Publié le Lundi 8 juin 2026 à 09h00.

Harcèlement scolaire : les solutions de l’État sont inefficaces

Au début de cette année scolaire 2025-2026, une lycéenne de 17 ans s’est suicidée à la suite d’une situation de harcèlement scolaire. Comme à chaque nouveau suicide d’élève lié au harcèlement scolaire, cela a provoqué la même séquence politique : émotion médiatique, condamnation unanime, annonce d’un renforcement des dispositifs existants.

Numéros verts, plans de prévention, formations obligatoires, protocoles de signalement et discours sur la « tolérance zéro » se succèdent depuis plusieurs décennies. Pourtant, le harcèlement scolaire persiste à un niveau élevé et relativement stable. Des centaines de milliers d’élèves déclarent en être victimes chaque année (5 % des élèves à l’école primaire, 6 % au collège et 4 % au lycée), et les drames se répètent.

 

Du fait divers à la structure

Cette persistance ne relève pas d’un défaut d’application des politiques publiques, ni d’un manque de volonté. Elle révèle au contraire une contradiction plus profonde : l’État prétend lutter contre une violence qu’il contribue structurellement à produire. Le harcèlement scolaire est ainsi traité comme un dysfonctionnement ponctuel, alors qu’il est un produit régulier de l’organisation scolaire elle-même. Comprendre l’inefficacité des réponses institutionnelles suppose donc de déplacer le regard du registre moral et psychologique vers une analyse politique des fonctions de l’école dans le capitalisme.

 

Dépolitiser le harcèlement, préserver l’école telle qu’elle est

Le cadrage institutionnel du harcèlement repose sur une individualisation systématique. La violence est attribuée à des comportements déviants : un·e ou plusieurs harceleur·ses, une victime fragilisée et parfois des familles jugées défaillantes. Ce récit permet de condamner la violence sans interroger les structures qui la rendent possible. Le problème devient une somme de situations particulières à gérer, non un fait social à comprendre. Cette approche s’accompagne d’une forte moralisation. Le harcèlement serait le produit d’un manque d’empathie, d’une supposée cruauté juvénile, ou, depuis peu, de l’influence des réseaux sociaux. L’institution scolaire est alors présentée comme un espace fondamentalement sain, menacé de l’extérieur par des comportements inappropriés. En réalité, cette lecture neutralise toute critique de l’école comme institution hiérarchique, compétitive et sélective.

Or, un phénomène massif, socialement distribué et durable ne peut être réduit à une accumulation d’accidents. Si certaines catégories d’élèves sont structurellement plus exposées que d’autres, c’est que la violence n’est pas aléatoire. Elle est produite par des normes, des hiérarchies et des rapports de pouvoir qui traversent l’école et la société.

 

La gestion administrative de la violence

La principale réponse de l’État au harcèlement scolaire est aujourd’hui le programme pHARe (Programme d’actions pour lutter contre le harcèlement et l’intimidation à l’école), créé en 2021. Généralement présenté comme une avancée majeure, il est devenu obligatoire dans l’ensemble des établissements scolaires en 2022. Concrètement, pHARe repose sur quatre piliers : la formation des personnels, des campagnes de prévention auprès des élèves (journées à thème, campagnes d’affichage, concours de clips de sensibilisation…), des protocoles de signalement standardisés et un suivi administratif des situations identifiées comme relevant du harcèlement.

L’existence même de ce programme marque une rupture partielle avec le déni institutionnel qui a longtemps prévalu : il a fallu attendre 2013 pour que le harcèlement scolaire soit considéré comme une réalité en France. Le harcèlement est désormais reconnu comme un problème public. Mais cette reconnaissance est strictement encadrée. pHARe ne cherche pas à comprendre pourquoi la violence se reproduit massivement à l’école ; il vise seulement à la rendre gérable. Le harcèlement y est défini comme une situation interpersonnelle, caractérisée par la répétition d’actes violents, l’intention de nuire et un déséquilibre entre individus. Cette définition, en apparence neutre, a un effet politique précis : elle efface les rapports sociaux et les hiérarchies structurelles.

