Publié le Dimanche 25 octobre 2026 à 14h30.

De la colère à la lutte politique : affronter l’État capitaliste

La séquence sociale et politique que nous traversons voit se conjuguer à une échelle de masse les colères générées par la violence de classe des différents gouvernements au pouvoir depuis des décennies, tous acquis à la doxa néolibérale et plus généralement au capitalisme. Une mobilisation massive de la jeunesse scolarisée, démarrée il y a plus d’un mois dans les périphéries les plus délaissées du territoire, à Mayotte, en Guyane ou encore à La Réunion. Un mouvement qui a largement dépassé ses revendications initiales sur les conditions d’études et pose une série de revendications politiques, et notamment un élément central, à savoir le refus de la perspective d’une accession de l’extrême droite au pouvoir. Et un mouvement plus hétérogène contre la vie chère, à l’appel notamment des « gilets jaunes », qui a connu une journée de mobilisation très massive le 17 octobre – environ 800 000 personnes –, mais également le 24 octobre, malgré les tentatives d’invisibilisation, exprime la profondeur de la contestation sociale. Des mobilisations qui forment en réalité un tout et qui connaissent des porosités importantes. Elles pointent à la fois des inégalités sociales abyssales et le déni démocratique d’un gouvernement complètement illégitime.

En Belgique, en Grèce, en Italie… On assiste à des mouvements largement similaires contre la vie chère, le pouvoir d’achat, les salaires insuffisants, la faiblesse des moyens consacrés aux services publics, l’augmentation des frais universitaires… Ou encore la lutte contre un gouvernement rongé par la corruption, en Albanie. Certains de ces mouvements ont d’ailleurs commencé avant les mobilisations en France, mais rebondissent et retrouvent un nouveau souffle grâce à elles. Et partout, la réponse des gouvernements est une répression féroce en lieu et place d’une réponse politique, ce qui nourrit l’explosion sociale d’une population toujours plus réduite au désarroi social, à la paupérisation. Une répression qui ouvre la voie à toujours plus de dispositions autoritaires, à une violence et une justice de classe comme nous le constatons notamment depuis le 17 octobre. Une logique qui déroule un tapis rouge à une extrême droite aux portes du pouvoir.

Une bande d’hommes en armes…

Engels disait dans son œuvre majeure L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État qu’en dernier ressort l’État est une bande d’hommes en armes. Cela indique que, dans l’État moderne, la coercition reste sa première fonction. C’est une nouvelle fois ce à quoi nous assistons depuis le début du mouvement lycéen, et particulièrement depuis le 17 octobre. Aux revendications sociales et politiques, littéralement méprisées, on substitue un déferlement de violences d’État qui s’inscrit largement dans une progression des pratiques autoritaires d’un gouvernement en crise de légitimité. Le 17 octobre, la « doctrine de maintien de l’ordre » a consisté d’abord en une stratégie d’étouffement des manifestations. Déjà expérimentée lors de mobilisations précédentes et généralisée notamment depuis les manifestations de 2006 contre le CPE, la pratique du nassage préventif a été largement employée dans de nombreuses villes. Cette pratique connaît depuis 2020 une assise juridique, en intégrant officiellement la doctrine du « maintien de l’ordre ». On a clairement une logique qui vise à porter atteinte à la liberté de manifester, qui s’ancre et devient de plus en plus systématique, à rebours des éléments de langage autour de la « protection du droit de manifester ». Cela entre en résonance avec la pratique du lock-out des lycées, clairement mise en place pour empêcher l’expression du mouvement de la jeunesse, et relativement inédite à cette échelle.

