Publié le Lundi 14 janvier 2013 à 12h52.

Face au gouvernement, où va le Front de gauche ?

Le Front de Gauche et notamment le PCF ont décidé d’adopter, face au gouvernement Ayrault, une attitude critique mais constructive. Une position ambiguë, source de tiraillements internes, qui vise à préserver les intérêts des élus locaux mais réduit d’autant la capacité de cette gauche antilibérale à s’opposer frontalement à la politique d’austérité menée par le PS. 

 

 

Le Front de gauche a remporté d’indéniables succès au printemps dernier. Des dizaines de milliers de personnes ont afflué à ses meetings de la présidentielle. Il a accru son influence dans les milieux syndicaux. Il continue semble-t-il d’enregistrer des adhésions nouvelles, notamment le PCF. Celui-ci se vante ainsi d’avoir accueilli quelques milliers de nouveaux membres depuis la présidentielle et de compter aujourd’hui 80 000 militants, dont 8 000 élus, ce dernier chiffre ayant le mérite d’être fiable. Mais qu’est-ce que le Front de gauche compte faire de ces avancées ?

 

Avec ou contre le pouvoir socialiste ?

Il n’a pas rejoint le gouvernement. Heureusement. Il a préféré opter pour l’attitude adoptée par le PCF en 1984-1986 puis en 1988-1993, en évitant la participation gouvernementale suicidaire de l’époque Jospin (1997-2002). Mais il n’a pas choisi pour autant d’être dans l’opposition !

Lors des législatives, la musique parfois radicale des discours tenus par Mélenchon lors des présidentielles s’est effacée, laissant la place à la rengaine traditionnelle des notables de la « vraie gauche »… qui ne veulent pas casser la baraque ! C’était le produit d’un deal. A Mélenchon, le tribun tonitruant dénonçant en abondance « Hollandréou » alias « le capitaine de pédalo », la candidature à la présidentielle. Au PCF, le quasi-monopole des candidatures dans des circonscriptions gagnables. Les candidats du Front de gauche – pour l’essentiel des élus locaux PG et PCF associés à des exécutifs municipaux, départementaux, régionaux à dominante socialiste – proposaient alors de « faire réussir la gauche », de « colorer » la nouvelle majorité parlementaire, pour « gauchir » les décisions du nouveau pouvoir. Un pied dedans, un pied dehors… Ce qui imposait de mettre une sourdine aux dénonciations de la politique socialiste.

Le PCF détient aujourd’hui l’essentiel des sièges de députés et de sénateurs du Front de gauche et la présidence des groupes du Sénat et de l’Assemblée nationale. Sur les questions parlementaires, c’est donc lui qui donne le ton. Or, si Mélenchon prônait en juin le « ni-ni », « ni dans la majorité ni dans l’opposition », le PCF se veut semble-t-il encore plus conciliant avec les socialistes, sans d’ailleurs s’attirer les foudres de ses alliés.

Il y a pourtant déjà un bilan du gouvernement Ayrault-Hollande : l’austérité menée est d’une brutalité inouïe. L’Humanité informe d’ailleurs fort bien de cela. En septembre, le Front de gauche a mis le paquet à la rentrée sur la mobilisation contre le traité d’austérité européen, reprochant à juste titre à Hollande de se rallier à la politique de Merkozy. Mais dans l’ambiguïté. Pour Mélenchon, la manifestation du 30 septembre n’était pas pour autant une manifestation « contre le gouvernement ».

 

Le vote du budget comme épreuve de vérité

Or, traité ou pas, l’austérité se concrétise par un budget, l’augmentation des impôts pour les classes populaires, des attaques contre les services publics et la Sécurité sociale. A l’Assemblée nationale, les députés Front de gauche ont voté le collectif budgétaire en juillet. Mais en octobre, ils ont voté contre la partie dépenses du budget 2013, qui s’inscrivait dans la logique du traité d’austérité européen, et contre le projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS), puis contre la loi Brottes sur l’énergie qui va augmenter la facture des plus pauvres. En revanche, ils se sont abstenus sur le volet recettes du budget de l’Etat, car ils y voyaient des « avancées ».

Suite à ces votes négatifs, le Front de Gauche a été accusé par le PS de pactiser avec la droite. La réponse de la présidente du groupe Front de gauche au Sénat, Eliane Assasi, dans L’Humanité du 2 novembre, a été lourde de sens : « Le gouvernement veut nous présenter dans une posture d’opposition, ce qui n’est pas du tout le cas. Nous sommes dans la majorité parlementaire, pas dans l’opposition. (…) Je demande qu’on nous entende, que les élus communistes, qui ne sont pas dans l’opposition mais dans la majorité, soient entendus. » Le PCF serait donc dans la « majorité parlementaire » sans être dans la « majorité gouvernementale » ?

