « Il faut […] que la nation entière se lève pour la défense de son sol et de sa liberté ». Il y eut bien des motions votées, des compromis sur les formules mais ce désastre est le fruit de la montée en puissance au sein du mouvement ouvrier de ce courant qui rêvait d’une intégration possible à la société bourgeoise et à l’État, couplée à l’absence de préparation politique. La IIe Internationale est donc définitivement morte comme organisation révolutionnaire, la SFIO aussi, un parti qui selon Trotski était « l’expression la plus complète et la plus achevée de tous les côtés négatifs de la IIe Internationale ». La guerre aura été un révélateur de l’intégration progressive des socialistes à l’appareil d’État. Lénine disait que « l’opportunisme n’est pas un effet du hasard, ni un péché, ni une bévue, ni la trahison d’individus isolés, mais le produit social de toute une époque historique ».

 

Sources :

• Thomas Rose (2023), Les socialistes en France, 1871-1914, tome II.

• Madeleine Rebérioux (1983), dans Histoire générale du socialisme - chapitre IV « Le socialisme français de 1871 à 1914 ».

• R. Thomas (1960), La politique socialiste et le problème colonial de 1905 à 1920.

• Lénine (juin 1915), La faillite de la Deuxième Internationale.

• Georges Lefranc (1977), Le mouvement socialiste sous la Troisième République (1), de 1875 à 1919.

• wikirouge.net