À cela vient s’ajouter la fin de la politique de « mise à distance » qui datait de mai 1968. Le préfet de police Maurice Grimaud avait alors imposé une doctrine stricte d’évitement du corps-à-corps, de proportionnalité et de recul des forces de l’ordre pour éviter de faire des morts… On ne peut pas dire que le gaullisme, qui avait sur les mains le sang du 17 octobre 1961 et celui de Charonne quelques mois plus tard, était de nature laxiste. Explorée pendant la loi Travail en 2016, adoptée dans le cadre du mouvement des gilets jaunes en 2018, la doctrine de la mise en contact est maintenant la norme. Celle-ci inclut aussi dans la pratique l’usage des lanceurs de balles de défense (LBD), une arme offensive de dispersion et d’impact à courte portée, provoquant des mutilations. Saint-Ouen, Tours, Saint-Étienne, Strasbourg, Montpellier, Mulhouse : on ne compte plus les mineurEs victimes de mutilations. Cette pratique est totalement assumée. Elle n’est en rien un dérapage des autorités. Les dizaines de gilets jaunes mutiléEs ne l’ont en rien stoppée, car elle sert en grande partie à tester la résilience et la résistance des populations. Et contrairement à ce qu’on nous assène, la police ne manque pas de moyens. Le nombre de policiers ne cesse d’augmenter depuis 50 ans, avec un élargissement des corps possédant une arme. Aujourd’hui, plus de 60 % des policiers municipaux possèdent une arme, 70 % pour certaines grandes villes, alors qu’il s’agissait d’une exception il y a 20 ans. Attendons-nous par ailleurs à voir se déployer des milices d’autodéfense qui bénéficieront probablement d’une certaine tolérance, car elles seront bien utiles en cas d’accentuation de la confrontation sociale ou en cas d’accession de l’extrême droite au pouvoir. Et que dire de l’appel à la « délation citoyenne », comme au « bon vieux temps » du pétainisme, pour trier les « bons citoyens » des autres ? Une pratique qui essaime partout en Europe pour dénoncer les personnes soupçonnées d’immigration irrégulière, de « fraudes sociales »… en déléguant le contrôle de l’État à une partie de la population. En 2015, après les attentats, des musulmans avaient déjà fait l’objet de délations de la part de leur entourage. À cela s’ajoutent les couvre-feux, les interdictions d’attroupements, de manifester, de déposer même des demandes de manifestation… De ce point de vue, les mobilisations du 24 octobre ont connu un nouveau saut qualitatif de la politique sécuritaire et antidémocratique. De nombreuses interdictions de manifester, un effectif policier renforcé assorti d’un recours à l’armée. Des effectifs de l’opération Sentinelle avaient déjà été mobilisés contre les gilets jaunes en mars 2019, ce qui tend à montrer que cette pratique pourrait s’étendre, voire à terme se systématiser. On assiste à un concours Lépine de la répression : demandes de dissolution d’organisations ou de partis de la gauche radicale, de l’extrême gauche ou de « l’ultra-gauche », mise en place d’un état d’urgence et donc recours à l’armée.

…faible avec les forts, fort avec les faibles !

C’est ainsi que depuis le 17 octobre, on réclame du sang et des larmes. Alors que le gouvernement n’a affiché aucune vélocité pour répondre aux colères légitimes, il a été extrêmement rapide à engager des procédures judiciaires particulièrement expéditives et très révélatrices de la justice de classe, pendant que les violences policières, elles, restent impunies. Sarkozy et son lien avec le terrorisme libyen, Marine Le Pen et son détournement de plus de 4 millions d’euros d’argent public, pour ne citer que ces exemples, ont bénéficié de la clémence du régime parce qu’ils sont du bon côté du manche. À l’égard des pauvres, des jeunes des quartiers populaires, largement représentéEs dans ces mouvements, on n’a pas fait preuve d’autant de compassion… On judiciarise en masse ! Interpellations, gardes à vue, incarcérations, en cascade. Des peines d’exception pleuvent sur des populations souvent déjà extrêmement fragilisées, que l’on enfonce encore davantage et en toute conscience dans la misère en les privant potentiellement de leur travail, de l’accès ou de la poursuite de leurs études. Détentions provisoires, peines de prison ferme avec mandat de dépôt, y compris contre des personnes sans antécédent, y compris quand les gens volent pour acheter du shampoing, se nourrir, nourrir leurs enfants… 14 mois de prison ferme avec incarcération immédiate requis pour une boîte de lait infantile, ramassée devant une pharmacie pillée. Un objectif principal est contenu dans cette justice exemplaire contre les plus démuniEs : faire régner la terreur et de fait dissuader d’exercer la moindre liberté d’agir et d’exprimer sa révolte contre le pillage organisé, celui-là à très grande échelle, du capitalisme, qui vole nos salaires, nos services publics et nos vies.

