Publié le Jeudi 2 avril 2026 à 15h00.

« À l’approche de la fin de la trêve hivernale, le ministre du Logement veut accélérer les expulsions en France »

Le jeudi 26 mars, la Plateforme logement pour toustes organisait une conférence de presse à l’approche de la fin de la trêve hivernale. L’Anticapitaliste a assisté à cette conférence de presse, et nous rapportons ici l’intervention introductive de Jean-Baptiste Eyraud pour l’association Droit au logement (DAL).

« On fait aujourd’hui cette conférence de presse quelques jours avant la fin de la trêve hivernale des expulsions. On la fait ici, sous les fenêtres du ministère du logement, parce qu’on a bien entendu le ministre du logement déclarer qu’il voulait accélérer les expulsions en France, en s’appuyant sur le modèle canadien, qui est un modèle ultra-libéral : les locataires sont expulsés en l’espace de deux mois, les baux peuvent être d’un mois minimum, et le bailleur augmente les loyers au renouvellement du bail ou donne congé à son locataire sans aucun motif. Voilà ce que sont les rapports locatifs au Canada, qui connaissent aujourd’hui une crise du logement très grave.

Les politiques publiques encouragent la cherté du logement

En France, on connaît aussi cette crise et on la voit monter progressivement au fil des années. Malgré les dispositifs de prévention et les différentes mesures qui sont prises, on voit la crise s’aggraver. Elle est la conséquence directe des politiques publiques menées dans notre pays, des politiques publiques qui encouragent la cherté du logement.

Alors pourquoi les politiques publiques encouragent-elles la cherté du logement ? Parce que ça rapporte de l’argent dans les caisses de l’État. En 2024, c’est plus de 90 milliards d’euros qui sont rentrés dans les caisses de l’État et des collectivités territoriales, directement liés au logement.

Les prix du logement ont augmenté beaucoup plus rapidement que les revenus des ménages, en particulier des ménages modestes.

Le logement cher produit de plus en plus de sans-abris et impacte le pouvoir d’achat des locataires

Les conséquences de ce logement cher sont terribles. D’une part, il produit de plus en plus de sans-abris : on est passé en une quinzaine d’années de 135 000 sans-abri à plus de 350 000 aujourd’hui. Il produit aussi une hausse des loyers qui impacte durement les locataires et leur pouvoir d’achat.

Le gouvernement, lui, s’est empressé d’une part de faire monter les prix avec des politiques de défiscalisation en direction du secteur privé, mais d’autre part d’accabler encore davantage les locataires, les mal-logéEs, les classes populaires.

Il a coupé drastiquement dans les APL, réduit quasiment les aides à la personne, et quasiment supprimé les aides à la pierre qui permettent de produire du logement social. Il a allégé les sanctions à l’encontre des municipalités qui ne respectent pas la loi et qui ont moins de logements sociaux que ce que prévoit la loi, c’est-à-dire moins de 25 %.

Voilà le contexte général, avec aussi des aides fiscales pour encourager l’investissement locatif, donc le logement privé.

Il n’y a pas de mesures pour faire appliquer les lois qui protègent les locataires

Autre élément : il n’y a pas de mesures réelles et efficaces pour faire appliquer les lois qui protègent les locataires, comme ­l’encadrement des loyers. Si cet encadrement n’est pas contrôlé et sanctionné par les collectivités, l’État ne fait rien.

De multiples fraudes aux rapports locatifs ne sont pas sanctionnées et dépendent du courage, voire de l’inconscience du locataire qui décide d’attaquer son bailleur. On parle d’inconscience parce que le locataire s’expose à des représailles : congé, expulsion, dès lors qu’il conteste un logement indécent, un loyer illégal ou une surface erronée.

Résultat : pas de contrôle, pas de sanction, et le locataire est laissé seul devant le juge. Il doit saisir un avocat, demander l’aide juridictionnelle. Il y a une paupérisation des locataires en France.

