Publié le Lundi 19 juin 2017 à 10h17.

Pas d’état de grâce pour Macron

Que veut Macron ? Baisser le fameux « coût du travail », accessoirement aussi le coût de l’Etat, pour booster les profits patronaux. Tout le reste est littérature. Mais que peut-il ? C’est là qu’il y a suspense…

Son programme, il est connu. Contrairement aux reproches répétés de flou et de filouterie, il est bien plus sur la table que ne l’étaient ceux de Chirac (la « fracture sociale »), Sarkozy (« travailler plus pour gagner plus ») et Hollande (« mon adversaire, c’est le monde de la finance »). Si Macron ne semble guère soucieux de chauffer à blanc le pays sur des questions « identitaires », sécuritaires, xénophobes (ce qui ne veut pas dire qu’il fera quoi que ce soit de progressiste en la matière, et qu’il n’agitera pas à son tour ces hochets s’il en a politiquement besoin), pour l’instant, l’urgence, c’est de tenir les promesses faites au patronat. Les deux chantiers prioritaires sont le parachèvement du démantèlement du code du travail et la baisse massive des « charges » ou des impôts des entreprises.

 

Le plan d’urgence sociale de Macron…

Celle-ci doit être en partie assurée par une pérennisation, sous forme justement de baisse définitive des cotisations sociales sur la majorité des salaires (entre 1 et 2,5 Smic), des deux grands dispositifs de Hollande, le CICE et le pacte de responsabilité.  Hollande avait fait ainsi cadeau de 40 milliards d’euros au patronat (pour mémoire, 20 milliards d’euros c’est environ 1 % du PIB français). Macron les garantit. Mais à qui devrait profiter le nouveau plan de baisse des dépenses publiques de 60 milliards d’euros (sur un budget annuel), sinon d’abord aux entreprises ? L’équipe de Macron est justement en train de négocier une nouvelle baisse de l’impôt sur les sociétés.

Quant à l’ISF, il est promis à un enterrement de première classe : les actifs financiers en sortiraient, l’immobilier y resterait, ce qui le diviserait déjà par deux. Au passage, Macron voudrait présenter cette mesure comme un soutien à « l’esprit d’entreprise » (investir dans des actions), au détriment de la rente (la propriété immobilière) ! Sauf que les particuliers multipropriétaires pourraient échapper eux aussi à l’ISF en transformant leurs investissements dans l’immobilier en actions de BNP ou de Bouygues Immobilier. En réalité, l’idée de Macron est d’aller vers une « taxation forfaitaire » du capital (intérêts, dividendes, plus-values…), autour de 30 %. Soit bien moins, à sommes équivalentes, que pour le travail.

40 milliards sous Hollande, puis 60 sous Macron ? On verrait alors exaucée, en quelques années seulement, la revendication de Pierre Gattaz que tout le monde trouvait alors extravagante et provocatrice : rendez-nous 100 milliards d’euros et nous vous créerons un million d’emplois ! Sans les emplois, évidemment. D’ailleurs, selon France Stratégie, organisme officiel rattaché à Matignon et présidé par Jean-Pisani Ferry, l’un des rédacteurs du programme économique de… Macron, le CICE, pensé entre autres par le même Macron, aurait « créé ou sauvegardé » (apprécions la nuance !) entre 50 000 et 100 000 emplois, pour le modeste coût de 28,7 milliards d’euros. Soit entre 280 000 et 560 000 euros par emploi peut-être seulement « sauvé » ! Les patrons nous coûtent cher, mais Macron, applaudi par tout le Medef, en tire une logique assez particulière : maintenir et peut-être doubler ce qui a totalement échoué. En tout cas pour ce qui est de son objectif avoué, créer des emplois.

Deuxième chantier prioritaire : la réforme du code du travail, bien sûr. Là encore, nul suspense : une loi El Khomri puissance 10. Mais concrètement ? Quelques éléments sont distillés : le plafonnement des indemnités prudhommales de licenciement (une « verrue » sur le projet de loi El Khomri, dixit Laurent Berger de la CFDT, qui en avait obtenu le retrait pour prix de son ralliement), ou encore autoriser la fusion des CE, DP et CHS-CT même dans les entreprises de plus de 300 salariés. L’essentiel est dans le principe : transférer la négociation de l’ensemble du code du travail, et pas seulement du temps de travail, au niveau des branches et des entreprises. Une inversion cette fois vraiment généralisée de la « hiérarchie des normes ». En cas de « blocage », les salariés pourraient même être consultés sur des « accords » à la seule initiative des patrons.

