Publié le Vendredi 10 avril 2026 à 18h27.

« Les militantes féministes en Afrique de l’Ouest ont besoin de moyens, pas de leçons »

 

Entretien avec Floriane Klinklin Acouetey, militante féministe togolaise, cheffe de projet chez Equipop.

Floriane a participé à la table ronde « Résister : pour une alliance féministe internationale face aux mouvements réactionnaires » le 29 novembre 2025, à Villeurbanne (69).

Peux-tu présenter Equipop et décrire ses principaux axes d’action ?

Equipop est une association féministe de solidarité internationale engagée pour l’égalité de genre et les droits sexuels et reproductifs. Aux côtés de réseaux féministes en Afrique de l’Ouest, dans la région SWANA, en Europe et en France, Equipop allie mobilisation sociale et politique, et soutien financier et technique aux associations partenaires et aux activistes féministes. Equipop se place aux côtés des mouvements féministes pour transformer les rapports de pouvoir et participer à la création d’une communauté féministe forte. L’objectif est clair : briser les structures patriarcales qui entravent l’autonomie des femmes, des filles et des personnes minorisées.

Tu es cheffe du projet « Sang pour sang : uni(e)s pour la dignité ». Quel est le but et la portée d’un tel projet ? Quelles actions réalisez-vous ?

Le projet "Sang pour Sang : Unies pour la Dignité" est une initiative féministe d’envergure internationale dont l'impact recherché est la transformation profonde des facteurs structurels de la discrimination menstruelle. Notre ambition est de garantir que toutes les personnes menstruées, dans leur diversité, puissent exercer leur droit à menstruer dans la dignité en disposant des informations, produits et infrastructures nécessaires.

L'originalité de notre démarche est de placer les activistes et organisations féministes locales au cœur du système. Ce sont elles qui déploient les actions de terrain essentielles : sensibilisation pour abolir les normes sociales néfastes, création d'espaces de parole et plaidoyer auprès des autorités.

Pour atteindre cet impact, notre stratégie se décline sur trois piliers opérationnels :

1) Soutien aux mouvements féministes : Nous renforçons les capacités des organisations de la société civile (OSC) et des réseaux, notamment ceux dirigés par des adolescentes, des personnes non conformes au genre ou en situation de handicap, pour qu'ils disposent des ressources nécessaires pour défendre cette dignité.

2) Plaidoyer et Environnement Favorable : Nous produisons des données intersectionnelles de qualité pour influencer les politiques publiques. L'objectif est d'intégrer la santé et la dignité menstruelle (SDM) dans la planification des services de base, particulièrement les infrastructures d'eau, d'assainissement (WASH) et la gestion des déchets.

3) Renforcement des Marchés Locaux : Nous soutenons les Entreprises Sociales et Solidaires (ESS) pour qu'elles puissent offrir une variété de produits de SDM de qualité. Ces produits sont conçus selon l'approche des "3 P" : Personnels, respectueux de la Planète et de la Poche (abordables).

Notre action est résolument intersectionnelle. Nous ciblons prioritairement les groupes souvent exclus des programmes traditionnels : les jeunes scolarisés ou non, les personnes transgenres et non binaires pour qui les règles peuvent être source de dysphorie, les personnes en situation de handicap, ainsi que celles vivant dans des contextes humanitaires fragiles. Pour garantir une transformation durable, le consortium s’appuie sur trois leviers :

1) Le Financement Féministe : L'octroi de subventions flexibles pour soutenir les organisations dans leurs propres priorités.

2) L’Apprentissage Sud-Sud : Des échanges constants entre les pays pour partager les meilleures pratiques en matière de changement des normes et de production locale.

3) La Recherche-Action : L'utilisation de preuves issues du terrain pour nourrir un plaidoyer collectif puissant aux niveaux national, régional et mondial.

Peux-tu faire un état des lieux de la situation actuelle au Togo et du contexte politique et social dans lequel tu évolues en tant que militante féministe ?

Le Togo se trouve actuellement à la croisée des chemins, entre une volonté politique de modernisation et des résistances socioculturelles tenaces. Sur le plan institutionnel, le basculement vers la Vème République et le régime parlementaire a ouvert de nouveaux espaces de plaidoyer législatif, bien que la transition impose une vigilance accrue pour que les droits des femmes restent une priorité budgétaire. Si le pays se distingue par une forte représentativité féminine au sommet de l’État (Primature, Présidence de l'Assemblée), le défi demeure la traduction de ce « féminisme d'État » en changements concrets pour les femmes en milieu rural et dans le secteur informel, où la précarité économique et l'inflation aggravent la vulnérabilité des ménages.

