Publié le Vendredi 19 octobre 2018 à 17h05.

Quelques leçons d’un printemps social agité

En cette rentrée, alors qu’une nouvelle batterie d’attaques est à l’agenda du gouvernement Macron, il nous a semblé utile de revenir sur les mobilisations du printemps dernier, afin de tirer certains bilans politiques utiles – espérons-le – pour les discussions dans la gauche radicale et révolutionnaire, et pour les prochaines mobilisations. 

Il faut commencer par nommer les choses : les mouvements de défense de la SNCF et contre la sélection dans les universités ont été défaits par un gouvernement adepte de la politique du rouleau compresseur. Défaits au sens où les contre-réformes ont été adoptées et sont déjà, en ce qui concerne l’université, en place, et où il n’y a pas eu de sursaut immédiat lors de la rentrée de septembre. Ces défaites vont avoir des conséquences concrètes, sur les conditions de travail des personnels de la SNCF, sur la qualité du service public ferroviaire, sur les conditions d’études, sur l’accélération de la reproduction sociale par la sélection, etc., mais aussi sur la confiance collective dans la force des mobilisations. Il est indispensable d’en avoir conscience afin d’éviter certaines erreurs du passé, courantes dans les rangs de la gauche radicale, consistant à ne voir, dans les mobilisations défaites, que les éléments positifs – et ils existent, nous y reviendrons –, en oubliant commodément les conséquences –  déplaisantes mais réelles – d’une « non-victoire ». 

 

Un gouvernement déterminé

Lorsqu’une mobilisation ne parvient pas à obtenir gain de cause, deux grands types d’explications – qui sont évidemment liés – peuvent être fournis : des explications « internes » et des explications « externes ». En ce qui concerne ces dernières, nul doute que la nature particulière du gouvernement Macron, caractérisé notamment par une double identité libérale (économiquement) et autoritaire (politiquement et socialement), est un élément déterminant. Le pouvoir macronien a un véritable projet de société, fondé sur un ultra-libéralisme dont les objectifs sont de développer toujours plus le principe de socialisation des pertes et de privatisation des profits, de détruire les garanties et solidarité collectives et les mécanismes de défense des salariéEs, et de renforcer les dispositifs de coercition de toute remise en cause de l’ordre établi. Dans une telle perspective, sa détermination à écraser le mouvement des cheminotEs, bastion symbolique, s’il en est, de la contestation des politiques de régression sociale, était particulièrement marquée et, même si, comme on l’a appris pendant l’été, les sommets de l’État ont été saisis de doute lorsque la mobilisation se développait, sa volonté d’assumer un niveau relativement élevé et conflictualité politique et sociale est demeuré inchangé. 

Il ne faut pas oublier les circonstances dans lesquelles Macron a été élu, et sur la base de quelle feuille de route il a reçu le soutien d’importants secteurs du capital : austérité, libéralisations, privatisations, destruction du « modèle social » (santé, retraites, chômage), étouffement de la contestation, etc. Macron ne pouvait décemment pas perdre la face lors de sa première grande « bataille sociale », lui qui avait jusqu’alors, notamment avec les ordonnances lors de la rentrée de septembre 2017, réussi à avancer ses pions sans susciter de réaction collective d’ampleur. 

 

Des directions syndicales dans une logique d’encadrement

Mais la détermination du gouvernement n’explique pas tout. On a en effet connu des gouvernements déterminés, des Premiers ministres « droits dans leurs bottes », qui ont été contraints de reculer sous la pression d’une mobilisation massive et durable. Et à cet égard, force est de constater que le mouvement social n’a pas pu, n’a pas su, construire un rapport de forces suffisant pour contraindre le pouvoir à reculer. 

La politique des directions syndicales a évidemment posé d’importantes difficultés. C’est devenu une (mauvaise) habitude : une absence de volonté, notamment à FO et à la CFDT (mais aussi à la FSU), de construire des cadres unitaires interprofessionnels ; des dates de mobilisations « centrales » éloignées dans le temps et sur la base d’appels sectoriels ; une intersyndicale, à la SNCF, dont les choix concernant les modalités de mobilisation n’ont pas permis de construire un rapport de forces suffisant et, surtout, des cadres d’auto-organisation ; une radicalité verbale (notamment à la CGT) proportionnelle à la volonté de ne pas permettre de « débordement » du calendrier syndical ; au total, une politique d’encadrement de la mobilisation, avec tout de même des différences de positionnement entre les organisations syndicales, notamment du côté de la CGT, qui a accompagné une base plus combative que du côté de la CFDT ou de FO. 