Dans le cadre de pHARe, le pouvoir est toujours individuel. Il n’est jamais question de rapports de classe, de genre, de race, de validité ou de conformité scolaire. La violence n’est pas pensée comme un produit de l’organisation scolaire, mais comme une défaillance relationnelle à corriger. Les personnels sont alors formé·es à repérer des « signaux faibles », à appliquer des protocoles (repérage et qualification de la situation, signalement interne et activation de l’équipe ressource, prise de mesures immédiates de protection, réalisation d’entretiens individuels, mise en place de réponses éducatives ou disciplinaires et enfin suivi administratif). La violence est rendue visible, traçable, administrable. Cette logique s’accompagne d’une judiciarisation croissante. Les sanctions disciplinaires, conseils de discipline, et, dans le cas du cyberharcèlement, recours au droit pénal transforment un problème social en une affaire individuelle. Loin de supprimer la violence, cette réponse punitive la déplace. Elle renforce l’idée que le harcèlement serait le fait de sujets déviants, et non le produit ordinaire d’un système scolaire organisé par et pour la concurrence et la hiérarchie. Le dispositif pHARe ne constitue pas un outil de transformation de l’école, mais un dispositif de stabilisation. Il permet à l’institution de continuer à fonctionner en absorbant, à moindre coût politique, les effets les plus visibles de la violence qu’elle génère. Le harcèlement n’est pas éradiqué, il est administré.

 

Une école organisée par la concurrence et la hiérarchie

L’inefficacité des politiques publiques tient à une contradiction fondamentale : l’école dans un système capitaliste repose sur des dispositifs qui favorisent objectivement la violence entre pair·es. Notes, classements, orientation, filières et sélection organisent une économie de la rareté. La réussite des un·es suppose l’échec des autres. La valeur scolaire est différentielle.

Dans un tel cadre, la dévalorisation d’autrui devient une ressource symbolique. Humilier, exclure ou stigmatiser permet de se situer dans un espace social perçu comme saturé et compétitif. Le harcèlement fonctionne alors comme une violence horizontale qui masque la violence institutionnelle verticale. Les élèves rejouent entre eux les hiérarchies produites par l’école, en sanctionnant celles et ceux qui s’écartent des normes dominantes. Les élèves racisé·es, LGBTIA+, en situation de handicap, issu·es des classes populaires ou dont les corps et comportements s’écartent des normes dominantes sont plus facilement constitué·es en cibles. Ce mécanisme constitue un apprentissage social précoce. Il habitue à la concurrence, à l’acceptation des inégalités et à la naturalisation des rapports de domination. En ce sens, le harcèlement n’est pas une anomalie : il est lié au fonctionnement d’un système scolaire chargé de préparer les individus aux rapports sociaux propres à la  société capitaliste.

Cette violence ne descend pas uniquement du sommet vers la base. Elle est aussi retravaillée horizontalement par les élèves eux-mêmes. Comme l’a montré le sociologue Paul Willis, la résistance à l’école peut se transformer en hiérarchie interne au groupe. Le rejet des normes scolaires peut engendrer une contre-culture virile où l’humiliation devient une ressource symbolique. La domination institutionnelle ne disparaît pas mais elle change de forme. Elle est réappropriée et redistribuée entre pairs. Là encore, c’est l’effet de rareté des bonnes notes et de l’assentiment des enseignant·es qui produit des situations de harcèlement : au collège notamment, des dispositions valorisées par l’école telles que la docilité ou la proximité avec les professeur·es peuvent être dépréciées par les élèves qui en sont privé·es.

Les personnels éducatifs se retrouvent en première ligne de cette contradiction. Chargé·es de détecter, signaler et gérer le harcèlement, iels disposent de peu de leviers sur les causes structurelles du phénomène. L’État leur délègue la gestion quotidienne des effets de la violence scolaire, tout en maintenant les dispositifs qui la produisent. Les enseignant·es sont sommé·es de résoudre, par leurs pratiques individuelles, un problème politique. Le harcèlement devient ainsi une question de « professionnalisme » plutôt qu’un enjeu de transformation sociale.

 

Ce que l’État ne peut pas faire, ce qu’il faut construire

L’État ne peut pas éradiquer le harcèlement scolaire parce qu’il ne peut pas remettre en cause les fondements de l’école capitaliste : la concurrence, la sélection, la hiérarchisation et la neutralisation des rapports sociaux. Ses politiques ne visent pas à transformer l’institution, mais à préserver son fonctionnement en en gérant les effets les plus visibles. Reconnaître cette limite ouvre néanmoins un espace politique. Des pédagogies critiques, coopératives, féministes ou antiracistes montrent qu’il est possible de réduire la violence en transformant les relations sociales à l’école : suppression des classements, coopération, espaces collectifs de parole et de régulation, politisation des normes. Ces pratiques restent contraintes et minoritaires, mais elles dessinent un contre-projet. Lutter réellement contre le harcèlement scolaire suppose de s’attaquer à l’école comme appareil de reproduction des rapports sociaux capitalistes. Tant que cette question restera hors-champ, les solutions de l’État resteront inefficaces.