 

Vers un big bang de la Sécu ?

A ces deux priorités pour venir au secours du malheureux patronat (rendre-l’espoir-aux-chômeurs selon la terminologie officielle), s’ajoutent des réformes tout aussi importantes, mais qui devraient prendre plus de temps. Comme la réforme des retraites. Le système serait remis à plat pour devenir un système « à points » où, pour l’ensemble des salariés, « un euro cotisé donnerait exactement les mêmes droits », « en toute équité » et « en toute transparence ». A l’image de la réforme qui a été menée en Suède : les salariés à bas revenus et surtout à carrière fragmentée (souvent les mêmes) ont vu leurs pensions baisser, et le niveau des retraites est « piloté » par une commission installée auprès du parlement, qui décide chaque année d’augmenter… ou de baisser le niveau des retraites, selon la conjoncture économique.

Une révolution profonde est également promise à l’assurance-chômage. La philosophie en est d’ailleurs assez simple, Macron l’a lui-même explicité plusieurs fois, par exemple dans les locaux de Mediapart, le vendredi  précédent le premier tour (l’interview est en ligne sur le site du journal). Propos que l’on pourrait résumer ainsi : le caractère « assurantiel » de l’assurance-chômage est devenu un mythe depuis trente ans, à cause du chômage de masse. Le chômeur s’imagine recevoir avec son allocation le rendu de sa cotisation, c’est pour lui un salaire à la fois socialisé et différé (et il ne comprend pas qu’on lui demande des comptes…). Mais que nenni ! L’assurance-chômage est en déficit structurel depuis si longtemps que le système a accumulé une dette de 34 milliards d’euros (3,6 milliards cette année). Les déficits étant pris en charge par l’Etat, il est donc légitime que l’Etat, d’une part, reprenne directement en mains la gestion de la caisse, censée être cogérée par le patronat et les syndicats de salariés, pour, d’autre part, mettre fin à cette fiction du salaire différé !

Le chômeur devrait mieux comprendre qu’il reçoit en réalité une aide sociale de l’Etat, et qu’il est normal que celui-ci demande en contre-partie des obligations, sous peine de sanctions et de radiations. Il y aurait donc carotte et bâton : possibilité d’être radié si refus de deux offres « raisonnables » d’emploi (c’est-à-dire d’emplois dont le revenu ne serait « pas inférieur de 20 à 25 % à l’emploi précédemment occupé », dixit Macron !), et en échange de ce tour de vis autoritaire, promesse d’une « vraie formation ». A propos de laquelle Macron essaie de se montrer presque visionnaire : selon lui, l’économie va de bouleversements en métamorphoses, selon le bien connu processus, inexorable, d’ailleurs souhaitable, puisqu’il serait sot de vouloir arrêter le progrès, de « destruction créatrice », qui par exemple fait mourir de vieilles industries et émerger la nouvelle économie numérique, type Uber and Co.  Alors les salariés au chômage doivent se rendre capables de changer radicalement de métier.

Exemple proposé par le Macron en personne : il est absurde d’utiliser l’argent de la formation professionnelle pour donner des qualifications de super-guichetiers de banque à des employés de banque dont le métier est de toute façon appelé à quasi disparaître (« aux trois quarts »). Pôle emploi devrait plutôt leur proposer des reconversions radicales vers des métiers d’avenir : « informaticien, restauration, et même chaudronnerie industrielle ». Une jolie « flexisécurité » à la française, donc, où l’on verrait sur le même bateau formation toute la vie et précarité professionnelle. Si l’un tombe à l’eau, qui à votre avis restera sur le bateau ?

Or ce dispositif de radiation si refus des offres soi-disant valables d’emploi existe depuis au moins 2008. Mais il n’y aurait « que » 12 000 contrôles par an (sur cinq millions d’inscrits à Pôle emploi). Alors ? Macron voudrait faire passer l’effectif des contrôleurs de 200 à 1000. Voilà enfin de vraies créations d’emploi !

