La Cisjordanie est une zone de répression croisée, où Israël et l’Autorité palestinienne contribuent conjointement à contenir toute dynamique autonome, dans un contexte de violence coloniale accrue.
La résistance armée en Cisjordanie est en renouvellement constant. Les groupes armés palestiniens émergents ont attiré des jeunes désabusés, mais sans former un ensemble cohérent. Bon nombre de leurs attaques restent symboliques, visant des bâtiments ou du matériel militaire plutôt que des personnes, car ils sont conscients de la riposte disproportionnée qu’Israël mettrait en œuvre s’ils s’en prenaient à des colons ou à des soldats. Le renouvellement permanent de leurs membres, sous l’effet de la répression israélienne et de celle de l’Autorité palestinienne, a empêché l’émergence d’une véritable vision stratégique. Ces groupes sont principalement implantés dans les grandes villes et les camps de réfugiéEs voisins, dans le triangle Naplouse - Tulkarem - Jénine. Israël et l’Autorité palestinienne sont parvenus, dans une large mesure, à les réprimer à l’automne 2023, mais le génocide à Gaza leur a redonné du souffle. La recrudescence des violences des colons a constitué un autre facteur déclencheur.
L’Autorité palestinienne et la sécurité d’Israël
Contrairement à Gaza, l’Autorité palestinienne « dirige », sous la forme de l’État de Palestine, la Cisjordanie — ou plutôt les zones A et B, soit moins de la moitié du territoire — mais il ne s’agit pas réellement d’une opposition à l’État d’Israël. Sa crédibilité s’est progressivement érodée en raison de son inaction face aux colons dans des villes et villages pourtant censés être sous son contrôle. Comble de la honte, les restrictions imposées par Israël ont limité les déplacements du personnel de l’AP. Israël restreint également, et depuis longtemps, l’accès des forces de l’Autorité palestinienne à la formation et à l’équipement. La popularité d’Abbas, déjà faible, a encore chuté lorsqu’il a déclaré qu’il était de « notre devoir » d’assurer la sécurité d’Israël.
En octobre 2024, l’Autorité palestinienne a lancé l’opération « Protéger la nation » (sic), avec l’accord d’Israël et le soutien actif des États-Unis, qui coordonnent les opérations des forces de sécurité de l’AP et leur fournissent une assistance technique. Dans un geste de démonstration de force, elle s’est d’abord attaquée au bataillon de Tubas, l’un des groupes les moins radicaux et donc une cible plus accessible, basé dans le camp de réfugiéEs de Tubas, au nord-est de la Cisjordanie. Après de violents affrontements, et après que l’Autorité palestinienne a coupé l’eau et l’électricité du camp, 80 membres du groupe se sont rendus.
Ensuite, le 5 décembre 2024, l’AP s’en prend aux Brigades de Jénine, le groupe armé le plus organisé et déterminé, et lance une attaque de grande envergure, déployant plus de 1 000 agents à Jénine contre les 83 membres de la brigade. Après six semaines de siège, avec coupure d’eau et d’électricité, les Brigades de Jénine se sont engagées à rendre les armes et à permettre aux forces de l’AP d’opérer librement dans le camp. Le bilan est de 15 morts (dont 6 membres de l’AP et 8 civils), près de 250 militantEs arrêtéEs et environ 10 000 personnes déplacées.
La population prise en étau
Il s’agit d’une répétition générale avant l’offensive réelle — celle d’Israël — qui aura lieu plus tard et sera appelée « Mur de fer ». Cette offensive, au début de 2025, videra en partie le camp de Jénine et mettra plusieurs dizaines de milliers de réfugiéEs dans l’impossibilité de revenir chez elleux.
Depuis le cessez-le-feu, et en parallèle de la recrudescence des attaques de colons, l’armée israélienne a également intensifié ses opérations en Cisjordanie, y compris dans des zones théoriquement contrôlées par l’AP. En novembre, elle a déployé trois brigades de combat, appuyées par des hélicoptères, dans des villages et des camps de réfugiéEs, réquisitionnant des habitations à des fins militaires et emmenant des centaines de personnes pour les interroger. Lors d’un incident survenu à Jénine, des soldats ont été filmés en train de tirer à bout portant sur deux Palestiniens non armés et immobilisés. L’armée israélienne a indiqué que cette opération est « sans limite de durée ».
L’Autorité palestinienne se trouve dans une situation délicate, privée de pouvoir mais toujours indispensable. Elle fait vivre près de 200 000 PalestinienEs, dont une grosse moitié de forces de sécurité. Israël ne dispose ni des structures de sécurité ni des structures administratives nécessaires pour les remplacer. Le coût d’une annexion complète de la Cisjordanie est beaucoup trop élevé : on estime qu’elle coûterait entre 15 et 20 milliards de dollars par an et mobiliserait toute l’armée actuelle. L’AP est donc indispensable et peut, comme on l’a vu, servir d’avant-garde dans la répression de la résistance armée. L’intérêt d’Israël est donc de maintenir l’Autorité palestinienne dans un état de faiblesse et de ne lui accorder qu’une efficacité minimale.
Édouard Soulier