Mais « accompagner » ne signifie pas « tirer vers l’avant » et se donner les moyens de faire faire des « sauts » à une mobilisation. Le calendrier 2/5 et l’absence de volonté d’œuvrer à des convergences avec d’autres secteurs en s’appuyant sur la mobilisation de la SNCF ont favorisé l’isolement des cheminotEs et leur perte de confiance progressive dans leur capacité de faire reculer le gouvernement sur sa contre-réforme. 

 

La difficulté à construire des cadres d’auto-organisation

Il ne s’agit évidemment pas de rendre les directions syndicales seules responsables de l’absence de victoire des cheminotEs, à moins de vouloir se cantonner au rôle de spectateur/commentateur de la lutte des classes. Difficile de passer à côté d’autres facteurs, qui ne vont pas sans poser de questions aux militantEs révolutionnaires. On a en effet pu constater une faible construction, au niveau local, du mouvement, qu’il s’agisse de la mobilisation étudiante ou de la mobilisation à la SNCF, qui s’explique notamment par un phénomène général de recul de la confiance dans les capacités collectives de mobilisation, mais aussi par un affaiblissement des équipes militantes, un manque de cadres syndicaux, une érosion de la mémoire des luttes (et des victoires), etc. Il existe certes des exceptions, mais elles ont plutôt tendance à confirmer la règle : si le refus de la politique de Macron est bien présent, de même que la combativité dans certains secteurs, le découragement pèse et rend difficile la mise en place de structures durables d’auto-organisation, seules à même de déborder les directions syndicales en imposant un autre calendrier, d’autres formes de mobilisation et des convergences « par en bas ». Et si des expériences de ce type ont été tentées, à l’initiative de militantEs révolutionnaires, avec entre autres l’intergares en Ile-de-France, tentative de sortir du carcan imposé par les directions syndicales est d’être force de proposition pour le mouvement, elles n’ont pas suffi à renverser la vapeur. 

Dans le milieu étudiant, les capacités d’intervention de l’UNEF se sont extrêmement réduites en quelques années et les syndicats plus « radicaux » n’ont pas (eu) la capacité de proposer une réelle direction (dans tous le sens du terme) à la mobilisation, ce qui a favorisé un développement de l’influence des courants autonomes et la tendance au repli sur l’université comme lieu à occuper et à défendre : une préoccupation légitime mais pas auto-suffisante, surtout lorsqu’elle ne sert pas à développer des cadres auto-organisés se posant les questions de l’élargissement de la mobilisation et de la nécessité qu’elle se dote d’une direction et d’un plan de bataille. 

 

Des points d’appui pour la suite

L’ensemble de ces éléments négatifs (mais factuels) ne doivent pas, toutefois, masquer les aspects positifs de la mobilisation, qui sont autant de points d’appui pour la suite, et qui méritent d’être versés à la discussion. L’AG intergares est un bon exemple des initiatives qui montrent à la fois les limites et les potentialités de la situation politique et sociale. L’intergares a en effet souffert de la principale difficulté du mouvement : elle n’était pas tant la somme d’expériences d’auto-organisation des AG de gares que le symptôme du manque d’auto-organisation, et donc l’endroit où se retrouvaient des militantEs parmi les plus combatifs. Mais cet espace est devenu un lieu incontournable de construction de la grève, un point d’appui, montrant que, lorsque des militantEs déterminés proposent des cadres unitaires, larges et combatifs, cela rencontre un écho et joue un rôle positif dans la mobilisation.

De même, l’exceptionnelle durée de la grève à la SNCF, les forts taux de grévistes qui démentaient chaque semaine les pronostics relatifs à « l’essoufflement du mouvement », ainsi que l’intensité de la bataille idéologique (victorieuse) menée par les cheminotEs et leurs soutiens, sont des éléments positifs et des indicateurs du rapport de forces global. Au total, nombreux sont celles et ceux, parmi les cheminotEs qui, sans fanfaronner à propos d’une quelconque « victoire » face au projet de contre-réforme, n’ont rien perdu de leur combativité et sont très loin de penser qu’ils ont subi une défaite en rase campagne, revendiquant une fierté d’avoir tenu tête à la Macronie et une disponibilité pour les batailles à venir. 