 

Avant la « Blitzkrieg », la « drôle de guerre »

Et la méthode ? Macron a prévenu. Il procédera par ordonnances pour démolir le code du travail. C’est ce que proposait déjà lors des primaires de la droite un certain Jean-François Copé. Tout le monde trouvait cela consternant mais le prenait plutôt à la rigolade. Pourtant, nous y voilà. Sauf qu’il faut quand même gagner les législatives, qui se déroulent dans un contexte très particulier, inédit, dans l’histoire de la Ve République. Sans grand parti déjà constitué et ne pouvant pas tout miser sur le seul effet de souffle de l’élection présidentielle (l’habituelle marée pour « donner une majorité au président »), Macron ruse. Mais les ficelles pour amuser la galerie et rouler le bon peuple sont grosses (comme d’habitude d’ailleurs !)

D’où le petit cinéma du mois de mai. Un gouvernement de coalition de droite de droite et de gauche de droite, pour rassembler les soi-disant bonnes volontés et tenter de désarmer une partie des traditionnels électeurs socialistes et des Républicains. Une première loi, de « modernisation de la vie politique », portée par Bayrou. La mise en scène de quelques mesures censées être populaires et surtout capables de fixer quelques temps une certaine surexposition médiatique : suppression de la taxe d’habitation d’une partie de la population, dédoublement des classes de CP et CE1 dans les quartiers pauvres, mesures dont le revers ne sera visible que plus tard. Hulot comme trophée de chasse (Sarkozy l’avait déjà étrenné lors de son « Grenelle de l’environnement »). Et petites balades du président à travers le monde, « à l’international » comme on dit dans les écoles de commerce et sur BFM TV, pour qu’il puisse poser au chef d’Etat et au chef de guerre.

Puis, passées les élections, boum : la Blitzkrieg, la guerre éclair contre le code du travail, au cœur de l’été.

Il est vrai que Macron a tout dit, sur ses intentions comme sur sa vision de la démocratie, quand il répondait la semaine précédant le premier tour à Laurent Delahousse sur France 2. Invité à accoler un mot à François Hollande, il dit tout simplement : « empêché… » Puis, après un long silence méditatif de penseur : «  empêché par une majorité qui lui a été imposée » ! Par « imposé » il entend donc le vote des électeurs, cette gauche qui a porté Hollande au pouvoir et a osé ensuite attendre de lui autre chose qu’un programme libéral pur jus. Cela en dit long sur la mentalité, peu démocratique, du bonhomme. Elu je suis, alors sans gêne je fonce.

 

Macron, combien de divisions ?

L’offensive a-t-elle des chances de réussir ? Evidemment oui, puisque Macron a derrière lui l’énorme concentration des pouvoirs que lui donne la Ve République, et toute la bourgeoisie qui le soutient et le somme d’agir pour de vrai. Avec toute la puissance médiatique qui va avec. Il a certes un problème : aura-t-il une majorité à l’issue des législatives ? Mais là encore, Macron peut espérer voir les institutions actuelles jouer à fond en sa faveur. Président, il donne le tempo politique, distribue les ministères et les postes sans rendre compte à la moindre assemblée élue, sature l’espace médiatique, travaille à travers son casting ministériel à tailler des croupières au futur ex-PS et aux Républicains, dont les leaders sont bien embêtés : ils doivent demander à leurs électeurs de combattre Macron alors qu’ils sont d’accord sur l’essentiel avec lui.

Il peut donc logiquement espérer faire passer sa base électorale de 24 % à près de 30 %, ce qui peut être bien suffisant pour obtenir une majorité absolue, dans ce système abracadabrant. Et quand bien même il raterait la majorité absolue, resterait alors la « majorité d’idées », qui verrait les lois votées par des ralliés de circonstance, les rescapés du hollando-vallsisme, les Républicains effrayés d’une excommunication par le Medef. Le gouvernement se barricadant derrière le 49.3 de temps en temps.

La question en suspens reste donc : dans quelle mesure les appareils du PS (s’il y en a encore un dans trois mois) et surtout de la droite soutiendront-ils les réformes de Macron au lieu de faire blocage pour préserver leurs stricts intérêts politiciens ? C’est à cela que Macron les met au défi.

 

Hors de la rue, point de salut !

