Publié le Lundi 25 janvier 2016 à 12h05.

Argentine : Le FIT affirme son espace politique et électoral

Le résultat du 25 octobre 2015, premier tour de l’élection présidentielle, a constitué une surprise. D’abord parce qu’aucun des trois principaux candidats, quand bien même ils se sont partagés 92,62 % des voix, n’a réussi à atteindre la barre des 40 %1, raison pour laquelle cette élection a pour la première fois donné lieu à un second tour. Ensuite parce que la quatrième position a été occupée, avec 3,23 %, par Nicolas del Caño, le candidat du Front de la gauche et des travailleurs (FIT).

Ce résultat est le meilleur jamais obtenu par un candidat trotskyste dans ce type d’élection. Comme l’a souligné un commentateur politique, « la candidature de Nicolas del Caño (…) confirme le fait que le trotskysme argentin est le plus robuste parmi ses pairs d’Amérique latine, mais aussi sa situation dominante dans la gauche de ce pays. »2

Aux origines du FIT

Le FIT s’est constitué le 14 avril 2011 en tant que réponse défensive de trois organisations de la gauche trotskyste (le PTS, Parti des travailleurs pour le socialisme, le PO, Parti ouvrier et IS, Gauche socialiste) à la nouvelle loi électorale votée par le Congrès en 2009, qui établissait que pour pouvoir se présenter aux élections nationales et régionales, les partis devaient auparavant obtenir 1,5 % des voix dans des « Primaires ouvertes simultanées et obligatoires » (PASO).

Les trois organisations se mirent alors d’accord sur un programme en 25 points incluant le non paiement de la dette extérieure, la nationalisation des banques et du commerce extérieur, l’expropriation des 4000 principaux propriétaires terriens, la défense de la santé et de l’éducation publiques gratuites, la formation d’un gouvernement des travailleurs et du peuple imposé par la mobilisation des exploités et des opprimés.

La campagne du FIT pour les PASO de 2011 s’est synthétisée dans le mot d’ordre démocratique : « Ils exigent de nous 400 000 voix pour pouvoir nous présenter en octobre. Apporte-nous ton vote pour qu’ils ne nous réduisent pas au silence. » Le 14 août, le FIT obtenait dans les PASO 520 000 voix. Le 23 octobre, après avoir défendu son programme dans les élections générales, il y recevait 503 372 voix (2,30 %).

Pendant la campagne des PASO s’était produit un fait curieux. Lors d’un entretien radiodiffusé avec Jorge Altamira (candidat à la présidence pour le FIT), un journaliste lança l’idée de la campagne #unmilagroparaAltamira (« #unmiraclepour Altamira »). Cette campagne devint virale sur twitter et les autres réseaux sociaux, apportant au FIT, dix jours avant les PASO, une caisse de résonance médiatique inattendue. Face à ceux qui affirmèrent alors que le phénomène avait été créé par les médias, les professionnels de la communication à l’origine de la campagne précisèrent que« le poids des réseaux sociaux ne suffit pas à définir totalement les tendances profondes du processus électoral ».

Mais si cette campagne médiatique a renforcé la campagne politique du FIT, c’est parce que la constitution de ce front électoral répondait aux aspirations d’un secteur du mouvement ouvrier et populaire qui recherchait une expression politique. 

La raison principale : un nouveau mouvement ouvrier

L’avant-garde ouvrière argentine a subi deux graves défaites. L’une sous la dictature militaire (1976-1982), quand l’avant-garde « classiste » de l’époque a été annihilée. L’autre sous les coups du gouvernement de Menem, au cours des années 1990. Menem a appliqué une politique néolibérale à outrance, accordée avec la bureaucratie syndicale péroniste qui a volontairement abandonné toutes les conquêtes sociales précédentes. Affaibli par un chômage de masse et dépourvu de toute confiance envers ses organisations syndicales, le mouvement ouvrier n’a pas participé en tant que tel aux journées révolutionnaires de décembre 2001.3

Cette situation a commencé à changer à mesure que la situation économique s’est améliorée et que le chômage a commencé à baisser, surtout dans le secteur de l’industrie. A alors surgi une nouvelle avant-garde ouvrière, qui s’est organisée pour lutter dans les entreprises en s’affrontant à la bureaucratie péroniste. Le patronat comme la bureaucratie syndicale voient d’un très mauvais œil le développement de corps de délégués (organisme composé des délégués d’entreprise élus par les salariés) liés au PO ou au PTS. Le principal dirigeant du syndicat des entreprises mécaniques (SMATA) a fait part très clairement de sa préoccupation : « l’objectif de ces jeunes, ce n’est pas les revendications, la stabilité de l’emploi ou la lutte pour les salaires. Ce qu’ils veulent, c’est que la lutte continue. L’anarchie dans le mouvement ouvrier. »

Cette avant-garde qui cherchait une solution différente l’a trouvée au niveau syndical dans l’élection de délégués liés aux différentes forces de la gauche trotskyste. Avec l’apparition du FIT, ce phénomène s’est transposé sur le plan politique. Le FIT est l’expression électorale de la convergence entre la gauche révolutionnaire et un secteur du mouvement ouvrier qui est en train de se réapproprier les méthodes d’organisation et de lutte de l’avant-garde « classiste » détruite par la dictature militaire.

Le FIT comme expression électorale de la gauche

Le meilleur résultat électoral du FIT a jusqu’à présent été celui des législatives de 2013, dans lesquelles il a obtenu 1 203 896 voix (5,32 %). Cela lui a permis de faire élire trois députés au Congrès national, ainsi que plusieurs dans les parlements régionaux de la province de Buenos Aires, de la Ville de Buenos Aires ainsi que de Córdoba, Mendoza, Neuquén, Salta et Santiago del Estero.