Enfin, l’échec de la mobilisation contre la sélection à l’université et l’absence de manifestations de masse des étudiantEs et lycéenEs ne doit pas faire oublier la très forte participation aux assemblées générales (avec des milliers d’étudiantEs dans diverses universités, dépassant parfois les chiffres du CPE) et la « majorité d’opinion » qui s’est exprimée, dans diverses enquêtes auprès de la jeunesse, quant au refus de la sélection. Le défi n’est en ce sens pas tant, même si la bataille des idées demeure indispensable, de gagner une légitimité idéologique, que de proposer des formes et des rythmes de mobilisation permettant au plus grand nombre de s’y investir, en ayant la conviction que la victoire est possible. Vaste chantier… 

 

Allier radicalité et massivité

Dans de nombreux secteurs, une combativité s’est ainsi exprimée, qui démontre que la partie est loin d’être gagnée pour Macron. Combativité souvent doublée d’une radicalité, qui a pu prendre des formes diverses, entre autres avec le développement du phénomène du « cortège de tête », qui a pu regrouper, à Paris, plusieurs milliers de manifestantEs, jeunes, précaires, chômeurEs, syndicalistes, salariéEs, etc., exprimant un positionnement de rupture par rapport à l’agenda et aux modalités de mobilisation proposés par l’intersyndicale. Ceci doit, au même titre que l’immobilisme, voire la résignation, largement présents dans le monde du travail, attirer notre attention. Il s’agit bien de trouver un point d’équilibre en évitant deux écueils : se couper de la majorité de notre camp social en faisant preuve de suivisme à l’égard des secteurs radicalisés ; refuser, au nom de la nécessité d’une mobilisation de masse, de considérer cette radicalité comme un élément du rapport de forces et un potentiel point d’appui pour le renverser. 

C’est en recherchant cet équilibre entre, d’une part, volonté d’entraîner largement pour construire un indispensable mouvement de masse et, d’autre part, refus de se contenter d’accompagner la résignation, que le NPA a, modestement mais sûrement, pris sa part dans la bataille du printemps. La constitution d’un cadre unitaire, composé des organisations politiques de toute la gauche, a été un point d’appui dans la bataille idéologique et dans la rupture de l’isolement que pouvaient ressentir certains cheminotEs. Ce cadre de front unique en soutien à la lutte de la SNCF et aux services publics s’est avéré être une pierre importante dans la construction d’une riposte unitaire à la politique de Macron, qui s’est ensuite élargie aux syndicats et aux associations avec la « Marée populaire ». Dans le même temps, le NPA et ses militantEs n’ont cessé de défendre, en toute indépendance, la nécessité de déborder le cadre imposé par l’intersyndicale, de construire des convergences et de sortir de la logique des « journées d’action » pour aller vers une grève interprofessionnelle et le blocage du pays. 

 

Des chantiers à creuser

Cela n’a pas suffi, en raison principalement des éléments « négatifs » avancés plus haut. Cependant, il n’en demeure pas moins que des points ont été marqués, notamment dans la diffusion de cette idée simple que radicalité et massivité ne s’opposent pas, mais peuvent au contraire se nourrir, et qu’il n’y a pas de fatalité dans les divisions entre organisations de gauche lorsqu’il s’agit de résister à l’ultra-libéralisme. Mais les limites sont là, et constituent autant de chantiers à creuser : une campagne politique nationale, aussi unitaire soit-elle, n’est pas auto-suffisante et nécessite de se décliner localement, avec des comités d’action réunissant militantEs politiques, salariéEs grévistes, usagerEs, jeunes, etc. ; la « convergence » n’est pas une formule magique, et peut même prendre des allures de tautologie lorsque certains prônent la « convergence des luttes » autour du mot d’ordre de… la « convergence des luttes », sans lui donner de contenu revendicatif réellement unifiant ; l’intervention consciente et déterminée des militantEs révolutionnaires ne suffit pas à inverser les tendances lourdes à l’œuvre dans le mouvement ouvrier et dans le salariat, qui posent des défis immenses, principalement la reconstruction d’une conscience et d’une confiance de classe. Ce sont ces chantiers qui nous attendent en cette rentrée, qui se déroule dans le double contexte d’une fragilisation de la Macronie et d’une volonté d’approfondir encore un peu plus l’offensive ultra-libérale. Un contexte potentiellement explosif, que nous devons aborder à la lumière, entre autres, de l’expérience de la mobilisation du printemps, avec une conscience claire de ses limites et de ses atouts.

 

Julien Salingue