Le gouvernement cherche à autoriser la location de logements jusqu’ici interdits, en sous-sol ou insalubres

Pour les mal-logéEs, la situation se dégrade aussi. Les règles ne sont pas respectées par de nombreux bailleurs et, de son côté, le gouvernement cherche à autoriser la location de logements jusqu’ici interdits.

Le décret dit « marchand de sommeil », annulé en 2024, revient sous une autre forme. On risque de voir à nouveau la possibilité de louer des logements en sous-sol ou insalubres.

Pour les sans-abris, les plus précaires, les marchands de sommeil se multiplient : découpe de pavillons, multiplication des lits, loyers exorbitants pour des travailleurs surexploités, notamment dans la livraison ou la restauration.

C’est cela la situation : les pouvoirs publics ne veulent plus loger les classes populaires. Ils ont renoncé à le faire pour soutenir le marché privé.

Les pouvoirs publics ne veulent plus loger les classes populaires

Alors comment répondre ? Il y a aussi la hausse des loyers, la baisse de la production de logements sociaux. Mais les solutions sont connues : arrêter les expulsions. L’expulsion a été multipliée par presque dix depuis 1983 : 3 200 expulsions forcées à l’époque, plus de 30 500 aujourd’hui. Et ce chiffre va encore augmenter. Un décret récent augmente l’indemnisation des bailleurs lorsque le préfet retarde l’expulsion, ce qui incitera à expulser plus vite.

D’autres lois plus dures sont attendues, qui vont encore dégrader les rapports locatifs et précariser davantage les populations.

Il faut produire massivement du logement social plutôt que d’aider un marché immobilier en crise

Le logement cher touche désormais aussi les classes moyennes : accéder à la propriété devient presque impossible, se loger dans les zones tendues aussi.

Les solutions sont claires : produire massivement du logement social, plutôt que d’aider un marché immobilier en crise.

Suspendre les expulsions, réquisitionner, faire respecter les droits

Aujourd’hui, l’État vient au secours du secteur immobilier avec des cadeaux fiscaux, en mobilisant la Caisse des dépôts et Action Logement pour produire du logement locatif intermédiaire, destiné aux cadres, avec des loyers élevés.

C’est l’inverse d’une logique libérale : au lieu de laisser la bulle éclater, on soutient un secteur qui s’est enrichi, parce que l’État tire profit du logement cher. C’est le piège actuel.

Les solutions : il faut produire massivement du logement social, suspendre les expulsions sans relogement, réquisitionner les logements vacants, et faire respecter les droits des locataires, des mal-logéEs et des sans-logis, notamment le droit à l’hébergement. Voilà les principaux points. »

Propos retranscrits par la rédaction

 

En chiffres

90 milliards d’euros
Recettes liées au logement pour l’État et les collectivités (2024)

43,1 milliards d’euros 
C’est le total des dépenses publiques pour le logement (2024), soit 50 milliards de moins que les recettes liées au logement.

1,6 % du PIB
C’est l’effort public pour le logement aujourd’hui, contre 2,2 % du PIB en 2010.

350 000 sans-abri
En une quinzaine d’années on est passé de 135 000 à 350 000.

30 000 expulsions forcées
Un chiffre annuel qui a été multiplié par 10 en 40 ans.

+ 134 % : hausse des loyers (1986–2024)
Alors que sur la même période les revenus nominaux n’ont augmenté que de + 68 %.

Les 10 % les plus riches détiennent 2/3 des biens locatifs
Le patrimoine immobilier des ménages (2024) s’élève à 9 000 milliards d’euros, soit 61 % de la richesse totale. Seuls 12 % des ménages possèdent des logements à louer.

3 millions de logements vacants
+1 million depuis 2004.

3 millions de demandes HLM
Un chiffre qui a plus que triplé en 20 ans.

16,5 % des loyers couverts par les aides
22,4 % avant 2017.

10,6 % des locataires du privé consacrent plus de la moitié de leurs revenus au logement