Publié le Samedi 29 mars 2025 à 14h00.

Syndicalisme : « Il faut montrer que les travailleurEs français ne sont pas d’accord avec ce qui se passe aux États-Unis »

Entretien. L’Anticapitaliste a rencontré Marsha, syndicaliste américaine, impliquée dans le réseau Labor Notes, pour parler de la situation sociale et politique aux USA.

Peux-tu nous présenter Labor Notes ? 

Labor Notes est une organisation de type ONG fondée en 1979. Un courant dans le mouvement syndical était enthousiasmé par les luttes qui se faisaient. On a eu beaucoup de militantisme des travailleurs américains dans les années 1970. Mais, avec la crise économique de 1979-1980 et la répression de l’État, de nombreux syndicats ne savaient pas comment résister. Labor Notes a voulu y remédier et a commencé avec un mensuel pour mutualiser les résistances des syndicats, surtout à la base. L’idée était de soutenir un réseau syndicaliste d’une tendance plus à gauche dans le mouvement syndical et se donner des moyens de communication. Ce réseau est devenu de plus en plus grand. On a commencé à écrire des livres avec des positions idéologiques comme « How to stop concessions ». On a commencé à tenir des formations, à publier notre point de vue sur le « lean production », celle des lignes d’assemblage. On a appelé ça « management by stress ». On avait des livres, on avait la revue, on a commencé à faire des conférences tous les deux ans, toujours pour les membres de la base ou les dirigeants plus combatifs. Labor Notes est un énorme réseau qui organise la tendance gauche du mouvement syndical depuis très longtemps maintenant. 

Peux-tu nous dire quel est l’état d’esprit des travailleurEs aux États-Unis depuis l’arrivée au pouvoir de Donald Trump ? 

C’est plutôt difficile en ce moment, l’état d’esprit n’est pas très positif. La stratégie de Trump, qui n’est pas celle d’un fou, est bien réfléchie et documentée. C’est une onde de choc. Il y a, chaque jour, de plus en plus de décisions qui sont prises, souvent par décret. Et tout ça, dans un moment où la vie aux États-Unis est devenue quasiment insoutenable. Le coût de la vie aux États-Unis, si on compare New York à Paris, est 70 % plus cher. Il y a moins de gens qu’avant qui n’ont pas d’assurance maladie, mais un quart des AméricainEs n’ont pas suffisamment ­d’­assurance maladie. 

Face à Trump, il n’y a pas une réponse globale du mouvement syndical ou du Parti démocrate qui dit qu’on doit s’opposer à ça. Il n’y a pas une vision positive. La majorité des AméricainEs ne sont pas syndiquéEs. C’est environ le même taux de syndicalisation qu’ici, alors qu’on était quasiment à 30 % dans les années 1960. Mais sans syndicats aux États-Unis, on n’a aucun droit du travail. On n’a pas de droit aux jours rémunérés de congé ou de maladie. Près de 40 % des ménages syndiqués ont voté pour Trump. 

Sans réponse soutenue du mouvement syndical ou du Parti démocrate, il y a une grande perte de moral. Pour l’essentiel, les syndicats et le Parti démocrate soit ne disent rien, soit protestent très peu parce qu’ils ont peur d’être attaqués par Trump, qui a une grande capacité de vengeance individuelle et globale. On entend beaucoup qu’il faut qu’on attende qu’il échoue, que les AméricainEs se rendent compte que Trump a été un mauvais choix. C’est une position très dangereuse, qui laisse la liberté complète à Trump de continuer, et qui réduit nos capacités de résistance de plus en plus. Heureusement, il y a toujours eu une tendance plus militante et prête à la confrontation dans le mouvement syndical. Il faut qu’on mette nos espoirs dans les syndicats et les organisations civiles qui sont en train de résister. Ma crainte, c’est que sans vision globale, sans quelque chose comme le NPA, on va vite trouver que même les petites résistances ne suffisent pas. 

Peux-tu nous en dire plus sur ces petites ou grandes luttes qui existent malgré la sidération ? 

Il y a eu ces dernières années une vague de militantisme qui j’espère va continuer. On a eu les enseignantEs dans l’ouest de la Virginie en 2018 qui ont fait une grève illégale. Ils et elles étaient syndiquéEs, mais n’avaient pas le droit de faire la grève. 

Avec la pandémie, on a parlé de « grande démission ». De nombreux jeunes ne veulent pas travailler dans des situations difficiles, et ils ont bien raison. Ils ont commencé à s’organiser en syndicats sur les lieux de travail. De là est née l’idée de commencer à syndicaliser chez Starbucks, puis chez Amazon. 