En novembre, les socialistes ont encore accéléré leur politique d’austérité, avec le « pacte de compétitivité ». Au pied du mur, les sénateurs Front de gauche ont eux aussi logiquement voté contre la partie dépenses du budget. Mais les communistes ont encore tenu à dire qu’ils voulaient être de la « majorité parlementaire ». Pierre Laurent et les présidents (communistes) des groupes Front de gauche du Sénat et de l’Assemblée nationale ont été reçus le 8 novembre par Ayrault. Ils lui ont répété qu’avec eux le Sénat ne serait pas une simple chambre d’enregistrement, qu’ils continueraient de défendre leurs positions, mais qu’ils tenaient à être associés au travail d’élaboration des lois en amont… Pierre Laurent s’est félicité du « rétablissement du dialogue nécessaire ».

L’axe central des législatives est ainsi maintenu : dénoncer le renoncement du parti socialiste à mener « une politique de gauche », tout en faisant croire que les élus du Front de gauche, par une attitude « constructive », pourraient « infléchir à gauche » la politique socialiste. Alors qu’elle prolonge ouvertement le sarkozysme ! Le Front de gauche renonce ainsi à la dénoncer radicalement et à faire vivre une volonté de résistance contre le gouvernement, sur sa gauche.

Ces contorsions  visent à défendre les intérêts très concrets des appareils du PG et du PCF. Leurs milliers d’élus travaillent quotidiennement avec les socialistes, gèrent avec eux des exécutifs dans tout le pays, se font élire partout avec eux à la tête des villes, départements et régions, sur des listes communes de premier ou de second tour. Alors la plupart souhaitent ne pas trop « décrocher » des socialistes…

L’exercice hypocrite et démobilisateur auquel se livre le Front de gauche pourrait cependant vite s’avérer intenable, se transformant en grand écart, entre la collaboration avec les socialistes et l’opposition à l’austérité, entre les notables accros à « l’union de la gauche » et les militants qui veulent se battre.

 

Mélenchon, le rebelle ?

Alors le grand homme du PG s’inquiète, dans un billet récent de son blog, intitulé « Un novembre Moch » : « J’écris ces lignes depuis mon séjour de repos, à la campagne (…). Je crois que j’ai raté le meilleur de l’automne. Le ciel est bas, la lumière est pauvre, le ciel se dégorge sans grâce. » Un novembre « Moch » parce que les socialistes semblent prendre pour héros le ministre socialiste de l’intérieur de l’après-guerre, Jules Moch, qui fit écraser des grèves ouvrières ! Loin donc de reprendre les formules complaisantes des sénateurs communistes à l’égard du gouvernement Ayrault, Mélenchon affirme : « La social-démocratie est un astre mort. »

Quel destin alors pour la nouvelle étoile, le Front de gauche ? Le leader du PG se veut confiant : « La hantise que le Front de Gauche représente a été bien résumée dans un article du Monde rapportant une remarque de François Hollande selon laquelle la nouveauté de la situation à gauche vient du fait que le Front de Gauche  “cherche davantage à être une alternative qu’un aiguillon de la majorité socialiste”. Le but est donc de diviser cette nouvelle force. Comment ? En isolant les “méchants PG” des “gentils PC” avec qui on peut parler. Peine perdue. »

Il propose donc l’affrontement avec les socialistes, pour devenir cette alternative visible : « Avec ce budget, un cercle vicieux infernal va être amorcé qui va enchaîner récession, endettement croissant et chômage aggravé. Selon moi, on ne peut absolument pas laisser passer sans réagir avec une extrême fermeté. Il faut voter contre, résolument. Il s’agit de cette façon de poser un acte politique qui ait un sens clair et compréhensible par tous. » Voilà qui pourrait sonner comme un désaveu pour les votes ambigus des camarades communistes… Mélenchon signale d’ailleurs à juste titre que cette ambiguïté n’est pas compatible avec la solidarité avec les luttes : « Car ce budget va déclencher des luttes et des protestations sociales en chaînes dans tous les secteurs de la société. Nous nous préparons à être solidaires des luttes et non pas du budget qui les aura déclenchées. Pas question d’être pris en otage d’un vote qui liera tous ceux qui ne s’y seront pas opposés. »

Mélenchon rappelle donc ses ambitions : « Voter contre le budget a un sens politique clair : (…) nous sommes capables de gouverner autrement le pays à gauche. Nous ne sommes pas l’aiguillon de l’actuel gouvernement. Nous sommes sa relève. » Reste à savoir avec quel programme exactement, là est aussi la question…  

 

Laurent, le constructif ?

