Le 22 février, dans une ville de l’ouest du Mexique, l’armée et la Garde nationale, en collaboration avec les services de renseignement états-unien, ont mené une opération contre le Cartel Jalisco Nueva Generación (CJNG) qui s’est soldée par l’exécution de son chef, le célèbre Nemesio Oseguera, alias El Mencho. Même si la présidente Claudia Sheinbaum a affirmé que cette opération faisait suite à un mandat d’arrêt délivré par le Parquet général de la République et non à une injonction de Washington, il est indéniable que les menaces tarifaires et militaires de Donald Trump à l’encontre du Mexique ont exercé une forte pression pour que cette opération soit menée à bien.
La mort du baron de la drogue a déclenché une vague de violence dans plus de la moitié des États du pays, les membres du CJNG ayant bloqué des routes et incendié des commerces, des véhicules et des stations-service, ce qui a entraîné la suspension des activités professionnelles et scolaires ainsi qu’un confinement de la population, comme à l’époque de la pandémie de Covid-19.
La « guerre contre le Narco »
La situation de violence que nous vivons au Mexique ne peut être comprise sans tenir compte du contexte créé par la soi-disant « guerre contre la drogue » lancée à partie de 2007. En décembre 2006, Felipe Calderón, du Partido Acción Nacional (PAN, « Parti action nationale », droite conservatrice), a accédé à la présidence à la suite d’une fraude électorale au détriment d’Andrés Manuel López Obrador, représentant du progressisme. Des millions de personnes sont descendues dans la rue pour dénoncer les élections frauduleuses et exiger le recomptage des voix. Pour asseoir sa légitimité, Calderón a annoncé une « guerre contre le narcotrafic » quelques semaines seulement après son entrée en fonction, dans le cadre de laquelle il a fait sortir les militaires de leurs casernes pour affronter les cartels. Le message adressé à la société mexicaine était clair : tu dois choisir ton camp, soit tu es avec le gouvernement, soit tu es avec les criminel·les.
Le mandat de Calderón s’est achevé sur une hausse de 148 % du nombre d’homicides, plus de 17 000 personnes disparues et 230 000 personnes déplacées en raison de la violence, ainsi que des violations des droits humains et une stratégie de sécurité fondée sur la militarisation, poursuivie par les président·es suivant·es. De plus, il a été démontré que cette prétendue « guerre » n’était rien d’autre que le recours aux forces de l’État pour favoriser certains cartels au détriment d’autres, puisque le ministre de la Sécurité publique de Calderón, Genaro García Luna, a été arrêté et condamné en 2024 aux États-Unis pour trafic de drogue, ses liens avec le cartel de Sinaloa ayant été établis.
Nous qui vivons au Mexique savons bien que la chute d’un baron de la drogue ne signifie pas la fin de la violence. La « guerre contre le narcotrafic » nous a appris qu’après la décapitation d’un cartel s’ensuivent des luttes de pouvoir entre les cadres intermédiaires pour la succession, ainsi que des actes de vengeance contre l’État mexicain et des attaques contre des cartels rivaux qui profiteront de ce moment de faiblesse pour gagner en influence. Et cela s’explique par le fait que, même si El Mencho est tombé, les structures transnationales qui produisent, alimentent et exploitent ces barons de la drogue sont toujours en place.
Le capitalisme et le Narco, un problème structurel
Les grands centres de consommation de drogue et les entreprises d’armement ont besoin, au Mexique, d’organisations illégales qui produisent les substances qu’ils et elles consomment et qui soient des acheteurs fidèles de leurs produits de guerre. Même si Washington s’indigne face au trafic de drogue et à la violence, les faits montrent que les armes des cartels ont été vendues par des entreprises états-uniennes profitant de la législation permissive de ce pays. Entre 2012 et 2025, les autorités mexicaines ont saisi 137 000 cartouches provenant non pas d’armureries commerciales, mais de l’usine militaire Lake City Army Ammunition Plant, propriété de l’État, située dans le Missouri. De plus, la présidente mexicaine Claudia Sheinbaum a déclaré que 85 % des armes saisies lors de l’opération contre El Mencho provenaient des États-Unis.
Le trafic de drogue est une activité économique régie par les lois capitalistes de la concurrence et de la recherche du profit maximal. Les cartels sont des entreprises qui, en opérant dans l’illégalité, poussent ces dynamiques économiques jusqu’à leurs dernières conséquences, mettant ainsi en évidence la forme la plus violente d’un système qui réduit l’être humain à une simple main-d’œuvre jetable.
