Publié le Dimanche 30 janvier 2011 à 22h19.

De Thales à Emmanuelli, les mécanismes de la spéculation...

Le 16 juin 2010, le député PS Henri Emmanuelli a demandé la création d’une commission d’enquête parlementaire sur la spéculation1. Selon lui : « Dix-huit mois après la première crise, une nouvelle crise spéculative, issue cette fois de la situation économique et financière d’un pays membre de la zone euro, ébranle l’économie du continent européen. »

 

Il est devenu habituel de décrire les événements de 2010 concernant la Grèce et l’Irlande comme des crises spéculatives. C’est pourtant un mensonge. On accole à des crises bien réelles un qualificatif permettant de faire passer le mécanisme de transmission – la spéculation – pour la cause. Le marteau de la spéculation sert à enfoncer le clou dans la tête des classes populaires. Il s’agit de nous faire croire que le problème de la crise actuelle, c’est la spéculation, et de nous faire oublier les mains qui tiennent ce marteau, les seules véritables causes de la crise actuelle : les politiques désastreuses des gouvernements de droite comme de gauche au service des intérêts des capitalistes et des classes dominantes.

Aux origines de la spéculation…

Sept siècles avant JC, Thalès de Milet, géographe, mathématicien et philosophe grec, prédit une grande récolte d’olives. Il loua à bas prix tous les pressoirs à huile ; le moment venu, la demande de pressoirs fut telle qu’il put les sous-louer avec une forte marge de profit.

L’opération réalisée par Thalès se résume à transformer une somme d’argent A en une somme A’ supérieure à A. On peut l’écrire A-A’ et la différence entre A et A’ est la plus-value DA : A’= A+DA. Pour cela, Thalès a acquis une marchandise M : le droit d’utiliser les pressoirs qu’il a revendu plus cher qu’il ne l’avait acheté. La marchandise achetée et revendue par Thalès est immatérielle, il ne spécule pas directement sur les olives mais sur un droit d’utiliser les pressoirs.

C’est exactement la façon dont Karl Marx analyse la plus-value. Les mécanismes de la spéculation sont les mêmes que ceux de création de la plus-value dans toute économie marchande2. 2 700ans plus tard, les ingrédients indispensables à toute spéculation sont restés identiques : des mar­chandises, de l’argent et des rap­ports sociaux.

Spéculation, marchandises et rapports sociaux

«La spéculation est une opération commer­ciale ou financière qui a pour objectif de réaliser un gain d’argent en pariant sur les fluctuations de prix au cours du temps». Cette définition, qui est celle du dictionnaire et celle des cours d’économie bourgeoise, n’est pas fausse et semble anodine. Elle escamote pourtant deux éléments indis­pen­sables à toute spéculation : les marchandises et les rapports sociaux. Il est indispensable de les faire « réapparaître ».

Thalès était un spéculateur amateur. Une fois l’opération réalisée, il est retourné à ses chères études. L’histoire de la Grèce ancienne et du monde romain montre que si la spéculation existait, elle constituait seule­ment une activité occasionnelle d’un petit nombre de personnes et une faible part de l’activité économique. Dit autrement, dans la division sociale du travail de l’époque, la spéculation est une activité marginale. À partir du xvie siècle, en Europe, l’économie marchande se transforme en économie capitaliste. Cela correspond à un essor des échanges marchands, à une transformation des rapports sociaux et à un rôle nouveau de l’argent dans la société. La spéculation est devenue une activité centrale, et essentielle au fonctionnement du système.

Le coupable reste introuvable

Pour Henri Emmanuelli, le Parlement doit examiner les mécanismes spéculatifs afin de «mettre fin à des pratiques qui, pour l’enrichis­sement rapide et injustifié de quelques-unes, mettent en péril les équilibres économiques internationaux et rendent plus difficiles la vie quotidienne de millions de personnes.» La commission d’enquête a pour objectif de déterminer «quels sont les acteurs qui spéculent contre les intérêts natio­naux et européens et d’identifier avec précision les méthodes utilisées, dans le but de donner au législateur les moyens de mieux les encadrer».

Quel changement depuis Thalès ! La spécu­lation devenue toute puissante est, selon Emmanuelli, le mécanisme clé de la crise. Des mesures législatives antispéculation seraient donc décisives pour ne plus mettre en péril les prétendus équilibres économiques internationaux et rendre moins difficile la vie quotidienne de millions de personnes.

