Publié le Vendredi 2 juillet 2010 à 10h33.

Guillon, Porte... reprise en main de Radio France

Le licenciement de Stéphane Guillon et de Didier Porte est l’aboutissement d’une normalisation de la radio, entamée il y a déjà plusieurs mois.Le 23 juin, le site Internet lemonde.fr sort un scoop : Stéphane Guillon va être viré de France Inter. Le site reproduit une partie d’une interview de Jean-Luc Hees, patron de Radio France, qui doit paraître le lendemain dans la version papier. Si les médias s’emparent de cette affaire et si le licenciement de Guillon fait aujourd’hui réagir médias et partis politiques, la reprise en main idéologique de France Inter a commencé depuis bien longtemps. En mai 2009, le conseil des ministres nomme Jean-Luc Hees à la tête de Radio France et dans la foulée, Philippe Val quitte le trop étroit Charlie Hebdo pour prendre la tête de France Inter. À l’époque1, nous dénoncions la mainmise de Nicolas Sarkozy sur ces nominations. Les syndicats s’inquiétaient de la refonte des grilles de la rentrée 2009, mais la légitimité du duo n’était pas assez forte pour tout chambouler rapidement. Ils ont donc attendu quelques mois avant de prendre des décisions qui façonnent une nouvelle radio d’État au service de l’idéologie ultra-libérale. Les premiers émois ont lieu en avril 2010 lorsqu’on apprend que Rue des entrepreneurs, émission produite par Didier Adès et Dominique Dambert, est supprimée le 1er mai, après 28 ans d’antenne. Si le ton de l’émission n’était pas anticapitaliste, son traitement des sujets et ses invités variés permettaient de mieux saisir la réalité du capitalisme contemporain, sans pour autant le contester. Mais Val et Hees s’attaquent aussi à deux symboles de France Inter en supprimant de la grille de rentrée 2010 Et pourtant elle tourne et Esprit Critique, qui participaient à donner à France Inter son ton de gauche. Dans Et pourtant elle tourne, de grands reportages traitaient des désastres du capitalisme mondial et Esprit critique était une émission culturelle et artistique pointue. Mais si les syndicats et auditeurs se mobilisent fortement (Facebook, pétitions, manifs) contre leur suppression, c’est le licenciement de Guillon qui montre au plus grand nombre la reprise en main de la station. MIse au pas Ce n’est donc que le 23 juin que Jean-Luc Hees nous apprend le licenciement de Stéphane Guillon. Dans des termes très violents, il s’attaque à l’humoriste de 7h55 : « Je ne peux accepter que l’on me crache dessus en direct. L’humour ne doit pas être confisqué par de petits tyrans […] une grande misère intellectuelle dont je ne m’accommode pas. » Le patron de Radio France ne pouvait plus supporter qu’un de « ses » humoristes s’attaque aux hommes politiques invités de la matinale de France Inter. On se souvient des réactions outrées de Dominique Strauss-Kahn ou Éric Besson devant l’impertinence de Guillon et on peut penser qu’ils ne sont pas les seuls à s’être plaints de leur traitement. Guillon était devenu un obstacle à la normalisation de la station quoi que l’on pense de son humour et de sa politisation. Aussi, le même jour, Didier Porte annonce dans sa chronique du Fou du Roi avoir reçu une lettre de licenciement de Phillipe Val : il n’animera plus de chronique dans l’émission de Stéphane Bern. Là, Radio France s’attaque clairement à un humoriste engagé, Didier Porte se déclarant marxiste. Que lui vaut cette lettre de licenciement ? Un sketch dans lequel il fait dire à Dominique de Villepin : « J’encule Sarkozy ». On rappellera, non sans ironie, qu’à l’époque où Philippe Val était encore un chanteur libertaire en compagnie de Patrick Font, il vendait un disque intitulé Ça va chier (1987) dont la pochette était illustrée par un dessin de Cabu où Val et Font sodomisaient Philippe Léotard, alors ministre de la Culture. Mais Val et Hees ne pourraient pas mettre aux ordres une radio publique sans le soutien actif de salariés de la station. Ainsi, Nicolas Demorand, Bernard Guetta et Thomas Legrand – tous trois salariés de Radio France – avaient attaqué Didier Porte dans le Grand Journal de Canal+ du 3 juin 2010. Nicolas Demorand, collègue de Didier Porte déclarait : « Quand on voit un usage de cette nature de la liberté, là on n’est pas dans la caricature, c’est pas drôle, c’est juste vulgaire, quoi ». Thomas Legrand, autre collègue de Didier Porte : « Tout est apparu comme une provocation jusqu’au-boutiste […] c’est l’ensemble de la matinale qui est mis à mal. On ne peut pas arriver au milieu d’une tranche d’infos, déverser ça et repartir ». Enfin, Bernard Guetta, l’atlantiste et le oui-ouiste de France Culture : « Moi j’étais dans ma bagnole, arrivant à Inter, pendant cette chronique de Porte, et franchement, j’ai failli rentrer dans un autobus. Je trouvais ça simplement inconcevable. » Ces grands garants de la liberté d’expression, sur les caricatures de Mahomet notamment, se couchent dès qu’il s’agit de s’attaquer au pouvoir et au patronat. La seule bonne nouvelle dans cette histoire ? Un appel à manifester devant la Maison de la Radio à Paris, le 1er juillet 2010 à 18 heures, pour une radio publique indépendante.Julien Sergere1. Tout est à nous ! du 2 juin 2009