Oui, il existe un cinéma de droite mais aussi d’extrême droite, qui est parfois assez populaires, et ce n’est pas nouveau. Rappelons-nous en effet les comédies avec Louis de Funès, comédien ultrapopulaire en son temps et dont les films, malgré leurs personnages de grincheux, montraient finalement sous des jours favorables des patrons ou des gendarmes. Alors pourquoi se poser la question maintenant ? Et comment comprendre qu’il y ait un cinéma populaire de droite voire d’extrême droite ?
À la première question, la réponse est simple : le cinéma reste un art populaire, qu’on le voit en salles ou sur des plateformes et, dans la période que nous vivons, il peut véhiculer pas mal d’idées. Alors oui, globalement, le cinéma français produit pas mal d’œuvres plutôt engagées à gauche et de qualité mais, durant la dernière décennie, on a aussi vu son pendant à droite.
Politiquement correct et préjugés réactionnaires
Cela commence par certaines comédies populaires dont l’exemple le plus flagrant est Qu’est-ce qu’on a fait au bon dieu ? (2014) de Philippe de Chauveron et ses suites du même réalisateur, Qu’est-ce qu’on a encore fait au bon dieu ? (2018) et Qu’est-ce qu’on a tous fait au bon dieu ? (2021). Là, il s’agit d’une série de films à succès qui tirent sur le même filon et qui se prétendent antiracistes. L’idée de départ est simple : un couple bourgeois bien catholique du centre de la France, joué par Chantal Lauby et Christian Clavier (qui la joue patron grincheux justement à la Louis de Funès), a déjà marié trois de leurs filles à un juif (joué par Ary Abittan, le protégé de Brigitte Macron, les « sales connes » s’en souviennent), un arabe musulman et un asiatique. Mais voilà que leur quatrième et dernière fille veut épouser un noir, alors que ses parents escomptaient qu’elle sauve l’honneur de la famille et épouse un français bien blanc (mais aussi bourgeois et catholique comme eux). Horreur donc ! Le problème, c’est que ces films, tout en prétendant dénoncer le racisme, réutilisent tous les clichés issus du racisme justement.
Par ailleurs, les gendres issus de toutes les diversités (il manque quand même les Roms), sont patron ou avocat, le plus précaire étant acteur. Pas de rapport de classe dans la question du racisme donc, aucun ne vit en cité. Au mieux, ils en sont sortis comme le gendre arabe musulman (mais non, ce n’est pas un cliché). Quant à l’acteur noir, sa famille que l’on voit dans chacun des films est elle-même issue d’une bourgeoisie africaine bien peu marginale. Et évidemment, Christian Clavier et le beau-père africain de sa fille, racistes tous les deux, vont devenir copains et très ouverts d’esprit ! Les films se veulent aussi féministes puisque ce sont les femmes qui font toujours entendre raison aux hommes. Sauf que, Chantal Lauby et la belle-mère africaine de sa fille, sont « au foyer ». Quant aux filles du couple Clavier-Lauby, dans le second opus, elles sont toutes prêtes à suivre leur mari et s’installer à l’étranger, parce que c’est une bonne opportunité pour eux et la carrière de leurs maris est tellement importante qu’elles peuvent bien s’adapter ! Enfin, l’homosexualité est aussi abordée : la sœur du mari noir de la petite dernière a une copine qu’elle n’ose présenter à ses parents. Là encore, le traitement est identique à celui du racisme : pétri de bons sentiments mais bourré de clichés et toujours dans un milieu « protégé ».