Henri Emmanuelli se trompe et nous trompe. Il suffit pour s’en convaincre de lire les comptes-rendus d’audition des témoins invités par sa commission d’enquête, notam­­ment Bernard Valluis, expert de l’Association nationale des indus­tries alimentaires (Ania) :

«Les industries alimentaires que je représente ici sont un secteur important de l’économie française, avec pas moins de 140 milliards d’euros de chiffre d’affaires. […] la demande des produits est fortement inélastique* par rapport aux prix, tandis que l’offre varie grandement en fonction des récoltes. À ce propos, deux éléments interviennent: d’abord, le prix des périodes précédentes, qui influe, selon un pas de temps annuel, sur les surfaces mises en œuvre par les producteurs; ensuite, l’aléa climatique. C’est pour ces raisons que ces produits ont été très tôt à l’origine de la création d’instruments d’arbitrage. Dans un monde incertain, il a fallu recourir à des outils, et les produits dérivés** sont donc nés de la création de marchés organisés de pro­duits agricoles pour lesquels il était essentiel de pouvoir conclure, au-delà des marchés physiques qui font l’objet de contrats à prix fermes et à livraisons différées, des contrats à terme. Dès lors, ces opérations sont apparues attractives à des opérateurs qui n’ont rien à voir avec les marchés physiques, c’est-à-dire qui n’ont pas eux-mêmes vocation à livrer des produits ou à en prendre livraison, mais qui sont attirés par la possibilité d’un gain. Ce sont eux que l’on appelle, peut-être à tort et de manière péjorative, des spéculateurs.»

Il faut toutefois souligner que tout le monde spécule sur ces marchés, notamment les pro­ducteurs et les industriels lorsqu’ils essaient d’anticiper un niveau de prix. Mais il est vrai que les motivations ne sont pas les mêmes : les opérateurs de l’économie réelle le font dans le cadre de projets économiques de production et de commercialisation, tandis que ceux qui n’ont pas vocation à intervenir sur le marché physique pour­sui­vent des objectifs différents.

Pour cet expert, il est clair et net que la spéculation emploie exactement les mêmes mécanismes économiques que le fonction­nement normal des marchés. Les marchés à terme et les produits dérivés ne sont pas les inventions machiavéliques de mathéma­ticiens fous mais des outils pour faire mieux fonctionner les marchés. L’apparition de marchés, comme par exemple les marchés à terme, est une nouvelle étape de la division du travail qui accompagne l’extension des marchés.

600 millions de milliards de dollars de produits dérivés

Un problème important tient au dévelop­pement exponentiel des produits dérivés traités de gré à gré, dits OTC, Over The Counter.

À la question d’Henri Emmanuelli : «Qui émet de tels produits? Les banques?», Bernard Valluis répond : «Tout le monde. En fait, les organismes collecteurs acheteurs de céréales vendent des contrats à terme à des agriculteurs, c’est-à-dire des produits dérivés qui leur garantissent un prix, moyennant le paiement d’une prime. Il s’agit donc d’options d’achat, que les producteurs mettent dans leur portefeuille, et qui, comme tous les produits de gré à gré, comportent un risque de contreparties. Pour leur part, les banques rachètent les risques des collecteurs ou des industriels; ces derniers peuvent aussi avoir entre eux des relations de ce type. Surtout, l’ensemble des intervenants financiers, ban­ques et fonds de placement, ont développé de manière assez considérable, pour l’ensemble des matières premières, en particulier agri­coles, des portefeuilles de produits dérivés OTC qui se trouvent en dehors de la régulation des marchés à terme.

Selon toutes les estimations, le volume total de ces produits est aujourd’hui très supérieur à celui des opérations traitées sur les marchés régulés. […] Il est extrêmement difficile d’avancer des chiffres. Toutefois, l’organi­sation internationale des utilisateurs de produits dérivés considère que les positions réalisées sur des produits dérivés atteignaient, fin juin 2009, un total de 600millions de milliards de dollars.»