À côté de cela, on n’attend pas grand-chose des enquêtes diligentées par l’IGPN, institution largement opaque, qui aboutissent très rarement à des condamnations pénales de policiers alors même que les faits de violence contre les personnes (mains arrachées, éborgnages…) sont d’une extrême gravité et ne se justifient aucunement. Mais qu’attendre d’une institution à la fois juge et partie ? La loi sur le « permis de tuer », visant à reconnaître une présomption de légitime défense ou d’usage légitime de l’arme pour les forces de l’ordre, adoptée en première lecture, constitue dans ce cadre un arsenal supplémentaire pour l’impunité d’État !

Un récit hégémonique de la violence…

Ce qu’on appelle une politique de maintien de l’ordre, dont on nous rebat les oreilles à longueur de médias, n’est ni plus ni moins que le maintien de la concorde sociale, donc de l’ordre établi, celui de la domination des capitalistes. Aussi les discours politiques et médiatiques dominants construisent-ils un récit hégémonique de la violence. Indispensable, cette offensive idéologique constitue un ciment important pour l’État capitaliste : elle justifie aux yeux de la masse la violence exercée et la rend légitime. Comme pour les quartiers populaires ou les militantEs contre les GPII, on développe un vocabulaire consacré pour rendre admissible à l’échelle de masse la violence contre des groupes désignés comme des éléments périphériques, en marge, voire dangereux. Évidemment, cette politique est avant tout un test, puisqu’elle s’étend progressivement à tout le monde, comme on l’a constaté notamment pendant la loi Travail. On gaze, on envoie des grenades en direction de cortèges familiaux, d’enfants en poussettes… Mais ce récit dominant conduit aussi à des attentats racistes, comme à Trappes, le fait d’un individu galvanisé par les discours de l’extrême droite et des médias dominants qui désignent les populations musulmanes comme les coupables du chaos, des pillages…

Ceux que l’on dénomme casseurs, émeutiers, pilleurs ne forment-ils pas les différentes formes de la désespérance sociale et de l’impitoyable violence du capitalisme, qui accule la population à l’émeute quand il piétine ses droits et dégrade ses conditions sociales ? Les pillages individuels sont le plus souvent des formes de réappropriation face aux inégalités profondes du capitalisme. En 1917, des pillages, y compris domestiques, se sont déroulés dans les grands centres urbains comme Petrograd ou Moscou. Dans Les Tâches immédiates du pouvoir des Soviets, publié en avril 1918, Lénine lui-même soutient le slogan populaire « piller les pillards », tout en soulignant cependant le caractère limité de cette pratique, circonscrite à l’insurrection.

Le sociologue et écrivain Édouard Louis a d’ailleurs parfaitement montré que la qualification de violence se cantonne, du point de vue de l’État, à dénoncer des vitrines cassées, des incendies…, mais que ces actes sont le miroir des violences sociales et politiques de l’État. Et ce qui transparaît largement depuis le 17 octobre, c’est à quel point l’État capitaliste préfère pleurer sur des poubelles cramées, des biens matériels, plutôt que sur les mutilations de jeunes. On se précipite pour protéger le patrimoine et la propriété privée et on cherche à disqualifier l’expression de la colère des oppriméEs en la reléguant à l’expression d’un vice, d’une passion pour le mal. On psychologise l’expression des manifestantEs en leur refusant toute dimension de conscience, ce qui confine à la notion d’ensauvagement qui essaime aussi dans l’écosystème réactionnaire. Face à cette offensive, nous devons tenir bon et ne pas nous laisser diviser. Le PCF, les Écologistes, le Parti socialiste : on voit se multiplier à gauche des dénonciations de la violence et même des soutiens aux couvre-feux, des appels au calme qui démontrent cette ligne de fracture entre les organisations réformistes et les révolutionnaires quant à leur appréciation de la nature de l’État capitaliste. En aucun cas les révolutionnaires n’apportent des réponses répressives à la révolte de celles et ceux d’en bas. Leur tâche est de s’attaquer aux conditions sociales et de favoriser l’activité politique autonome des masses. La question n’est pas morale – savoir s’il est bien ou non de casser, de piller… Elle est éminemment politique et soulève surtout une série de questions stratégiques.