Sur le plan social, la perception du Togolais lambda sur le droit des femmes n’évolue pas autant que la loi. Si les lois existent, très peu de Togolaises en sont informées. En dehors de ça, le Togo est sujet à des soulèvements populaires. Comme ce fut le cas lors du passage à la Vème République. Même si les militantes ne sont pas à l’origine de ces mouvements populaires, leur participation n’est pas des moindres. Être féministe ici, c’est subir une double pression : celle d'un État qui restreint les libertés publiques et celle d'une société conservatrice qui voit dans l'émancipation des femmes une menace à l'ordre établi.

Comment s'organisent les Togolaises pour défendre leurs droits ? Quelles sont les actions menées par les "Négresses féministes" et autres mouvements féministes ?

Les activistes togolaises s’organisent pour défendre leurs droits à travers une diversité d’initiatives portées par des organisations de droits des femmes, des organisations féministes, des collectifs militants et des mouvements informels. Face aux inégalités persistantes et aux violences basées sur le genre, ces mobilisations reposent souvent sur des dynamiques de solidarité, d’entraide et de plaidoyer, tant au niveau communautaire que national.

Le mouvement Négresses féministes, par exemple, défend une lecture intersectionnelle et décoloniale des luttes féministes, qui prend en compte non seulement le sexisme, mais aussi les rapports de pouvoir liés au racisme, à l’héritage colonial et aux inégalités économiques. C’est également un mouvement qui est centré sur le bien-être et la sécurité des militantes. Concrètement, ces mobilisations se traduisent par différentes formes d’action : sensibilisation et dénonciation des violences faites aux femmes sur les réseaux sociaux, organisation de discussions publiques, production de contenu militant, mais aussi investissement de l’espace public pour rendre visibles les revendications féministes, les travaux féministes. Ces initiatives visent à faire reconnaître les préoccupations des femmes togolaises comme des enjeux politiques majeurs, et non comme des questions secondaires dans les débats publics et les agendas politiques.

Quels sont les besoins principaux des militantes féministes togolaises, et plus globalement de l’Afrique de l’Ouest francophone ? Comment, en France, pouvons-nous les soutenir et relayer leurs voix ?

Les militantes féministes au Togo, et plus largement en Afrique de l’Ouest francophone, font face à des contextes politiques et sociaux exigeants. Le premier besoin est simple : nous avons besoin de moyens, pas de leçons. Cela signifie avant tout un financement flexible et durable, qui respecte l’autonomie stratégique des mouvements féministes locaux, loin des agendas trop souvent dictés par les bailleurs du Nord. Les collectifs féministes produisent déjà des analyses, des stratégies et des réponses adaptées à leurs contextes ; ce dont ils manquent, ce sont des ressources pour les déployer et les inscrire dans la durée.

Un autre besoin crucial concerne la protection des activistes et le renforcement des solidarités transnationales. Dans plusieurs pays de la région, les militantes sont confrontées à la stigmatisation, au cyber harcèlement, voire à des menaces directes. Face à la montée des mouvements réactionnaires et antidroits à l’échelle mondiale, il est essentiel de renforcer les réseaux de solidarité pour éviter l’isolement des activistes et soutenir celles qui sont en première ligne.

Soutenir les féministes d’Afrique de l’Ouest depuis la France suppose aussi de déconstruire certains réflexes paternalistes ou de « sauveur ». La solidarité ne consiste pas à parler à la place des militantes, mais à créer les conditions pour que leurs voix soient entendues directement et à créer des ponts et des alliances : en leur donnant accès aux espaces médiatiques, académiques et politiques, et aux outils de diffusion, sans filtrer ni formater leurs discours.

Cela implique également une responsabilité politique. Les militants et alliés en France peuvent jouer un rôle en interpellant leurs propres institutions, notamment sur les politiques migratoires restrictives qui empêchent de nombreuses activistes africaines de circuler librement et de porter leurs analyses dans les espaces internationaux.

Enfin, la solidarité internationale ne doit pas rester un slogan. Elle doit se construire comme une alliance stratégique entre mouvements, capable de faire face à des systèmes d’oppression imbriqués — patriarcaux, économiques et politiques — qui traversent les sociétés, même s’ils se manifestent différemment selon les contextes. La montée des mouvements antidroits, qui s’attaquent aux droits des femmes, aux droits sexuels et reproductifs et aux libertés fondamentales, est aujourd’hui un phénomène mondial. Elle ne peut donc pas être combattue uniquement à l’échelle nationale. Elle doit être analysée et affrontée collectivement, à travers des solidarités et des stratégies transnationales, à la hauteur d’un backlash qui s’organise lui aussi à l’échelle globale.

Propos recueillis par Illiana (NPA-A 69)