L’installation de l’enseigne Master Poulet à Saint-Ouen a déclenché une polémique nationale mêlant dénonciation de la malbouffe, débats sur la gentrification des banlieues populaires et offensives racistes contre les commerces halal.
Derrière cette séquence médiatique se croisent de multiples questions. Elle joue aussi le rôle de révélateur de différentes orientations à gauche : une gauche libérale, raciste et gentrificatrice ; une gauche populaire qui essaie d’en prendre le contre-pied ; et une gauche anticapitaliste.
Gentrification
L’offensive du maire socialiste de Saint-Ouen contre Master Poulet relève pleinement d’une logique de gentrification. Derrière le discours sur la « malbouffe » ou les nuisances, il s’agit surtout pour Karim Bouamrane de transformer l’image de Saint-Ouen pour attirer des populations plus aisées, des commerces plus chers et des investissements immobiliers. Ce qui est visé, ce n’est pas seulement un fast-food, mais aussi les usages populaires de la ville, une clientèle jeune et souvent racisée, ainsi qu’une offre alimentaire adaptée aux contraintes économiques des classes populaires.
Le problème est d’autant plus évident que ces enseignes se développent précisément dans des quartiers où le pouvoir d’achat est faible et où une partie importante de la population cherche des repas rapides et peu coûteux. En dénonçant ces commerces sans remettre en cause les inégalités sociales qui expliquent leur succès, le maire oppose implicitement les goûts et pratiques des classes populaires à une vision plus bourgeoise et « respectable » de la ville. Derrière la défense du « bien manger », c’est aussi une bataille pour le contrôle social et culturel de l’espace urbain qui se joue.
Racisme
La dénonciation de la gentrification permet d’aborder en partie la question raciale, puisque l’objectif est bien d’expulser progressivement les classes populaires de ces « banlieues » hors des villes et de racialiser la clientèle de Master Poulet pour la rendre indésirable dans le centre-ville de Saint-Ouen.
Mais derrière cette polémique, il y a une offensive raciste, et notamment islamophobe, qui se poursuit. Sur CNews, l’éditorialiste d’extrême droite Mathieu Bock-Côté dénonce un « grand remplacement » alimentaire. Il enchaînait de la sorte : « On est dans la continuité d’une histoire où finalement c’est une autre civilisation, un autre continent, un autre rapport au monde qui s’installe en France dans de plus en plus de quartiers. » Les fast-foods halal sont souvent la cible de l’extrême droite. Ces fast-foods viendraient, selon eux, dans leur mythe raciste, remplacer les restaurants qui leur paraissent bien blancs, bien français (comprendre : du bon jambon, du saucisson et du vin...).
Le soutien de Bally Bagayoko à Master Poulet a aussi été critiqué, notamment dans une caricature négrophobe de L’Opinion, comme une solidarité raciale, en dénonçant un soi-disant communautarisme, qui ne serait ainsi pas légitime à défendre les classes populaires. Il n’y a rien de nouveau dans cela. Il y a quelques années, les kebabs étaient ciblés. Robert Ménard déclarait ainsi : « Quand il y a trop d’immigrés dans un pays, c’est trop d’immigrés. [...] Dans le domaine alimentaire, trop de kebabs, c’est trop. »
Il est donc nécessaire, en analysant cette séquence, de conjuguer une analyse antiraciste aux analyses de classe, écologiste et antispéciste.
Marketing ciblé
Il ne nous faut pas non plus être naïfVEs sur ces entreprises qui restent des chaînes de franchises capitalistes, qui, par leur communication, cherchent à faire le plus de profits et à récupérer l’argent des personnes musulmanes et plus largement racisées, tout en les exploitant à bas coût et dans des conditions déplorables. On sait que les conditions de travail sur l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement des fast-foods, notamment dans l’agroalimentaire, sont catastrophiques, avec l’exploitation notamment de personnes sans-papiers et racisées.
Et si l’enseigne communique sur le fait que sa viande est « 100 % halal » et sur ses prix bas, elle est bien silencieuse sur les conditions de production de ces poulets, issus d’élevages industriels dans des bâtiments fermés avec forte densité d’animaux, croissance rapide, sans considération pour le bien-être animal. Ce sont donc des quantités astronomiques d’animaux qui sont maltraités de leur vivant avant leur mise à mort.
En tant que marxistes et antiracistes, nous pouvons dénoncer les logiques qui ont présidé aux attaques contre Master Poulet sans pour autant défendre la « liberté de commerce » ou le petit patronat.
Il est ainsi nécessaire de souligner que le bien-être animal ou les fast-foods ne deviennent un problème pour certainEs que lorsqu’il s’agit de commerces halal, sans tomber dans la défense d’une entreprise capitaliste et de tout ce qui va avec.
Commission nationale antiraciste
Les ravages de la malbouffe et de la précarité alimentaire
Les ravages de la malbouffe et de la précarité alimentaire sont les symptômes criants des inégalités de notre société. L’industrie agroalimentaire fabrique la malbouffe et tout le monde en consomme : sodas trop sucrés, burgers ou kebabs plus ou moins bien préparés, plats ultra-transformés… Mais certainEs plus que d’autres : pas le temps de cuisiner, pas de fric pour acheter bio, le KFC du coin c’est pratique, toujours ouvert. Une nourriture trop salée, trop sucrée, trop riche en graisse ajoutée et en additifs chimiques. Le bilan santé est implacable : obésité, diabète, maladies cardiaques frappent de plus en plus de personnes, notamment les jeunes, et sont des maladies chroniques, graves et invalidantes.
La malbouffe, c’est aussi ne pas manger à sa faim. Les fast-foods cohabitent avec les Restos du cœur et les banques alimentaires. Les plus touchéEs, populations précaires, étudiantEs, travailleurEs et retraitéEs pauvres, mères de familles monoparentales, personnes sans domicile, accumulent fatigue, retards de croissance, troubles métaboliques et dégradation de leur état de santé global. Les lobbys agroalimentaires, ainsi qu’un marketing agressif et ciblé, créent un environnement alimentaire toxique qu’il faut combattre.
Nous avons besoin d’une véritable sécurité sociale de l’alimentation. En attendant, les collectivités locales, communes, départements, régions, ont les moyens de prendre des mesures allant dans ce sens : améliorer la qualité des repas, avec des produits frais, bio quand c’est possible, moins de viande industrielle, des repas cuisinés sur place pour les cantines et la restauration collective ; généraliser la gratuité, favoriser les circuits courts, les producteurs locaux et soutenir les épiceries solidaires, les coopératives alimentaires, les camions-marchés dans les quartiers isolés. Encourager également les initiatives d’éducation populaire : ateliers cuisine gratuits, jardins partagés, actions avec les écoles, centres sociaux et maisons de quartier. Pour convaincre qu’une alimentation de qualité, c’est bon pour le portefeuille, bon pour la santé et bon aussi pour le climat.
Commission nationale écologie