Affronter l’État capitaliste…

Le recours de l’État capitaliste à la violence systémique indique aussi sa faiblesse et son incapacité croissante à obtenir le consentement de la masse. Aujourd’hui, le mouvement, dans sa globalité, trouve sa vitalité dans son caractère massif mais aussi dans sa radicalité d’expression. Il a sans doute à l’esprit que 2018 a permis plus de concessions de la part de l’État capitaliste que 2023. La peur a changé de camp durant un temps devant l’émergence explosive de celles et ceux d’en bas. Et cela marque une génération.

Voici ce que Lénine écrivait dans Que faire ? en 1902 : « L’élément spontané n’est au fond que la forme embryonnaire du conscient. » Il refuse en réalité de disqualifier l’émeute et comprend son rôle dans la préparation de l’insurrection contre le régime tsariste. Et de ce point de vue, nous sommes très loin de cette maturation… Il poursuit, s’il fallait le préciser, qu’il est indispensable de la dépasser, de donner des objectifs à la fois communs et une portée politique à cette spontanéité des masses. Le tout est de ne pas laisser place à une théorisation très minorante de l’émeute, voire de l’insurrection, improbable à cette étape, qui ne peut que constituer une impasse et dans laquelle le pouvoir a tout intérêt à nous faire basculer.

Sur le fond, deux éléments semblent essentiels à cette étape de la mobilisation pour modifier le rapport de force en notre faveur et gagner dans notre affrontement avec l’État capitaliste : développer l’auto-organisation, notamment par la construction de la grève de masse ; donner une orientation politique en capacité de faire converger les colères en posant clairement la question du pouvoir. On doit poursuivre les manifestations, les blocages, les occupations… Nous, les anticapitalistes, nous n’appelons pas au calme mais à renforcer l’auto-organisation. C’est vrai aussi pour le mouvement de la jeunesse. Dans les lycées comme dans les facs, contribuons à construire une direction auto-organisée, unitaire et radicale, qui renforce ses liens avec le mouvement ouvrier.

C’est évidemment essentiel dans le monde du travail, où la construction de la grève doit être une priorité stratégique. Tâche on ne peut plus difficile compte tenu d’un certain reflux de la conscience de classe. La grève reflue avec elle de manière continue depuis les années 1970, et davantage encore depuis les années 2000. Cela indique un paradoxe : le rejet de la politique de Macron produit des mobilisations de masse sur de nombreux terrains et, en même temps, le mouvement social a des difficultés à avoir confiance en sa capacité de gagner, ce qui conduit à éloigner de manière conjoncturelle la possibilité de construire une grève générale. Le 17 et le 24 octobre ont été de réelles démonstrations de force. La mobilisation du 5 novembre constitue une nouvelle étape pour engager un saut qualitatif, en posant la perspective de la grève reconductible. Mais il faut aussi, pour unifier notre classe, dépasser le cadre strict des revendications matérielles et sectorielles autour de revendications politiques posant notamment la question du pouvoir. Dégager Macron, dégager les fascistes… Défendre l’idée d’une nouvelle assemblée constituante… Appuyons-nous sur les revendications politiques qui ont émergé du mouvement pour défendre et construire une dualité de pouvoir en capacité d’opposer une alternative au pouvoir des capitalistes.

Le 25 octobre 2026