Flics et fachos
Ces films représentent la vision d’une bourgeoise qui se veut éclairée des questions sociétales. Mais il y a d’autres films, qui ont des visions encore plus réactionnaires de la société. Ainsi, BAC Nord (2021) de Cédric Jimenez avec Gilles Lellouche et François Civil, part d’une histoire vraie : des policiers de la BAC des quartiers nord de Marseille ont été arrêtés par l’IGPN pour trafic de stupéfiants. La thèse du film est que c’est parce qu’ils protégeaient leurs indics, qui étaient justement trafiquants de drogue, qu’on les a arrêtés et empêchés de faire leur travail et donc de démanteler tout le trafic. Le film sous-entend donc que l’IGPN empêche la police de faire son boulot alors que, dans la réalité, plus de 90 % des saisines n’aboutissent pas. C’est donc sur un mensonge, qui est le point de vue des « syndicats » d’extrême droite de la police, qu’est bâti le film. Mais le film traite aussi les habitant·es des quartiers nord de Marseille comme des animaux, aucun n’étant à sauver, si ce n’est les indics. Cela flirte donc avec les clichés racistes et le mépris social et on ne se demande à aucun moment pourquoi la population qui subit la loi des trafiquants ne fait pas confiance à la police. Cédric Jimenez a aussi réalisé en 2022, Novembre, tout à la gloire de la BRI et de son action contre les terroristes du Bataclan, partant du principe qu’on ne peut pas être contre, mais oubliant toute distance avec ses personnages. Chien 51, qu’il a réalisé en 2025, est un film d’anticipation avec, là encore, des héros policiers. Enfin, dernier point commun, ce sont surtout des « films d’hommes », comprenez où les héros sont des hommes virils dans une vision machiste et patriarcale de la société.
Quant à François Civil, il a tourné en 2024 dans Pas de vagues de Teddy Lussi-Modeste, qui s’en prend à l’Éducation nationale qui empêcherait un jeune prof de faire correctement son travail en ne « faisant pas de vagues » sur une (fausse) histoire de harcèlement qui le concerne. Là encore, le film part de faits qui pourraient être avérés pour tenir un discours de droite réactionnaire sur l’école publique en général.
L’émergence du cinéma catho intégriste
Mais au-delà du discours « conservateur-réactionnaire », il y a depuis peu des films ouvertement d’extrême droite. Il y a d’abord eu Vaincre ou mourir de Paul Mignot et Vincent Mottez sorti en 2023, film à la gloire des Chouans durant la Révolution Française et financé par le Puy du Fou (si, si) et Canal+ de Bolloré. Heureusement, ce coup d’essai était très mauvais (oui je l’ai vu mais sans payer grâce à des moyens que la morale bourgeoise réprouve) et il n’a pas marché mais ce n’était qu’un coup d’essai justement.
En octobre 2025 est sorti Sacré-cœur, son règne n’a pas de fin, docufiction de Sabrina et Steven Gunnell, film catholique intégriste qui a disposé de financements de la chaîne cryptée. Je n’ai pas vu celui-ci, mais il a pu bénéficier de toute la surface de promotion de l’empire Bolloré (JDD, Cnews, Europe 1…), du financement de Bolloré (Canal+) et de la distribution de Bolloré (UGC, nous y reviendrons). Le résultat est effrayant sur le plan politique et médiatique. D’abord la RATP et la SNCF, qui refusaient toute publicité pour ce film au nom de la laïcité, ont subi les attaques de la Bollosphère, accusées de racisme « anti-catholique », variante du pseudo-racisme anti-blanc. Ensuite, certaines mairies qui refusaient de le passer dans leurs salles municipales ont été contraintes de le faire par la justice, comme ce fut le cas à Marseille par exemple. Mais surtout, ce film a trouvé son public puisqu’il a enregistré plus de 200 000 entrées en France.
Le bouche à oreille des milieux conservateurs-catho-tradis ainsi que la diffusion par UGC ont largement contribué à ce résultat. UGC est actuellement détenu à 33 % par Bolloré et une prise de contrôle à 100 % est prévue d’ici 2028. Ainsi, non content de contrôler une partie de la production via Canal+, le milliardaire d’extrême droite pourrait contrôler une partie de la distribution (55 multiplex en France métropolitaine et je ne connais pas la situation dans les ex-colonies). On peut donc craindre dans le futur que, ce qui ne fut que des coups d’essais, réussis pour le second au moins sur le plan financier et public, ne se transforment en une part de l’industrie cinématographique en France. Car — il faut le rappeler — le cinéma est une industrie capitaliste et, s’il y a un public pour de telles œuvres, rien n'empêche d'autres films de cette mouvance d'émerger à l'avenir.