Publié le Mercredi 10 mars 2021 à 16h21.

Salazar et la dictature fasciste au Portugal

L’art de durer, de Fernando Rosas, est un livre fondamental pour comprendre la nature du fascisme portugais et de la dictature de Salazar, qui parvint à se maintenir durant plus de quatre décennies. Publié par les Éditions sociales, ce livre vient remplir un grand vide ; aucun livre récent analysant spécifiquement le salazarisme n’était jusqu’alors disponible en français.

Contretemps s’est entretenu avec son auteur. Version complète sur le site de Contretemps.

 

L'Anticapitaliste : Votre livre s’intitule L’art de durer. Le fascisme au Portugal. Commençons peut-être par un point de caractérisation, qu’est-ce qui fait, selon vous, que l’on peut qualifier la dictature salazariste de fasciste (comme vous le faites) ?

Fernando Rosas : Dans aucun des pays européens de l’entre-deux-guerres, les mouvements fascistes n’arrivent au pouvoir – ne deviennent des régimes fascistes – uniquement par leurs propres forces. Le fascisme en tant que régime, là où il existe, résulte toujours d’une alliance politique et idéologique entre le fascisme « plébéien » et radical, d’une part, et une large fraction des droites conservatrices, voire libérales, d’autre part. Autrement dit, d’une alliance avec les représentants politiques traditionnels des classes dominantes, qui s’en remettent à l’« efficacité » du fascisme pour atteindre leurs objectifs stratégiques dans une conjoncture de crise systémique aggravée par les effets de la Grande Guerre.

Ces objectifs sont : l’anéantissement radical de la menace que représente le mouvement ouvrier organisé ; l’urgence de constituer l’État en arbitre et régulateur super partes des intérêts économiques dominants (en particulier dans les pays européens de la semi-périphérie) ; la nécessité d’affirmer le pouvoir absolu de ce nouveau type de dictature et d’en finir avec l’obstacle dressé par la démocratie parlementaire et libérale ; et, dans certains cas, la pressante nécessité de préparer le pays à une nouvelle guerre d’expansion impériale.

Nous avons, ainsi, un double mouvement génétique de ces dictatures d’un nouveau genre : un « fascisme du bas vers le haut » et « un fascisme du haut vers le bas » qui se rencontrent dans le fascisme en tant que régime. De cette union entre fascisme plébéien et fascisme conservateur naissent des régimes fascistes dont les modalités diffèrent selon le poids relatif de chaque composante : il y a des régimes où le fascisme plébéien est clairement hégémonique (c’est le cas allemand où le parti dirige et désintègre l’État, à tout le moins à partir de 1936) ; d’autres où il existe un équilibre entre les deux (c’est le cas italien où les squadristi s’allient à la Couronne, à l’Église, à la grande industrie et aux agriculteurs, ce qui permet à ces derniers de destituer Mussolini en 1943) ; et d’autres encore où prédomine sans aucune ambiguïté le fascisme conservateur.

C’est le cas de l’État nouveau portugais, que j’analyse dans ce livre, où la fronde conservatrice salazariste va assimiler – politiquement et idéologiquement – le rapide succès contre-révolutionnaire du régime mussolinien, et intégrer en le subordonnant le fascisme plébéien des « chemises bleues » menées par Rolão Preto. Ainsi intégrés au régime, les cadres de ce mouvement auront pour mission de stimuler les nouvelles institutions de la « Révolution nationale », à savoir : la milice, les milices de la jeunesse, les « Syndicats nationaux », le contrôle du temps libre et des loisirs (avec la Fédération nationale pour le bonheur au travail), les organes de propagande et d’inculcation idéologique de nature totalisante. Et cela, dans un contexte où l’hégémonie du fascisme conservateur modèlera, en fonction de cette spécificité, la nature sociale et politique de la dictature : préférant le leader élitiste au chef charismatique plébéien, optant pour le contrôle et l’encadrement des masses plutôt que pour leur mobilisation, se fiant, pour assurer sa sécurité, davantage à l’armée et à l’Église catholique qu’aux milices, etc.

Toutefois, les spécificités propres au contexte politique, social et culturel de chaque pays n’empêchent pas tous ces régimes de partager des caractéristiques génériques communes, ce qui nous autorise à parler d’un « fascisme générique » et, par conséquent, d’une « époque des fascismes ». Et ces caractéristiques communes sont : le nationalisme irrédentiste et impérial, l’organicisme corporatif comme idéologie de dépassement de la lutte des classes, la dictature antilibérale et anticommuniste, la violence sans limites, le parti unique, le culte du chef charismatique, etc. Je considère que c’est à une espèce de ce genre qu’appartient l’État nouveau salazariste.