Il existe un solide réseau commercial international qui assure a distribution et la commercialisation de la drogue. De plus, les cartels ont diversifié leurs activités pour s’étendre à d’autres secteurs économiques, tant illégaux (traite des êtres humains, trafic d’armes, vente d’organes et racket) que légaux (l’agro-industrie avocatière ainsi que les secteurs de la restauration et des loisirs).
Dans plusieurs territoires contrôlés par le crime organisé, on trouve des mégaprojets d’exploitation minière, tels que des mines et des barrages, et ce crime organisé est impliqué dans des agressions contre des travailleuses et travailleurs syndiqué·es, des journalistes et des militant·es qui défendent l’environnement. Il y a quelques jours, le groupe d’experts du T-MEC a révélé que la société minière canadienne Camino Rojo, qui opère dans l’État de Zacatecas, au nord du pays, avait eu recours à des narcotrafiquant·es pour menacer les travailleur·ses du Syndicat national des mineurs après leur victoire aux élections syndicales.
Le pouvoir sociopolitique des cartels découle de leur immense puissance économique et des actes de violence qu’ils commettent pour garantir leurs profits, tels que l’intimidation, les assassinats, les disparitions forcées, le blanchiment d’argent, l’enrichissement illicite par des injections de capitaux, la corruption et la complicité avec les forces de sécurité de l’État.
Des décennies de politiques néolibérales ont accru la précarité, la migration et le travail dissimulé, ainsi que l’exode rural et le manque d’opportunités. Ces conditions de vie difficiles, combinées aux idées individualistes, méritocratiques et prônant une concurrence impitoyable véhiculées par le néolibéralisme, ont poussé de nombreuses personnes, en particulier des jeunes, à se mettre au service du crime organisé dans l’espoir d’une vie meilleure.
La déréglementation du commerce international dans le cadre de l’ALENA puis de l’ACEUM (accords de libre-échange États-Unis-Canada-Mexique), ainsi que la subordination du Mexique à la grande puissance du nord, ont permis l’entrée d’armes de gros calibre dans notre pays et nous ont amené·es à devenir les fournisseur·ses du marché de la drogue aux États-Unis.
Une seule issue : la rupture avec le système
On le constate : la violence liée au crime organisé n'est pas un problème aisé à résoudre. S’agissant d’un phénomène systémique, l’analyser dans toute sa complexité constitue une première étape et nous ne pourrons y remédier qu’à travers des changements systémiques.
Au sein de la gauche révolutionnaire mexicaine, nous sommes convaincu·es que, tout en œuvrant à la destruction de ce système capitaliste mortifère qui engendre le trafic de drogue, nous devons toujours nous ranger du côté des victimes de la violence et soutenir les initiatives qui émanent des classes populaires. C’est pourquoi nous sommes en contact avec les associations de mères de personnes disparues et que nous les soutenons dans leurs revendications et leurs mobilisations ; nous avons également participé aux manifestations pour la paix et contre la militarisation et l’intervention américaine. Nous estimons que nos priorités sont les suivantes :
— Renforcer les liens communautaires afin de nous protéger collectivement contre la violence.
— Dénoncer l’hypocrisie et la responsabilité des puissances impérialistes telles que les États-Unis, qui tirent profit, tant sur le plan politique qu’économique, de l’insécurité de ce côté-ci de la frontière.
— Dénoncer les dangers des stratégies de sécurité fondées sur le recours aux forces armées, en raison des violations des droits humains qu’elles entraînent et du transfert progressif du pouvoir politique vers le pouvoir militaire.
— Étudier d’autres stratégies de sécurité mises en place par les communautés, comme les polices communautaires des régions montagneuses et côtières de l’État de Guerrero (sud du Mexique) ou les « caracoles » zapatistes.
— Rejeter les discours qui criminalisent et stigmatisent les classes populaires en les présentant comme des trafiquant·es de drogue en puissance, ainsi que les tentatives de la droite visant à établir un lien entre la crise sécuritaire et la prétendue « perte des valeurs familiales » qu’elle attribue aux avancées en matière de droits des femmes et des personnes LGBTIQ+.
— Nous solidariser avec les victimes et leurs proches, les accompagner dans les actions qu’ils et elles décident d’entreprendre, contribuer à renforcer la conscience politique et la confiance en soi, et encourager les processus d’organisation de gauche à partir des revendications en faveur de la paix et de la sécurité.
— Aborder le problème dans une perspective de classe et aider à le comprendre, en l’absence d’analyses suffisamment approfondies.
*Irving Radillo Murguia est militant du Movimiento Socialista del Poder Popular (Méxique)