Il serait donc vain d’espérer des législatives à venir un blocage de la politique de Macron. Il ne viendra ni des institutions ni des élections prochaines, quoi qu’en disent, pour des raisons électoralistes, Mélenchon, la France Insoumise, les anciens frondeurs socialistes, ou le PCF. La seule perspective (sans doute plus raide à proposer, mais ayons le fameux « courage de la vérité »), c’est celle de mobilisations massives, de plus grande ampleur que celles qui ont chahuté sans empêcher la loi Travail au printemps dernier.

Jamais sûres, de telles mobilisations ne sont en tout cas pas du tout exclues par tous les médias « sérieux », y compris la presse patronale. Il est probable pour beaucoup que Macron aura à affronter l’épreuve de la rue. Ce qu’écrit par exemple Challenges  (« le news de l’économie », qui fut fervent soutien de Macron dès le début de sa petite épopée) dans son numéro du 18 mai, après le sous-titre « Pas d’état de grâce pour Emmanuel Macron » : « Son premier gros chantier, la réforme du code du travail, risque de mettre le feu aux poudres. Les syndicats contestataires (sic !) CGT et FO, montrent déjà les muscles et annoncent une rentrée sociale, en septembre, chaude ».

Mais si nos chances de voir la réforme centrale et inaugurale de Macron rejetée, dépendaient seulement de la volonté des directions syndicales dites « contestataires », il y aurait vraiment de quoi s’inquiéter. Or Challenges note justement, aussi, que « la base militante [de la CGT] entend prendre sa revanche sur la loi El Khomri. En témoigne la manifestation improvisée à l’appel de dizaines de sections locales dans Paris le 8 mai, soit le lendemain du sacre du candidat d’En Marche ! Dans le cortège de quelque 6 000 personnes, les pancartes donnaient le ton de la fronde qui s’annonce : " On aura la peau du banquier". »

Il est vrai que c’est le métier de ces journalistes de donner quelques frissons à leurs lecteurs, et de jouer à se faire peur. Mais s’ils ne comprennent pas grand-chose au fond à la dynamique des mobilisations sociales (ni à la politique réelle des confédérations), il est symptomatique de voir l’écho rencontré ici ou là, jusque dans ce genre de presse, par cette initiative du 8 mai. Une belle manifestation, un geste politique fort, mais à la portée évidemment encore symbolique. Il n’empêche que c’est à travers ce genre d’initiatives que des militantes et des militants du printemps dernier, des équipes syndicales, des travailleurs combatifs, peuvent se retrouver et commencer à se coordonner pour essayer d’organiser la riposte qui sera nécessaire. Car justement le symbole porte, pour au moins deux raisons, d’échelle et de nature fort différentes.

D’un côté il y a des minorités radicales, combatives, déterminées, qui veulent prendre le mors aux dents. Elles savent qu’il faut se préparer, autant que le gouvernement se prépare. D’un autre côté, Macron a été tout sauf plébiscité par l’élection présidentielle. « Le procès en légitimité »  fait à Macron, jugé « insupportable » par Le Monde dans un éditorial récent, est… parfaitement légitime (cf le focus de Jean-Philippe Divès, Et maintenant barrons la route à Macron de notre précédent numéro). 41 % des inscrits ont voté Macron au second tour. C’est la moyenne des autres présidents ? Oui, mais pas quand c’est l’extrême-droite qui est en face. Et sur ces 41 %, combien pour faire seulement barrage, combien soutiennent son programme ? Il faut le dire et le redire : le programme libéral de Macron n’est pas majoritaire dans la société. D’ailleurs, le catho-thatchérien Fillon a été balayée aussi à cause de son programme, pas seulement à cause du scandale qui l’a entaché, et Macron n’a pas été élu parce que le peuple veut l’universelle ubérisation.

Ce sont les deux ingrédients qui rendront possible, peut-être, une riposte sociale de grande ampleur, mais qui ne se fera pas toute seule. C’est là qu’est la fragilité du pouvoir de Macron. Il paraît que, non sans malice sans doute, Brigitte Macron a exhorté vivement les « représentants des grandes religions » lors de la cérémonie d’investiture de son mari à l’Elysée : « priez, priez beaucoup pour mon mari ! » Mais pour les travailleurs et les travailleurs, les classes populaires, il n’y aura pas de miracle… Le salut est dans les luttes, comme si souvent. Or on peut se réjouir d’au moins une chose : il n’y a pas d’état de grâce pour le nouveau président des riches et des patrons.

Yann Cézard