Deux millions d’animaux sont tués chaque année dans les laboratoires français. À l’occasion de la journée mondiale des animaux utilisés dans les laboratoires, le 24 avril 2026, nous avons rencontré Nicolas Marty, président de l’Observatoire de l’expérimentation animale (OXA).
Qu’est-ce que l’OXA, que défendez-vous et comment agissez-vous ?
L’Observatoire de l’expérimentation animale, fondé en novembre 2024, est une association loi de 1901 dont le but est de poser les bases d’un vrai débat de fond.
Actuellement, la question posée est généralement de savoir si on peut se passer de l’expérimentation animale sans rien y perdre — et donc, s’il y a déjà des méthodes « alternatives » qui donnent les mêmes résultats.
Avec l’OXA, on veut mettre en avant un aspect constamment oublié : la question du spécisme, ce système d’oppression construit autour d’un privilège suprémaciste humain, qui permet de supposer qu’on a le droit de s’approprier la vie des autres animaux.
On se demande si on peut se passer de l’expérimentation animale sans rien y perdre au lieu de poser la question de sa légitimité
En éthique animale, le débat sur le spécisme est globalement résolu : le spécisme n’est pas plus justifiable que le racisme, le sexisme et toutes les autres discriminations arbitraires — ce qui a des conséquences massives sur la légitimité de l’expérimentation animale, qu’il y ait ou non des « alternatives ».
Pour l’expliquer, l’OXA a réalisé un dépliant, fourni à plusieurs associations. On a aussi une série de vidéos à propos de l’histoire de ce débat, qui est beaucoup plus riche que de simplement se demander si on « peut » faire autrement. Et puis, à l’occasion de la Journée mondiale des animaux utilisés dans les laboratoires, on propose cette année des tables rondes, à Tours le samedi 25 avril et à l’ENS de Lyon le lundi 11 mai.
On a aussi produit un livret qui pose les bases pour aborder le débat, et un « centre de documentation » en ligne que l’on veut développer pour centraliser les informations qui permettent de fonder le débat sur des faits. Et grâce à des documents obtenus après des années de contentieux auprès des tribunaux administratifs, on prépare des rapports pour éclairer des sujets comme le système d’inspection des laboratoires et les pratiques de l’armée française, pour informer le public et pour formuler des revendications politiques précises à l’échelle nationale, puis peut-être un jour, quand on en aura les moyens, à l’échelle européenne.
Pour justifier l’expérimentation animale, on invoque les nécessités de la recherche médicale. Que répondre à cela ?
C’est le fond du problème : au lieu de poser la question de la légitimité de l’expérimentation animale, on se demande juste si on « peut » faire autrement. C’est le biais du statu quo : on s’appuie sur ce qui existe comme si c’était justifié par défaut, et tout changement est perçu comme un risque trop grand. C’est pour ça que c’est intéressant de connaître l’histoire de ces arguments. D’autant qu’il y a toujours des gens qui trouvent leur intérêt à préserver le statu quo.
La rhétorique sur la « nécessité » a commencé à la fin du 19e siècle : avec la première réglementation en Angleterre, les vivisecteurs se sont organisés pour éviter que des réglementations soient mises en place dans les autres pays. Les alternatives sont arrivées cent ans plus tard, quand la création d’un centre européen dédié aux alternatives a été proposée et que le milieu de l’expérimentation animale a crié au scandale, prédisant l’apocalypse. Finalement, ils se sont rendus compte qu’ils pouvaient coopter l’idée des alternatives et faire tourner tout le débat autour, plutôt que sur les questions morales soulevées par les philosophes.
Le fait qu’une pratique soit utile n’implique pas qu’elle soit légitime, il faut penser l’arrêt de l’expérimentation animale comme une question de justice sociale
En réalité, le fait qu’une pratique soit utile n’implique pas qu’elle soit légitime : on accepte bien heureusement de se passer de l’expérimentation sur des êtres humains génétiquement modifiés qui seraient élevés pour ça, alors que ça pourrait accélérer considérablement la recherche biomédicale. Aujourd’hui, il faut penser l’arrêt de l’expérimentation animale, au-delà des alternatives, au-delà du « remplacement », comme une question de justice.
Comment décrirais-tu la situation de l’expérimentation animale en France et dans l’Union européenne ?
Aujourd’hui, la réglementation française est la transposition d’une directive européenne de 2010. Malgré les améliorations par rapport aux réglementations précédentes, elle reste extrêmement faible, en particulier parce qu’elle prévoit des dérogations et des marges de manœuvre pour presque tout. Même l’utilisation de l’anesthésie et de l’analgésie n’est obligatoire que si ça ne risque pas de gêner le projet. Sans parler du fait que l’application de la réglementation est loin d’être contraignante, les sanctions étant quasiment inexistantes alors que les infractions sont légion.
La réglementation reste extrêmement faible, elle prévoit des dérogations et des marges de manœuvre pour presque tout
Malheureusement, politiquement, c’est compliqué de porter ce sujet. On l’a vu avec les projets d’amendements à la loi de finance pour taxer de 1 euro ou de 50 euros chaque utilisation d’un animal en expérimentation, qui ont généré une panique morale ridicule. Le constat est encore là : aujourd’hui, le droit de disposer de la vie d’un être sentient1, de l’instrumentaliser pour nos intérêts, ne coûte même pas un euro.
Quant aux souffrances, elles sont mieux prises en charge dans le discours que dans la réalité. On entend parler de culture du care, des 3R (Remplacer, Réduire, Raffiner) et de « bien-être animal », mais le fond de l’expérimentation animale, c’est que les intérêts des animaux passent après les intérêts des projets. Donc, dès qu’une souffrance est estimée utile, elle est jugée légitime. En parallèle, de nombreuses personnes qui travaillent dans les laboratoires souffrent elles aussi de la souffrance des animaux dont elles s’occupent.
Penses-tu possible d’en finir avec l’expérimentation animale dans une économie capitaliste ?
Quand on voit que aujourd’hui le CNRS veut développer son élevage de primates pour l’expérimentation au nom de la « souveraineté nationale » ; qu’on se heurte au « secret des affaires » à la moindre demande de transparence ; et que la santé publique est soumise aux intérêts privés… je dirais que non. Ou du moins pas tant que le capitalisme ne trouvera pas son intérêt ailleurs (ce qui nous ramène aux alternatives…).
Pour envisager la fin de l’expérimentation animale, nous avons besoin de la lutte contre le spécisme, contre le suprémacisme humain
Pour envisager la fin de l’expérimentation animale, nous avons besoin de la lutte contre le spécisme, contre le suprémacisme humain. C’est une lutte sociale, qui doit se conjuguer avec les autres pour avancer vers une société plus juste pour toustes les êtres sentients.
Propos recueillis par la commission cause animale du NPA-l’Anticapitaliste
Les ressources citées dans l’entretien sont disponibles sur le site de l’OXA.
- 1. NDLR : Ils éprouvent des émotions, positives ou négatives, et sont capables, à des degrés divers, de percevoir leur environnement et leurs expériences de vie de manière personnelle, selon leur propre point de vue.