Pièce de théâtre adapté du livre de Svetlana Alexievitch, actuellement en tournée.
Les spectacles de la metteuse en scène Julie Deliquet convoquent de nombreux personnages et foisonnent de détails apparemment anodins, mais qui en disent long. Les dialogues y sont centraux, portés par une mise en scène précise et fluide et le talent remarquable de ses interprètes.
Depuis quelques années, elle semblait ne plus convoquer que le cinéma comme source d'inspiration pour ses pièces. Elle a ainsi adapté, entre autres, Bergman, Fassbinder (formidable Huit heures ne font pas un jour), Desplechin ou Wiseman (non moins formidable Welfare). Si la femme de théâtre s'appuie cette fois-ci sur un livre – écrit par une autre femme, l'autrice Svetlana Alexievitch –, on comprend aisément quel intérêt a suscité chez elle la journaliste biélorusse, prix Nobel de littérature 2015. Celle-ci n'écrit pas de romans mais des récits qui sont des compilations de témoignages. Ce spectacle nous clame ainsi à plusieurs reprises sa note d'intention : documenter la vérité de l'Histoire autrement, en prenant un angle intime, « l’histoire des émotions, de l’esprit, de l’expérience humaine ».
Raconter précisément le réel
Neuf femmes de nationalités différentes racontent, trente ans après, leur vie comme combattantes de la Seconde Guerre mondiale – côté soviétique – à une jeune journaliste passionnée prénommée, tiens donc, Svetlana… Loin d'être « à l'arrière », comme on l'a longtemps cru, près d'un million d'entre elles ont été envoyées en première ligne, comme brancardières, soignantes… parfois même comme pilotes ou tireuses. On comprendra quand même que, finalement, il sera surtout question de servir de chair à canon et/ou de chair fraîche pour les hommes. Sordides destins, multiples mais pas opposés. Nombre d'entre elles, parties très jeunes, sont revenues brisées, sans possibilité de vivre à nouveau une vie « normale » ni même pouvoir seulement raconter « leur » guerre.
La parole, intarissable, laisse percer des sensations, puis des chansons s'invitent inopinément, poignantes. Les anecdotes sont édifiantes, révoltantes, mais l'humour est aussi très présent, salvateur à plus d'une reprise. Pas forcément toutes d'accord dans leurs analyses rétrospectives, ces femmes sont néanmoins unies par le besoin de rompre enfin le silence et l'idée que « la guerre a continué bien après la guerre ».
On pense évidemment à l'Ukraine d'aujourd'hui, mais aussi à toutes les violences et oppressions, ici et ailleurs.
Un seul bémol : la critique du stalinisme, aussi salutaire soit-elle, pouvait probablement se faire sans tourner régulièrement en ridicule le seul personnage de cette histoire se revendiquant communiste, idéaliste jusque dans l'aveuglement de l'époque.
Un spectacle militant au succès mérité. Renseignez-vous, il passe sûrement près de chez vous.
Benjamin Croizy