Publié le Lundi 24 mars 2014 à 07h33.

Après Fukushima, ce qui a changé... ou pas !)

Au lendemain de la catastrophe de Fukushima, le choc  était tel qu’on pouvait penser que le débat sur le nucléaire allait se rouvrir sur de nouvelles bases. Cette catastrophe montrait que l’accident nucléaire était possible, pas seulement dans le cahot bureaucratique de l’ex-URSS, et qu’une fois enclenché il pouvait échapper à toute maîtrise. Une seule conclusion  aurait dû s’imposer, la sortie du nucléaire le plus vite possible…

Trois ans après, dans les faits, l’industrie nucléaire agit de plus en plus selon les mêmes critères de choix, les  mêmes calculs coût-avantage, les mêmes compromis avec la sécurité que les autres secteurs industriels. L’accident nucléaire n’est plus tabou, les décisions de sortie, poursuite ou augmentation obéissent à des critères financiers.

L’Allemagne, ou plutôt Siemens, estime la filière nucléaire pas assez rentable, elle est abandonnée. Aux USA, le choix se porte sur l’exploitation des hydrocarbures non conventionnels au détriment du nucléaire. L’Angleterre prend le chemin inverse, EDF exploitera le site de Hinkley Point dont le chantier démarre avec des capitaux chinois. Quant à la Chine, pour répondre à son énorme demande en énergie, elle développe à marche forcée toutes les sources possibles : hydraulique avec des barrages géants, solaire, charbon et... nucléaire. Elle sera probablement la première à réussir à démarrer un EPR à l’été 2014, un deuxième doit suivre. Le Brésil prévoit la construction de sept réacteurs dans les vingt prochaines années. Un accord bilatéral vient d’être signé entre la France et l’Inde, avec Hollande en commis voyageur de l’atome.

Ils ne pourront plus dire qu’ils ne savaient pas

Après Fukushima, l’industrie nucléaire a adopté une stratégie de communication consistant à en dire le moins possible et à « laisser passer la vague ». Seule l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) communique. Elle a retenu la leçon de Tchernobyl et tourne le dos à sa stratégie de dénégation d’alors, qui consistait à affirmer que le nuage radioactif s’était arrêté à la frontière. Elle choisit au contraire de donner les informations, y compris en épinglant le manque de transparence des Japonais !

Dans le système français,  l’ASN est l’autorité qui arbitre et l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN) l’organisme d’expertise dans le domaine du risque nucléaire, qui mène la discussion sur le plan de la connaissance scientifique.

Du côté de l’IRSN s’opère un changement de « doctrine » en considérant qu’il faut « imaginer l’inimaginable », c’est-à-dire des inondations, des séismes ou des accidents industriels a priori improbables, et regarder les conséquences que de tels événements pourraient avoir pour les centrales nucléaires françaises. Ses conclusions sont sans appel : les centrales, dans ces conditions, sont défaillantes.

Dans le même sens, parmi les leçons qui doivent être tirées de Fukushima,  le directeur général de l’IRSN, Jacques Repussard, met en avant « les petits défauts apparemment anodins (qui) peuvent avoir des conséquences très graves. » Par exemple, les générateurs diesel, indispensables pour assurer l’alimentation électrique en cas de coupure d’accès au réseau, indispensables au refroidissement du réacteur pour éviter qu’il ne s’emballe, ne disposent pas d’assez de réserve de fioul pour fonctionner longtemps, ou encore les batteries de secours des réacteurs ne sont pas étanches, ce qui pose un problème en cas d’inondation. Et il insiste sur les risques de cumul d’écarts, plutôt que de les envisager indépendamment. « Ce ne sont pas des défauts majeurs mais en cas de situation grave, cela fragilise l’installation » car « cela réduit les marges disponibles ». C’est ce qu’on appelle  l’« effet falaise » : il suffit de pas grand-chose pour qu’une situation bascule.

L’autre dogme qui devrait être remis en cause par Fukushima est le modèle probabiliste d’évaluation des risques en vigueur dans toutes les installations classées, qu’elles soient nucléaires ou non. Au lieu de recenser et prendre en compte tous les risques, le modèle combine la gravité et la probabilité d’occurrence. Les risques considérés comme les moins probables, même s’il ssont d’une gravité extrême, sont ainsi mécaniquement ignorés. La fréquence réelle des accidents graves, trois accidents – Three Mile Island, Tchernobyl, Fukushima – concernant cinq réacteurs,  contredit totalement ces calculs rassurants.