Une envolée lyrique qui n’a apparemment pas convaincu le secrétaire national du PCF ! Pierre Laurent, dans une interview publiée dans le Journal du Dimanche du 3 novembre, se plaint certes du gouvernement : « Il n’est pas à la hauteur. » Mais il tient à se montrer « constructif ». A la question « êtes-vous dans l’opposition au gouvernement ? », il répond : « Nous ne sommes pas une opposition de gauche. Nous sommes une force de construction. Quand les mesures proposées vont dans le bon sens, nous les votons comme nous l’avons fait pour le renforcement de la loi SRU ou pour la fin du bouclier fiscal. Mais nous refusons ce qui nous paraît contraire à l’opinion populaire. » On pourrait presque croire que la balance est égale entre le bon et le mauvais dans les « réformes » du gouvernement !

Face à la question du « bilan à tirer du gouvernement » – qu’il ne peut quand même pas juger « globalement positif » –, Pierre Laurent esquive : « La question du bilan ne m’intéresse pas beaucoup. Ce qui compte c’est le cap. Est-ce que le cap du gouvernement permet d’affronter la crise ? Non, pour le moment ce cap n’est pas le bon. Nous demandons qu’il soit corrigé. » En revanche, à la question « êtes-vous, comme le pense Jean-Luc Mélenchon, un recours à un éventuel échec de cette majorité ? », sa réponse se fait lapidaire : « L’heure n’est pas à faire des paris sur l’avenir. Je ne souhaite pas un échec de la gauche, qui servirait à l’évidence la droite de Copé et Fillon. » Bing sur la tête de l’ancien candidat commun !

 

A chacun sa priorité

Ce tiraillement au sein du Front de gauche est manifestement lié à une divergence de préoccupations. Le PCF a pour priorité la sauvegarde des ses positions institutionnelles, liées à « l’union de la gauche », alors que Mélenchon joue une carte plus personnelle, attendant que le peuple vienne le chercher en ultime recours… Un jour… Par les urnes… Sauf qu’il y a une urgence : résister à l’austérité concrètement, afin que des millions de gens puissent redresser la tête, avoir l’occasion de riposter, créer un nouveau rapport de forces.

Pour l’instant ni le PG ni le PCF  n’invitent réellement les militants et sympathisants du Front de gauche à tenter de rendre cela possible. La lutte des classes, Mélenchon, en accord avec toute la direction du PG comme celle du PCF, en fait le domaine réservé des organisations syndicales. Comme il le disait au moment des grèves contre la réforme des retraites de l’automne 2010 : « Ma politique, c’est suivre les syndicats, suivre les syndicats, suivre les syndicats. » Or les directions des principales confédérations ont opté pour le « dialogue social » et la coopération avec Hollande. Contre la volonté de nombre de militants et de sections syndicales, elles n’impulsent pas, elles verrouillent. C’est bien pour cela que le NPA propose de s’opposer ensemble, clairement, à la politique de Hollande, et de préparer la riposte nécessaire.

 

 

[Encadré 1] 

En 2014, les municipales…

Dans son blog, Jean-Luc Mélenchon fait lui-même le lien entre les hésitations politiques de son camp et les élections municipales à venir : « Avec en toile de fond les prochaines municipales, les chefs socialistes font la tournée des oreilles qui peuvent entendre. Douce musique. A condition d’être bien sages, il y aurait des récompenses en 2014. Selon moi c’est peine perdue. D’abord parce qu’en 2014, il n’est pas sûr du tout que les socialistes soient une fréquentation si populaire que ça. (…) Ensuite parce que tout le monde sait que les socialistes ne tiennent aucune parole ni aucun accord, comme l’exemple leur en vient de haut. Ils ne connaissent que les rapports de force. Bien fou donc qui se fie à leurs caresses et promesses un an et demi avant l’heure. Le plus sage est de refuser la petite musique municipale et de s’en tenir à ce budget pour ce qu’il est : la plus grande restriction de finance publique depuis le milieu du siècle dernier. »

Que penser alors de l’attitude des élus du Front de gauche à Paris ? Ils ont bien dénoncé le renvoi scandaleux de 300 contrats aidés par la Ville de Paris. Les socialistes les ont envoyés dans les cordes au conseil municipal. Mais ils ne comptent pas en faire une campagne publique d’interpellation de la population parisienne… Alors que l’une des grandes revendications du programme du Front de gauche est : « Titularisation des 800 000 précaires de la fonction publique. »

 

[Encadré 2]

Quelle organisation pour le Front de gauche ?

Pour l’instant, le Front de gauche reste un cartel d’organisations dominé par le PG et plus encore par le PCF. D’où un débat en son sein, animé notamment par des militants des plus petites organisations : permettre une adhésion individuelle au Front de gauche. Cela semble tomber sous le sens… Et pourtant, le PCF bloque. Cela pourrait relativiser son hégémonie, modifier un peu les rapports de forces, accentuer le débat public et militant sur la stratégie… et le rapport avec les socialistes.