Puis il explique comment cela fonctionne : «Un opérateur qui vend par exemple un bateau de 25000 tonnes de blé à l’Égypte réalise une opération d’achat sur le marché à terme puis un achat physique avec la revente des produits à terme. C’est une opération classique d’arbitrage, et le bateau, vendu selon un contrat international avec des clauses particulières, n’est pas ensuite revendu à de multiples reprises. C’est donc en amont que les opérations auxquelles j’ai fait référence se réalisent, sur les places financières mais aussi en dehors.»

On voit également apparaître de nouvelles places de négociation les multilateral trading facilities sur lesquelles des institu­tions financières créent leurs propres marchés internes, sans obligation de rendre des comptes aux autorités de marché. Ce qui fait demander à Emmanuelli qui garantit la bonne fin de ces opérations ?

Et selon Bernard Valluis : «Personne. Pour l’ensemble des marchés de gré à gré, il y a un risque très fort de contreparties. C’est ce qui est apparu avec la crise de 2008. Et si les matières premières agricoles n’ont pas encore été touchées, ce pourrait être le cas demain compte tenu des positions qui sont prises. Lorsqu’est intervenue la crise des subprimes, des positions avaient été prises sur des sous-jacents** que tout le monde considérait comme croissants. De la même façon, chacun fait aujourd’hui l’analyse que les prix des matières premières agricoles vont continuer de s’apprécier et qu’il est donc possible de prendre des positions longues sur ces produits. Mais lorsque le sous-jacent décroche par rapport à l’espé­rance des opérateurs, un certain nombre de contreparties ne peuvent plus répondre aux engagements pris vis-à-vis des produits. C’est bien ce risque majeur de contreparties que présentent les produits OTC.»

Travailleurs et classes populaires face à la spéculation

De la naissance de l’économie marchande et de la spéculation à la déréglementation des années 1980 puis à la commission d’enquête parlementaire, nous comprenons maintenant comment l’extension quantitative et quali­tative de l’économie marchande par une division de plus en plus poussée du travail social a favorisé une extension de la spéculation sur les matières premières. Et sur toutes les marchandises matérielles et immatérielles, jusques et y compris les dettes d’État. Les entreprises agricoles, industrielles, commerciales, financières et les États sont tous impliqués dans les mécanismes de la spéculation. Les coupables sont introuvables car ils sont partout.

Le consensus néolibéral, la déréglementation et la financiarisation ont exacerbé la spécu­lation. Maintenant que certains États comme la Grèce et l’Irlande sont en danger de faillite pure et simple, les classes dominantes et les capitalistes eux-mêmes demandent que l’on contrôle la spéculation. C’est l’arroseur arrosé. Après avoir déréglementé les marchés, ils voudraient bien faire rentrer le diable dans sa boîte mais sans rien changer de la recherche incessante du profit, or c’est là qu’est le vrai problème.

Toute réglementation antispéculation a un coût et comme ils ne veulent à aucun prix baisser leurs profits, ils vont de nouveau essayer de faire payer aux travailleurs et aux classes populaires ces coûts qui viendront s’ajouter aux plans d’austérité. Il faut dénoncer la duplicité du PS et d’Henri Em­manuelli qui se gardent bien d’établir le lien essentiel entre recherche incessante du profit et spéculation. Critiquer la spéculation et l’enrichissement des spéculateurs est néces­saire mais il faut aussi et dans le même temps exiger de vraies mesures antispé­culation intégralement payées par les entreprises agri­coles, industrielles, commer­ciales et finan­cières sans aucune répercus­sion sur les travail­leurs et les classes populaires qu’elle soit directe ou indirecte via l’État.

Frédéric Gudéa

1. Voir le texte intégral des auditions et le rapport final sur le site de l’Assemblée nationale : http://www.assemblee-nat…

2. Karl Marx, Qu’est ce que le capitalisme, Les mystères de la plus-value. Préface de Gérard Mordillat, Demopolis (2010).

3. Lénine, Le développement du capitalisme en Russie (1904).

* La demande est dite inélastique par rapport au prix dans la mesure où – surtout pour ce qui est des produits agricoles – la demande correspond à un besoin et ne baisse pas lorsque les prix augmentent.

** Les produits dérivés sont des instruments financiers dont la valeur dépend d’un actif sous-jacent. Le sous-jacent peut-être une valeur mobilière, une matière première, un indice boursier, une devise...