Tout changer pour que rien ne change

Deux mois et demi après la catastrophe, les Etats de l’Union Européenne se sont finalement mis d’accord sur un cahier des charges pour les « stress tests » des installations. En France, les tests sont pilotés par l’ASN, mais ce sont les exploitants – EDF, AREVA, CEA – qui répondent aux questions posées sans que l’ASN ne vienne nécessairement inspecter les 58 réacteurs.

La Cour des comptes évalue à 55 milliards d’euros d’ici 2025 le budget nécessaire pour moderniser le parc nucléaire français. La somme est énorme, mais c’est le choix que fait EDF, celui de se jeter à corps perdu dans le nucléaire, à fond et pour longtemps. Le choix de prolonger la durée de vie des réacteurs anciens est plus facile à faire accepter par les populations et moins cher que l’implantation de nouveaux. Avec environ un milliard d’euros par réacteur, on est loin du coût , difficile à prévoir (de 3 à 8 milliards !), d’un EPR.

L’objectif du programme « 60 ans » est bien de faire durer les centrales. Dans les chantiers de plusieurs mois appelés « grand carénage », une partie seulement des travaux concerne la prise en compte du retour d’expérience de Fukushima, le reste représente des changements de matériel et la modernisation d’équipements devenus obsolètes.

L’ASN juge insuffisant le plan d’action post-Fukushima présenté par EDF. Dans ses « prescriptions complémentaires » rendues fin janvier 2014, elle réclame le renforcement des centrales face aux événements extrêmes, séismes, tempêtes ou inondations, des mesures plus contraignantes face à une perte d’alimentation en eau de refroidissement ou en électricité. Normalement les prescriptions de l’ASN ont une valeur juridiquement contraignante et doivent s’imposer à EDF... A suivre.

On a appris le 6 février dernier, grâce à un document interne à EDF que s’est procuré Mediapart, que près de la moitié  des réacteurs nucléaires (25 sur 58) sont menacés par un phénomène d’usure des gaines de combustibles. L’ASN envisage des mesures de restriction d’exploitation pour prévenir les risques de rupture de ces enveloppes métalliques qui assurent la première barrière de sûreté du système. Selon le directeur du contrôle des centrales nucléaires à l’ASN, « le cœur de la discussion actuellement, c’est de déterminer quelle épaisseur de corrosion est tolérable ». Mais pour EDF, tout abaissement de la valeur limite entraînerait une réduction des durées d’utilisation des combustibles et donc un coût supplémentaire. Ce nouvel épisode et les marchandages qui l’accompagnent  illustrent combien pour EDF le nucléaire est une industrie, donc une source de profit comme les autres, dans laquelle ce sont les impératifs financiers qui priment.

Donner un prix à l’impensable

En mars 2013, suite à la révélation par le Journal du Dimanche d’une étude réalisée en 2007 et restée jusque là confidentielle, selon laquelle le scénario noir de l’accident majeur pourrait atteindre  5 800 milliards d’euros, l’IRSN a décidé de publier la dite étude1. L’institut explique que les travaux récents ne valident pas le chiffre de 5 800 milliards, qui serait une « estimation extrême » issue d’une « modélisation rudimentaire ». Il ramène l’évaluation pour le scénario majorant à 760 milliards et à 430 pour un accident majeur représentatif...

 Au delà du débat, très discutable, sur les chiffres eux mêmes, le plus éclairant est  la raison pour laquelle ce rapport, intitulé « Examen de la méthode d’analyse coût-bénéfice pour la sûreté », a été fait. On peut y lire : « La méthode présentée visait à évaluer l’opportunité relative de (...) modifications en tenant compte, d’une part de leur coût, d’autre part de leur bénéfice pour la sûreté et la radioprotection. Cette méthode coût-bénéfice, si elle était retenue, était destinée à fournir un cadre méthodologique permettant d’éclairer la justification, lors des visites décennales de ses réacteurs, des modifications proposées sur le plan de la sûreté et de la radioprotection ».  Comment mieux avouer, même aseptisé par le langage technocratique, que les seuls arguments audibles par l’industrie nucléaire sont ceux qui s’expriment en milliards d’euros ? Pas un mot sur le nombre de morts potentiels… Et quels chiffres peuvent dire le traumatisme de l’évacuation, la douleur des malades,  la peur de mettre au monde un enfant déjà malade ou difforme ? Qui pourra chiffrer les pathologies dont souffriront les « liquidateurs », tous ceux qui se sacrifieront pour contenir l’accident ? 

Christine Poupin

Notes :

1. http://www.irsn.fr/FR/Ac…