Publié le Dimanche 25 octobre 2015 à 13h29.

Le traitement colonial des quartiers par la répression

Le mode de répression spécifique auquel sont soumis les habitantEs des quartiers populaires peut être qualifié de « traitement colonial ».

Il repose principalement (mais pas exclusivement) sur trois institutions : la police, la justice, la prison. Dans les quartiers, la pression policière est quotidienne. Elle passe par un ensemble de pratiques, dont les formes et l’intensité de la violence varient, mais dont le paroxysme réside dans l’acte de tuer. Paroxysme dans l’intensité de la violence qui est aussi le révélateur de la nature du mode de domination spécifique des habitantEs des quartiers et de leur place dans la structure sociale d’ensemble.

Pas une bavure, un crachat !

Ce qui est communément appelé « bavure » policière n’a pourtant rien d’accidentel. Au vu du nombre de morts (plusieurs centaines en trente ans, dont une centaine depuis 2005), de leur fréquence (entre 10 et 15 personnes tuées par an en moyenne1) et de l’impunité dont jouissent les policiers qui tuent, il s’agit là d’une pratique institutionnelle : le permis de tuer pour les « forces de l’ordre ». Ces crimes policiers, qui sont aussi largement majoritairement des crimes racistes, sont la négation institutionnelle du droit à l’existence, un crachat. Le caractère colonial de la police dans les quartiers se manifeste par le traitement des habitantEs comme étant des populations suspectes a priori, n’étant à leur place que dans leur ghetto (et encore...). La police se comporte dans un quartier comme une armée d’occupation en « territoire ennemi », et ses pratiques de « contrôle des populations » sont directement héritées de la pratique coloniale de l’État français2.

Au quotidien, cela relève du harcèlement : contrôles systématiques sur le simple fait d’être en bas de chez soi ou de circuler dans le quartier (fouille au corps, violences physiques, insultes racistes, humiliations, incitations à l’« outrage », etc), interpellations, garde à vues. Les contrôles au faciès systématiques en dehors du quartier relèvent d’un traitement inégal (raciste) de la population et d’un droit inégal à l’espace public. Une proportion énorme des crimes policiers sont commis lors des interventions « banales », quotidiennes, de la police, ce qui fait planer le spectre de la mort au quotidien sur celles et ceux qui les subissent.

Justice et prison sont sœurs de la police

La menace de la prison hante aussi le quotidien, puisque l’incarcération est aussi une des conséquences possibles de ces interventions routinières. Tout un arsenal de mesures (peines plancher, récidives, politiques du chiffre, etc.) font que le nombre de prisonnierEs est en constante augmentation et qu’il est de plus en plus courant d’être incarcéré pour une petite peine... mais de le rester pour une longue durée (par la multiplication des condamnations pour des délits en prison). Il y aurait beaucoup à dire sur le fonctionnement de l’administration pénitentiaire et les conditions de détention parmi lesquels la violence et la mort ont aussi un rôle central (violences physiques, sexuelles, humiliations, suicides, « morts suspectes », etc.) avec celui de la surexploitation du travail en prison. 

L’institution judiciaire pratique un droit à géométrie variable, selon qu’on habite un quartier populaire ou bien qu’on soit ex-président de la République, ministre, grand patron, policier. La « population carcérale » en atteste : vous avez bien plus de chances d’être condamné à de la prison ferme pour des délits mineurs si vous êtes descendant de colonisés, vivant dans un quartier, de classe exploitée, que si vous pratiquez l’« abus de bien sociaux » ou des détournements de fonds au sein des institutions étatiques, ou si vous êtes un patron adepte du licenciement massif.

Le permis de tuer de l’État

Cette « justice » à deux vitesses est particulièrement flagrante lorsqu’il s’agit des crimes policiers. Une minorité des responsables de ces crimes passent devant un tribunal. Ces procès se transforment en procès des victimes, se soldant trop souvent par l’acquittement des meurtriers. Le traitement de ces affaires par l’institution judiciaire n’est pas anodine, elle révèle l’autodéfense d’un État raciste par ses propres institutions. Car, « en s’en prenant à la peine de mort, on n’attaque point une mesure punitive, on n’attaque pas des lois, mais le droit lui-même dans son origine [...]. Car, en exerçant la violence sur la vie et la mort, le droit se fortifie lui-même plus que par n’importe quel autre processus judiciaire. Mais en même temps, dans cette violence s’annonce quelque chose de pourri au cœur du droit... »3.

Le récent procès de deux des policiers impliqués dans la mort de Zyed Benna et Bouna Traoré est significatif tant par la tragique prévisibilité de son verdict que par son sens politique puisqu’il s’agissait du crime qui a allumé le feu de la révolte de novembre 2005. Il a été prouvé lors du procès, d’une part, que les jeunes poursuivis par la police n’avaient commis aucun délit (ce qui dans le cas contraire n’impliquerait pas le rétablissement de la peine de mort, a fortiori sans procès...), et, d’autre part, que les policiers avaient conscience du risque de mort pour les trois jeunes (« s’ils rentrent sur le site EDF, je ne donne pas cher de leur peau »). Les policiers sont acquittés. Non coupables de « non-assistance à personne en danger »... La « Justice » ne s’y est est pas trompée : à travers le procès de ces deux policiers, c’est l’institution policière elle-même et son permis de tuer qui étaient jugés (et par conséquent la légitimité de la révolte de novembre 2005).

Verdict : la police exerce dans les faits un droit de tuer sans procès malgré l’abolition de la peine de mort de 1981, et l’institution judiciaire valide ces pratiques. Il y a effectivement « quelque chose de pourri au cœur du droit »

Face à l’injustice organisée et au permis de tuer, il faut imposer notre droit à l’existence. Face aux incarcérations massives, affirmer que leurs prisons sont obsolètes4. Face à la ségrégation spatiale, économique, juridique, scolaire, lutter pour notre droit à l’espace public, pour nos droits civiques, et pour la justice sociale.

Ernesto

  • 1. http ://atouteslesvictimes.samizdat.net/?page_id=692 et http ://www.bastamag.net/Homicid… La plupart sont des estimations – non exhaustives – puisqu’il n’existe pas de recensement officiel des « interventions des forces de l’ordre ayant entraîné la mort ». Voir aussi http ://www.bboykonsian.com et https ://quartierslibres.wordpress.com
  • 2. Sur la généalogie coloniale, l’importation « endocoloniale », et les évolutions des pratiques policières, voir M. Rigouste, l’Ennemi intérieur, La Découverte, 2011, et la Domination policière, La Fabrique, 2012.
  • 3. W. Benjamin, Pour une critique de la violence, cité dans D. Bensaïd, le Pari mélancolique, Fayard, 1997.
  • 4. Angela Davis, Les prisons sont-elles obsolètes ?, Au Diable vauvert, 2014.