La mort de Lionel Jospin, le lundi 23 mars, a suscité une avalanche d’hommages quasi unanimes. Premier ministre de 1997 à 2002, il est salué comme une figure « intègre », un homme d’État, une référence morale. Pourtant…
Quelques mesures emblématiques sont mises en avant — les 35 heures, le PACS, la CMU — ainsi que l’image d’un dirigeant sérieux. Jean-Luc Mélenchon a rendu hommage à celui dont il fut ministre délégué à l’enseignement professionnel. Il y mena la mise en place des « lycées des métiers », réforme visant à adapter l’enseignement aux besoins du patronat et à renforcer le tri social.
Car dans ces hommages convenus, les grandes orientations du gouvernement Jospin passent au second plan, ainsi que les conflits sociaux de la période et les effets de cette politique.
Victoire de la gauche plurielle
L’arrivée de Jospin à Matignon résulte de la dissolution de l’Assemblée nationale décidée en 1997 par Jacques Chirac, élu en 1995, et qui espérait ainsi stabiliser sa majorité jusqu’à la fin de son septennat. L’opération échoue et ouvre une cohabitation, permettant à la « gauche plurielle » (PS, PCF, Verts, PRG, MDC) d’accéder au pouvoir.
Cette victoire s’inscrit dans un contexte marqué par la séquence ouverte en 1995, avec les grandes grèves contre le plan Juppé, l’émergence de ce que l’on a appelé les « nouaveaux mouvements sociaux » et le développement de l’altermondialisme. Elle apparaît alors, pour une partie des classes populaires et du mouvement social, comme un débouché politique possible à ces mobilisations.
Une politique libérale
Le bilan du gouvernement Jospin est souvent résumé à ses mesures sociales. Les 35 heures ont effectivement réduit le temps de travail, mais au prix d’une flexibilisation et d’une intensification du travail, ainsi que d’une modération salariale. Les emplois-jeunes, présentés comme une mesure favorable aux jeunes, ont surtout généralisé des contrats aidés précaires sous-payés.
Le gouvernement Jospin est celui qui a le plus privatisé et ouvert des secteurs publics à la concurrence — France Telecom, Air France, autoroutes, banques, assurances… Il accompagne les orientations européennes de libéralisation, notamment avec l’agenda de Lisbonne et les critères de Maastricht.
La loi sur la sécurité quotidienne (LSQ) de 2001 renforce les dispositifs de contrôle et de répression. La gestion des mobilisations sociales, notamment celles des chômeurEs à la fin des années 1990, s’appuie sur les forces de répression.
Dans l’enseignement supérieur, le processus de Bologne engage une restructuration en profondeur, dans le sens de la mise en concurrence et de l’adaptation aux besoins du marché.
Et il faudrait aussi parler des continuités de la Françafrique, du ralliement à la guerre en Afghanistan, ou encore de ce PACS concédé aux mobilisations comme un « compromis » pour éviter l’égalité devant le mariage...
Des conséquences politiques
En 2002, Jospin part favori pour l’élection présidentielle. Au cours de la campagne, il déclare : « le projet que je propose au pays n’est pas un projet socialiste, c’est une synthèse de ce qui est nécessaire aujourd’hui, c’est-à-dire la modernité ».
Au premier tour, le 21 avril 2002, le total de la gauche atteint 43 %, mais Jospin est éliminé avec seulement 16 % des voix. Les politiques menées pendant cinq ans ont amené une grande partie de l’électorat de gauche à se porter sur d’autres candidatEs : Laguiller (LO) fait 5,7 %, Besancenot (LCR) 4,2 %, Chevènement et Mamère plus de 5 %, Hue et Taubira 3 et 2 %… Avec près de 17 % des voix, le candidat de l’extrême droite, Jean-Marie Le Pen, accède pour la première fois au second tour. Le candidat Jospin, dont le projet n’était définitivement pas socialiste, déclare le soir même : « Je me retire définitivement de la vie politique ».
On comprend que les héritierEs du PS aient quelque nostalgie, tant l’ère de Hollande, Valls et Macron aura été pitoyable. Mais la séquence Jospin illustre la politique du PS : libérale sous un vernis progressiste.
Jospin avait revendiqué un « droit d’inventaire » sur les politiques des septennats Mitterrand, mais pour en reconduire les impasses. À l’heure où certainEs rêvent de réhabiliter le PS pour 2027 et où d’autres s’inscrivent dans ses pas, il est donc nécessaire de se souvenir de ce bilan et d’en tirer des conséquences politiques.
Olivier Lek Lafferrière