De Noam Chomsky, Lux Éditeur, 2017 (réédition), 25 euros. « Tout gouvernement a besoin d’effrayer sa population et une façon de le faire est d’envelopper son fonctionnement de mystère. C’est la manière traditionnelle de couvrir et de protéger le pouvoir : on le rend mystérieux et secret, au-dessus de la personne ordinaire. Sinon, pourquoi les gens l’accepteraient-ils ? », écrit Chomsky dans ce livre qui est une retranscription de dialogues avec des étudiants, ce qui lui donne une forme assez vivante.
Chomsky s’attache à démonter à travers l’histoire de la politique des USA les mécanismes bien rodés qui permettent le contrôle de la population pour imposer une politique contraire aux déclarations d’intentions, les mensonges officiels. La compréhension de ces mécanismes de domination est indispensable aux combats et perspectives pour l’émancipation.
Il ne cherche pas à formuler une vision synthétique, il déploie un grand talent d’enseignant pour démasquer les mécanismes et les tromperies des puissantes institutions du monde à partir d’une vaste connaissance d’informations factuelles.
Chomsky ne se revendique pas du marxisme ni du léninisme qui lui apparaissent sous la forme d’une construction idéologique telle que les ont transformés bien des intellectuels adaptés à l’héritage stalinien comme Althusser, un « charlatanisme » selon son expression.
Cette réédition regroupe trois ouvrages qui se retrouvent dans les trois grandes parties, trois « mouvements », qui structurent le livre. Le premier souligne l’importance du militantisme, son action sur l’opinion, les changements auxquels il participe ou entraîne dans le sens de la transformation du monde, les moyens qu’il possède pour contrer la propagande officielle, le « monde d’Orwell »... Le deuxième mouvement confronte la politique des classes dominantes américaines et les alternatives au capitalisme, les façons de combattre l’endoctrinement dans nos sociétés... Le troisième illustre l’idée que « le pouvoir ne souhaite pas que les gens comprennent que l’on peut provoquer des changements ». Il démythifie les charlatanismes intellectuels pour démonter les mécanismes de domination du système afin de « construire un autre futur »...
D’une grande actualité
Chomsky situe ses perspectives dans le cadre de la gauche américaine sans imaginer une perspective de transformation révolutionnaire à travers les luttes de classes du point de vue du prolétariat. Mais son récit est riche et convainc que la nécessaire rupture avec le capitalisme passe par... la conquête du pouvoir par les classes exploitées.
Il souligne en particulier le tournant que représente la stratégie de sécurité nationale adoptée en 2002 par Bush, dont le but avoué est de perpétuer indéfiniment la domination des États-Unis en empêchant l’émergence de tout rival. Cette stratégie est dans la continuité de la pratique des administrations passées, tant républicaines que démocrates. Ce qui a changé c’est que cette politique s’affirme sans détour. Obama a été une vaine tentative de retour aux prétentions messianiques de l’impérialisme US pour justifier sa politique militariste de rapine. Un échec qui a ouvert la voie à une brutalité plus grande que celle de Bush, Trump.
Ce n’est pas le propos du livre, mais ses conclusions sont d’une grande actualité quand il décrit la menace que représente pour l’humanité une telle volonté d’hégémonie en particulier du fait du réchauffement de la planète et de l’exacerbation du risque nucléaire et de guerre.
Yvan Lemaître