Le 5 février 2026 se tenait à Toulouse un débat public autour du « Manifeste pour une révolution écosocialiste » de la 4e internationale, en présence de Franck Gaudichaud (NPA-A 31, direction de la 4e internationale) et de deux invitées du mouvement social (Geneviève Azam, économiste féministe, membre de la revue Terrestres et Alexandra Nogarède, secrétaire de la FSU 31), mais aussi de Bernard Deswarte (GES).
Ce manifeste est l’aboutissement d’un travail collectif de plusieurs années, ayant réuni des militant·es de la 4e internationale issuEs de plusieurs pays qui se sont donné pour tâche de présenter ce que serait le monde que l’on voudrait construire, une utopie socialiste concrète, écrite à de nombreuses mains. Le constat est notamment qu’il « s’agit désormais non seulement de mettre fin aux régressions sociales et démocratiques qui accompagnent l’expansion capitaliste mondiale, mais aussi de sauver l’humanité d’une catastrophe écologique sans précédent dans l’histoire humaine » (https://fourth.international/fr/manifeste).
Un texte destiné à être enrichi
Franck Gaudichaud, qui présentait le manifeste, a souligné qu’il s’agit d’un texte destiné à être enrichi par le débat militant et aussi par l’expérience des luttes en cours et à venir. Il a insisté sur quelques points essentiels de celui-ci :
a) Face à la catastrophe écologique en cours, il y a tout d’abord la nécessité impérieuse de revendiquer un programme « éco »-socialiste, pour abandonner définitivement le productivisme qui a imprégné le mouvement ouvrier depuis ses débuts : les forces productives du « quatrième âge du capitalisme » se sont transformées en forces destructrices. Le manifeste s’inspire entre autres des luttes et des expériences en Amérique latine, en Europe et ailleurs, autour du buen vivir, de la décroissance, des luttes paysannes et syndicales pour la réappropriation des « communs », l’idée étant de construire une société de l’être plutôt que de l’avoir.
b) Un des points importants du Manifeste réside donc dans l’horizon d’une décroissance juste et choisie. « Décroissance », car il est désormais prouvé que la crise climatique et écosystémique ne pourra se résoudre au sein du système capitaliste, mais pas non plus sans rupture radicale avec le productivisme qui a marqué les expériences autoritaires dites « socialistes » au XXe siècle. Une décroissance « juste » car il ne s’agit pas d’une décroissance qui s’impose partout et pour toutes et tous de la même manière. Les ultrariches du Nord et du Sud et les plus gros pollueurs devront assumer les conséquences de leur « mode de vie impérial » ; les pays du centre et impérialistes devront aussi assumer l’essentiel de cette décroissance afin de favoriser les droits sociaux et le développement des services publics à la « périphérie ».
Les parties 3 et 4 du manifeste abordent les questions stratégiques de la transition. La plupart des revendications transitoires mentionnées dans le Programme de 1938 sont toujours d’actualité (contrôle ouvrier dans les entreprises, levée du secret bancaire, expropriation de certains secteurs notamment). Néanmoins, notre perspective de transition est aussi à revisiter très largement et devra intégrer les nécessités écosociales et les ruptures propres à la période des crises profondes que nous vivons. Certaines d’entre elles consisteraient en la mise en place de vastes plans publics de prévention face au basculement climatique et écologique adaptés à la situation des classes populaires, un réel partage des richesses, la réduction et la relocalisation de l’industrie et de la production, l’élimination des activités les plus nuisibles, l’interdiction de la consommation de l’ultraluxe, l’organisation démocratique des reconversions, la souveraineté alimentaire, etc.
À rebours d’un écosocialisme « par en haut » sur une base réformiste ou bureaucratique, le Manifeste insiste sur la nécessité d’une organisation la plus démocratique possible, « par en bas », basée sur une planification autogestionnaire, en reprenant l’idée des « communs » et de la « vie bonne » comme piliers de l’organisation écosociale, ainsi que s’inspirant des luttes et « utopies concrètes » déjà existantes (Rojava, Zapatistes, reprises d’usines, etc.).
Un débat franc, riche et fraternel
Lors de la discussion avec la tribune, puis avec la salle, de nombreux points ont été soulevés, dont la remarque-critique formulée par Geneviève Azam concernant l’expression de « crise climatique » utilisée dans le Manifeste : non seulement, nous disait-elle, il ne s’agit pas d’une « crise » mais bel et bien d’une « catastrophe ». Elle rappelait également que le qualificatif « climatique » est réducteur et utilisé surtout par les économistes, qui font passer la catastrophe écologique en cours pour une « crise », quantifiable, modélisable, et donc potentiellement soluble dans le « capitalisme vert » (avec les « bons carbone » par ex.). La catastrophe actuelle doit s’analyser sous l’angle de la terre, de l’eau, du rapport au vivant en général, et c’est à partir de là que des alliances politiques peuvent se tisser. Selon Azam, notre programme écosocialiste, malgré ses nombreux apports, n’insiste pas assez sur ces aspects. Et si le programme plaide pour un élargissement du sujet révolutionnaire, il le fait sans faire suffisamment référence au monde paysan, ni même à l’écoféminisme. Contre Marx, qui dressait une opposition entre le royaume de la liberté et celui de la nécessité, les écoféministes matérialistes insistent sur l’idée de « repolitiser la nécessité », en redonnant une dignité au travail de subsistance. La conséquence de cela est qu’il n’y aura pas nécessairement une baisse du temps de travail, comme le préconise le Manifeste, mais de nouvelles perspectives de travail qui seront émancipatrices et dignes.
Autre point que l’économiste de la revue Terrestres a pu soulever : l’intégration de la notion de décroissance est vraiment importante et à saluer dans ce Manifeste, mais il faudrait davantage insister sur le fait que c’est bien toute la question de la place de la production qu’il faut repenser (et pas la seule décroissance du système productif). Concernant le rapport au travail, au temps de travail et à la place des travailleurEs, Alexandra Nogarède de la FSU est revenue largement sur les questions de partage du temps de travail, des défis de la reconversion écologique des activités inutiles ou polluantes et, surtout, sur les avancées et difficultés à faire dialoguer écologie radicale, anticapitaliste et syndicalisme, en partant des intérêts et revendications des salariéEs. Elle a aussi développé autour de l’expérience de la coalition « Plus jamais ça », devenue Alliance écologie et sociale en France, comme un point d’appui, tout en reconnaissant ses nombreuses limites et tensions.
Finalement, cette soirée a permis un débat franc et fraternel, riche, autour du Manifeste, débat qui en appelle d’autres afin de penser collectivement nos perspectives et combats écosocialistes.
Marion Gary