En 2015, le PTS d’un côté, PO et IS de l’autre ont utilisé les PASO pour définir la candidature aux présidentielles et l’ordre des candidatures aux législatives. Le PTS présentait la formule (candidats à la présidence et à la vice-présidence) Del Caño-Bregman, et PO-IS la formule Altamira-Giordano. Avec un total de 732 851 voix, le FIT est arrivé en cinquième position des forces politiques qui concouraient aux PASO et Nicolas del Caño, vainqueur de la compétition interne au FIT avec un peu plus de 51 % des voix, est devenu le seul candidat à la présidentielle de la gauche, puisque ni le MAS ni le MST ne sont parvenus à franchir la barre de 1,5 %.

Le 25 octobre 2015, le FIT a recueilli 812 530 voix à l’élection présidentielle ; un score en baisse par rapport aux législatives de 2013, mais en hausse significative au regard de la présidentielle de 2011. Sa qualification pour la présidentielle a permis au FIT d’être présent électoralement dans toutes les provinces. On a alors observé quelques décalages importants entre les PASO et les élections proprement dites. Ses voix ont doublé dans des provinces telles que Chubut ou San Juan, augmentant de 70 % à Catamarca ou Tierra del Fuego. Ailleurs elles ont baissé, jusqu’à 30 % dans les cas de Jujuy ou Misiones. Ces résultats montrent qu’il y a à la fois des marges de progression importantes et des problèmes à résoudre.

Les espoirs consistant à s’ériger à travers ces élections comme l’outil de l’opposition aux candidats du système ne se sont, indéniablement, pas réalisés. Dans son bilan des élections, Jorge Altamira a affirmé que « le Front de la gauche n’a pas atteint l’objectif minimal consistant à augmenter sa représentation parlementaire de trois députés nationaux (…) Ce résultat ne constitue nullement une défaite politique, mais signifie en revanche un frein sérieux, affaiblissant les capacités [du FIT] à jouer un rôle politique de premier plan dans la nouvelle étape qui s’ouvrira après le second tour de novembre ».4

Mais même si tel est le cas, les résultats obtenus ont permis d’ajouter un député au bloc du FIT au Congrès national5, ainsi que de nouveaux députés provinciaux dans la Ville de Buenos Aires, ainsi que dans les provinces de Córdoba, Salta et Mendoza. Le FIT a non seulement su résister à la pression du vote utile (historiquement bien plus forte lorsque les élections présidentielles sont couplées aux législatives), mais s’est imposé comme seule force proposant une issue ouvrière et populaire à la crise. C’est pour les travailleurs un acquis qui n’est pas à sous-estimer.

Face à un second tour opposant deux candidats bourgeois, le FIT (comme le reste de la gauche révolutionnaire) a logiquement appelé à un vote blanc. La faible proportion des blancs et nuls (2,46 %, soit moins qu’au premier tour) a cependant montré que de nombreux électeurs du FIT ont fait le choix d’un vote, considéré de « moindre mal », en faveur du candidat soutenu par le gouvernement sortant.

Et maintenant ?

Le FIT est confronté à d’énormes défis. Sa réalité est aujourd’hui celle d’un front  politique limité au terrain électoral, qui n’impulse pas une action commune dans les luttes. Un tel accord n’est pas négligeable mais dans la situation du pays, après la victoire de Macri, il ne saurait suffire.

La dévaluation de 40 % provoquée par la libéralisation du taux de change du dollar et l’élimination de l’impôt sur les exportations agraires a provoqué une nouvelle hausse des prix de près de 20 %, s’ajoutant aux 25 % enregistrés en 2015 sous le gouvernement de Cristina Fernández. S’y ajoutent les licenciements et mesures de chômage partiel d’un patronat qui se sent ragaillardi. Anticipant une réaction du mouvement ouvrier, le Conseil de sécurité intérieure et la ministre de l’Intérieur, Patricia Bullrich, ont demandé à Macri de décréter « l’urgence nationale de sécurité » (équivalent de l’état d’urgence français, en plus draconien).

Selon le secrétaire à la sécurité, cette mesure dont le prétexte est la lutte contre le narcotrafic « concerne également des domaines tels la situation sociale, l’éducation et la Justice. » Le quotidien La Nación signale que « Patricia Bullrich a un délai pour élaborer un protocole contre les piquets et les blocages : le 29 décembre. L’ordre donné par le président est clair : il faudra d’abord négocier mais, si ces entretiens échouent, la Justice et les forces de sécurité devront agir sur le champ. Un décret permettant une répression policière immédiate des manifestations de rue est en préparation. »

Face à la stratégie du choc que la bourgeoisie argentine entend déployer contre le mouvement ouvrier, celui-ci a besoin d’une gauche de classe et révolutionnaire lui permettant de résister à la vague réactionnaire qui vient. De très grandes responsabilités reposent ainsi sur les composantes du FIT. Il s’agit de laisser de côté tout ce qui peut ressortir de combats d’appareils pour transformer le FIT en un véritable front ouvrier et révolutionnaire – lequel, en Argentine, ne peut exister que sous hégémonie trotskyste.

Virginia de la Siega

  • 1. Nécessaire pour que le président soit élu au premier tour.
  • 2. Carlos Abel Suarez, http://www.sinpermiso.in…
  • 3. Sur ces événements et leurs suites, voir Jean-Philippe Divès, « Argentine : à dix années des journées révolutionnaires », revue l’Anticapitaliste (« Tout est à nous ! ») n° 28 de janvier 2012.
  • 4. Jorge Altamira, http://www.po.org.ar/pre…
  • 5. Le Congrès des députés étant renouvelé par moitié tous les deux ans, le FIT y dispose désormais de quatre représentants, trois élus en 2013 et un en 2015.