Publié le Samedi 7 février 2026 à 11h00.

Prière de remettre en ordre avant de quitter les lieux, de Judith Godrèche

Éditions du Seuil, 2026, 288 pages, 21,50 €

« Depuis quelque temps, je parle, je parle, mais je ne vous entends pas, ou à peine. »

Ces mots puissants de Judith Godrèche avaient marqué la cérémonie des Césars 2024. Quelques semaines après la révélation des faits d’emprise et de pédocriminalité du réalisateur Benoît Jacquot sur elle, l’actrice avait été invitée à prendre la parole et à livrer un discours.

Comme pour Vanessa Springora, victime de Gabriel Matzneff et à qui Judith Godrèche fait référence dans son récit, tout le monde savait. Tout le monde savait et laissait faire, tout le monde savait et regardait ailleurs. Tout le monde savait, et dans certains cas, validait au nom d’une vision problématique de l’art et du statut du créateur.

Une voix de plus qui s’arrache au silence

Régulièrement depuis #MeToo, une figure prend la lumière, une voix s’arrache au silence, témoigne, raconte les violences subies et ce qu’elles font au corps, à l’esprit. Contre une personnalité, contre l’hypocrisie ou la complicité d’un milieu.
Les discours se succèdent, les commissions parlementaires et les enquêtes dénoncent, la population s’offusque, les belles promesses se multiplient, et puis, plus rien ne se passe. La crise à la CIVIISE, aujourd’hui quasiment à l’arrêt, en est une triste illustration.

Dans le cas de Judith Godrèche, l’un des éléments déclencheurs est le visionnage d’un documentaire de Gérard Miller (accusé, quant à lui, par plus de 90 femmes d’agressions sexuelles et de viols) consacré à Benoît Jacquot, intitulé Les ruses du désir. L’interdit. Interviewé avec complaisance, il y raconte son attirance pour les adolescentes, à partir de sa prédation à l’encontre de Judith Godrèche ou d’Isild Le Besco.

Collecter pour être crue

Ce récit adopte une forme éclatée, une fractale de fragments, comme si l’autrice voulait collecter tous les événements, tous les éléments, leur donner un sens, une histoire, de la rencontre avec Benoît Jacquot, l’emménagement avec lui alors qu’elle était mineure, jusqu’à sa prise de parole.

C’est un récit sans complaisance où Judith Godrèche détruit la figure de « la muse ». L’actrice y ajoute des photographies, des courriers, des documents originaux, tout ce qui pourrait lui permettre de prouver, de se prouver à elle-même peut-être, que ce qui lui est arrivé s’est réellement produit, qu’elle est réellement une victime. Comme si elle avait peur, et on peut la comprendre, de ne jamais être crue.

En bref, Prière de remettre en ordre avant de quitter les lieux est un livre dur, mais qui doit être lu. Non pour répéter l’infini cycle déjà évoqué, mais pour en finir avec les violences sexistes et sexuelles, avec les violences faites aux enfants.

Aziliz Dina