Publié le Lundi 22 octobre 2018 à 15h30.

Il y a 80 ans, la conférence d’Évian : Déjà le refus d’accueillir les réfugiés

Du 6 au 16 juillet 1938 se tint la conférence d’Évian, consacrée au sort des réfugiés juifs fuyant le nazisme. Au total, 32 pays, (dont 20 d’Amérique latine et 9 d’Europe) se réunirent à l’initiative du président des États-Unis, Franklin Roosevelt, à Évian, la Suisse ayant refusé de l’accueillir. 

À partir d’avril 1938, les États-Unis voient arriver un afflux de réfugiés juifs d’origine allemande et autrichienne, fuyant les persécutions nazies. Or, leurs quotas d’accueil sont bas : 25 000 pour l’Allemagne et l’Autriche, quotas qui n’ont du reste jamais été atteints. Aux États-Unis, un courant d’opinion demande aux pouvoirs publics qu’une solution soit trouvée à cet exode. C’est pour répartir les exilés entre différents pays que Roosevelt convoqua cette conférence internationale. Dès le départ, il est défini qu’aucun pays participant ne sera obligé d’accueillir des réfugiés. L’Allemagne n’est bien sûr pas invitée, de même que le Portugal de Salazar, mais l’Italie de Mussolini, invitée, refuse par solidarité avec Hitler. L’URSS décline l’invitation, tandis que la Roumanie et la Pologne, qui professe un grand antisémitisme, envoient des observateurs. 

Rien ne sortira de cette conférence, à part une coquille vide, appelée Comité intergouvernemental pour les réfugiés (CIR). Les différents pays présents étaient tous pleins de bons sentiments, mais affirmaient la main sur le cœur, que, dans les conditions économiques difficiles de la crise des années 1930, ils ne pouvaient accueillir personne de plus. La déclaration du délégué français Henry Bérenger a un air qui nous paraît bien familier : « La France est toujours fidèle à sa tradition d’accueil, et continuera de l’être dans la mesure de ses moyens, bien qu’arrivée elle-même au point extrême de saturation. » L’Australie, plus honnête dans ses déclarations, affirma : « Nous n’avons pas sur notre territoire de problème racial, nous ne voulons pas en importer un. » L’Argentine, pays d’immigration s’il en est, proposa d’accueillir des agriculteurs expérimentés, ce que n’étaient bien sûr en aucun cas les juifs allemands et autrichiens. La proposition la plus indécente fut celle du représentant de la République dominicaine, frère du dictateur Trujillo, qui proposa d’accueillir 10 000 juifs contre monnaie sonnante et trébuchante. Pour ajouter à l’ignominie, il ajouta que ces réfugiés feraient contrepoids à la population locale… trop noire ! Cette proposition, intervenant quelques mois après le massacre de milliers d’Haïtiens, n’aura pas de suite. Mais comment ne pas penser au marchandage actuel avec la Turquie, qui a reçu 6 milliards d’euros de l’Union européenne pour retenir les exilés sur son sol ?

Hitler pouvait bien alors triompher au terme de la conférence en déclarant : « C’était honteux de voir les démocraties dégouliner de pitié pour le peuple juif et rester de marbre quand il s’agit vraiment de les aider ». Il faut dire qu’en 1938, Hitler voulait se débarrasser des juifs, les faire quitter l’Allemagne et l’Autriche, mais sans un sou, en confisquant tous leurs biens. Les différents pays ont même négocié avec l’Allemagne nazie pour qu’ils laissent partir ces « émigrants involontaires » comme on les a nommés, sans les dépouiller, ce qui faciliterait leur accueil dans d’autres pays.

Il y a 80 ans, à la veille d’une nouvelle guerre mondiale, dans un contexte de montée des dictatures fascistes, les pays dits démocratiques n’ont donc pas voulu ouvrir leurs frontières à des millions de persécutés. Un an plus tard, la France ouvrira même des camps d’internement pour les espagnols anti-fascistes. Aujourd’hui, alors que la guerre ne menace pas les pays occidentaux, qu’il y a des richesses énormes accumulées dans les coffres des capitalistes, on nous explique toujours que l’on ne peut pas accueillir les gens qui en ont besoin… 

Pour en savoir plus : le très bon documentaire Évian 1938, la conférence de la peur, de Michel Vuillermet, Stéphanie Roussel et Ilios Yannakakis, documentaire de 66’ diffusé par France 3 en 2011, primé en 2012.

 

Régine Vinon