 

Dans sa célèbre brochure Le fascisme comme mouvement de masse (1934), le communiste allemand Arthur Rosenberg insiste sur la capacité des fascistes à mobiliser un soutien de masse. Dans votre livre vous écrivez que le salazarisme se distingue du fascisme italien ou du national-socialisme allemand par le fait que l’État nouveau se méfiera toujours des tentatives de politisation des masses. Pourriez-vous revenir sur ce point ?

Certes, avant de prendre le pouvoir, les mouvements fascistes « plébéiens » développent toujours une intense rhétorique populiste de mobilisation populaire. Mais, dans le cadre du fascisme en tant que régime, dans le cadre de son alliance avec les droites politiques et des intérêts1, la mobilisation des masses, en vérité, n’a jamais rien à voir avec leur constitution comme sujet politique de transformation sociale.

Même lorsqu’elle se poursuit, après la prise de pouvoir, cette mobilisation n’est qu’un rituel, substantiellement dépolitisé, sanctionnant les décisions du chef, qui vise la massification de la sujétion, la normalisation de l’unicité politique et idéologique imposée. Sans surprise, la dictature salazariste se méfie de l’apparente mobilisation politique des masses, y compris dans ce cadre et y compris lorsqu’il s’agit de soutenir le régime. Fidèle à sa matrice élitiste, Salazar suit le vieux principe contre-révolutionnaire selon lequel « commande qui peut, obéit qui doit ». Ainsi, bien qu’admirateur et partisan de Mussolini, il lui reproche son excès de concession « à la rue ».

Voilà l’une des caractéristiques du « fascisme conservateur ». Un fascisme qui préfère l’« ordre » et le « respect » à l’« adulation des masses ». Néanmoins, il convient de dire que, dans tous les régimes fascistes, dès lors qu’ils sont implantés, la bureaucratie, l’autoritarisme élitiste, la corruption se substituent rapidement à la prétendue « mobilisation politique » promue au sein des partis uniques et des institutions de l’« ordre nouveau ».

Concernant le coup d’État du 28 mai 19262, vous écrivez que — contrairement à un certain mythe — les forces armées n’étaient pas animées par une cohérence stratégique. Plus important encore, vous faites le récit des luttes pour l’hégémonie au sein des « droites de la droite » durant le processus de transition de la dictature militaire à l’État nouveau. Comment Salazar a-t-il réussi à tirer son épingle du jeu dans ces luttes ?

En 1931, après que les républicains radicaux alliés à ce qu’il restait d’actif au sein du mouvement ouvrier organisé ont échoué dans leur résistance révolutionnaire face à la Dictature militaire, s’ouvre, au sein même du régime militaire, une âpre lutte quant à l’avenir politique du pays.

En résumé, deux camps s’affrontent : celui du républicanisme militaire conservateur qui domine les commandements des Forces armées (et bénéficie du soutien de la droite républicaine) et celui de la droite autoritaire antilibérale, déjà très marquée par l’influence du fascisme italien. Et plus précisément, dans ce deuxième camp, une fronde politique menée de manière informelle par Salazar, pourtant « magicien des finances » des différents gouvernements de la Dictature militaire depuis 19283.

Le camp salazariste rassemble des monarchistes intégralistes (la version portugaise de l’Action française), la droite catholique, les organisations patronales, l’élite technocratique et tous les défenseurs de l’« ordre » et d’un nouveau genre de régime, comme c’est typiquement le cas de la droite conservatrice et contre-révolutionnaire qui regarde avec enthousiasme, et comme un modèle, l’expérience précurseuse du régime de Musolini. Cette droite veut à tout prix prendre ses distances avec le républicanisme conservateur militaire et civil, qui projette certes une sorte de République de l’ordre, régénérée, mais libérale.

Je dirais qu’après avoir réussi à vaincre les résistances républicaines et populaires, l’habileté de Salazar consiste à promouvoir un accord avec le républicanisme militaire. Moyennant quelques promesses et autres contreparties matérielles, les chefs militaires républicains conservateurs acceptent de lui remettre le pouvoir, de s’intégrer progressivement au nouveau régime et de retourner temporairement dans leurs casernes, jusqu’à ce que Salazar soit en position, grâce aux réformes militaires de 36/38, de se débarrasser de la majorité d’entre eux et de prendre le contrôle politique des Forces armées.

Cette étape sera essentielle pour réunir les diverses droites de la droite (les intégralistes, les catholiques, les républicains, les technocrates, et, plus tard, les nationaux-syndicalistes) au sein du parti unique (l’Union nationale) et de la base sociale et politique de l’État nouveau. Tel est le processus que je cherche à analyser de manière détaillée dans mon livre. o

 

Propos recueillis par Selim Nadi, entretien traduit du portugais (Portugal) par Clara Domingues.