Les nouveaux dirigeants de deux syndicats, le UAW et les Teamsters, ont déclaré ouvertement au début de leur campagne pour un accord collectif qu’ils allaient mener une « guerre de classe ». Le nouveau président du syndicat des travailleurs de l’automobile (UAW) a fait de même en portant un t-shirt qui disait « On mange les riches ». Ils ont fait une grève dans les trois grandes entreprises d’automobile à l’automne 2023. C’est une bouffée d’air frais, dont on espère qu’elle donne plus de confiance.

Trump a insinué : « on doit faire des sacrifices pour la patrie ». L’objectif, c’est de discipliner la classe ouvrière, tant pis si l’économie en souffre un peu. D’un côté, une partie du patronat a besoin des immigréEs et les adore parce qu’on peut les payer beaucoup moins et qu’ils n’ont pas de revendications. De l’autre, la discipline de la classe ouvrière est utile au patronat pour dompter les jeunes qui ne veulent pas travailler dans ces jobs horribles. 

Elon Musk, qui dirige le département de l’efficacité gouvernementale (DOGE), a attaqué les fonctionnaires fédéraux. Quelles sont les résistances ? 

C’est un démantèlement des fonctions de l’État, avec des conséquences pratiques horribles, par exemple un risque de voir une autre pandémie. Ils ont licencié des dizaines de milliers de fonctionnaires de l’État qui n’ont pas de statut protecteur comme ici, souvent de façon illégale. Certains juges ont contesté, mais Trump va essayer de les ignorer. Si Trump demande à revoir cette décision, la réponse arrivera dans un an, et entre-temps lui et Musk auront continué leurs affaires. C’est une attaque pas seulement sur les fonctionnaires, mais aussi sur les gens de couleur qui sont très représentés dans ces postes-là. 

Avant l’élection de Trump 2, un réseau s’était formé, le Federal Union Network (FUN), quand Trump 1 avait fermé le gouvernement durant un mois, parce qu’il n’arrivait pas à faire adopter le budget. Or, les fonctionnaires ont cessé de travailler et donc d’être payéEs. Des membres à la base des syndicats ont poussé pour devenir plus actifs et se parler à travers le pays. Ils se sont rencontrés pour la première fois à la conférence de Labor Notes l’année dernière, juste avant l’élection. Ils ont pu développer un plan plus soutenu parce qu’ils s’attendaient à cette attaque. 

Ils viennent juste d’avoir une rencontre, où ils appellent à renforcer les syndicats pour résister, qui a été vue sur le web 110 000 fois. De plus en plus de personnes veulent devenir membres de ces syndicats. C’est bon signe.

Quelles sont les priorités pour lutter contre toutes les conséquences de l’arrivée d’un dirigeant d’extrême droite aux États-Unis ?

Il nous faut un mouvement syndical qui a une vision plus large et lutte de classe. À Labor Notes, on continue à créer des réseaux, à mettre les gens en contact. Nous ne sommes pas une organisation qui fait des déclarations ou a des positions abstraites. On sait qu’il y a une richesse dans le monde syndical, dans le monde ouvrier de résistance, de nombreuses façons de militer. On va continuer à mettre en valeur les résistances.

Il faudrait qu’on fasse aussi des écoles de grève : pourquoi la grève ? comment faire la grève ? Dans le monde syndical, la grève est vue comme un mal nécessaire parfois, alors que c’est une expérience transformatrice. Si le mouvement syndical ne s’oppose pas aux attaques contre les migrantEs, on va voir encore plus de divisions dans la classe ouvrière qui sera exploitée par le patronat. Il nous faut plus de syndicats qui défendent directement les migrantEs. 

J’aimerais bien qu’on ait un parti pour nous, les travailleurEs. Il faut que le mouvement syndical s’organise nationalement aussi pour avoir une expression politique contre l’onde de choc. 

Sur la solidarité au niveau international, qu’est-ce qu’on peut faire pour résister à cette offensive de l’extrême droite ? 

La même chose que pour les PalestinienNEs qui souffrent de cette guerre affreuse à Gaza : montrer que ce n’est pas normal ce qui se passe aux États-Unis ! Il faut montrer aux AméricainEs que les travailleurEs françaisEs ne sont pas d’accord avec ce qui se passe aux États-Unis, donc des manifs. Le président du syndicat de l’automobile, l’an dernier à la conférence de Labor Notes, a dit que leur grève était pour la classe ouvrière entière, ce qui inclut les immigréEs. C’était la première fois que j’entendais un dirigeant inclure les immigréEs.

Il faut absolument créer des liens à la base parmi les membres du syndicat. Labor Notes a toujours eu une grande délégation de syndicalistes de l’international dans ses conférences. Il faut vraiment que les travailleurEs de l’automobile français puissent se mettre en contact avec les travailleurEs de l’automobile américains pour dire que si on ne s’oppose pas maintenant à un type de protectionnisme qui fait qu’on va être en compétition directe, on va perdre. C’est peut-être un peu simpliste, mais je pense que c’est important. 

Propos recueillis par Raphaël Alberto