Publié le Dimanche 17 décembre 2023 à 18h00.

« Confondre antisionisme et antisémitisme, c’est trahir ce qui était la majorité des juifs du monde d’avant la Deuxième Guerre mondiale »

Entretien avec Michèle Sibony

Michèle Sibony, porte-parole de l’UJFP, l’Union juive française pour la paix, répond à nos questions sur l’actualité de l’antisémitisme, les moyens de lutter contre celui-ci et son instrumentalisation par les classes dominantes.

L’Anticapitaliste : Tu as co-dirigé avec Béatrice Orès et Sonia Fayman, Antisionisme : une histoire juive, récemment paru chez Syllepse. S’agit-il d’un projet déjà ancien ? Y a-t-il un déclencheur particulier de cette initiative ?

Michèle Sibony : Ce projet de livre a commencé à nous intéresser après la déclaration du président Macron lors de la commémoration de la rafle du Vel d’hiv, avec Israël comme invité d’honneur en la personne de son Premier ministre Benyamin Netanyahou. Cette déclaration a été le point culminant d’une campagne élaborée dès la deuxième Intifada, pour conjurer la critique de la politique israélienne qui s’exprimait de façon grandissante dans les opinions. Cette campagne a consisté à fusionner deux notions différentes. L’antisémitisme, une forme de racisme antijuif, et l’antisionisme idéologie politique critique du sionisme. Il s’agissait d’éteindre le feu des critiques, le vote de condamnation du Parlement européen réclamant des sanctions en 2002, l’avis de la Cour internationale de justice condamnant la construction du mur de séparation en 2004, les grandes manifestations de soutien à la Palestine qui voient pour la première fois une génération de jeunes arabes musulman·nes arriver en politique avec le sujet de la Palestine, l’enquête des diplomates européens commanditée en 2008 par l’UE et enterrée dès sa publication sur l’état de Jérusalem Est… Contre tout ceci l’amalgame est lancé qui servira à tout disqualifier. En 2003, le rapport Ruffin commandé par Nicolas Sarkozy créée une catégorie, un antisionisme radical, qui serait celui de l’extrême gauche et de l’altermondialisme. Le rapport propose déjà une loi qui sanctionnerait « ceux qui porteraient sans fondement à l’encontre de groupes, institutions ou États, des accusations de racisme, et utiliseraient à leur propos des comparaisons injustifiées avec l’apartheid ou le nazisme ».

On retrouvera ces mêmes termes dans les exemples chargés d’illustrer la définition de l’antisémitisme produite en 2016 par l’IHRA (Alliance internationale pour la mémoire de l’holocauste) et que les groupes sionistes s’emploient à faire voter État par État.

La déclaration suivante du président Macron nous a violemment interpellés : « Nous ne céderons rien aux messages de haine, nous ne céderons rien à l’antisionisme, car il est la forme réinventée de l’antisémitisme ». Tout d’abord parce qu’elle constitue une négation de l’histoire, et de l’histoire juive : l’antisionisme est d’abord une histoire juive, celle de tous les juifs qui se sont opposés à une idéologie qui voulait changer leur destin. Et jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale, il a concerné l’essentiel des juifs du monde. Confondre antisionisme et antisémitisme pour des raisons de basse politique, c’était trahir ce qui était la majorité des juifs du monde d’avant la Deuxième Guerre mondiale, et nier leur apport à une discussion devenue essentielle aujourd’hui.

 

Peux-tu nous parler de la manière dont vous avez sélectionné les textes regroupés dans ce livre et dont la chronologie court de la fin du 19e siècle au début du 21e siècle ? En plus des conjonctures particulières auxquelles chacun renvoie, quelles sont les grandes séquences de cette chronologie et quels axes thématiques avez-vous cherché à faire apparaître ?

Nous avons tout d’abord bénéficié de l’aide du cinéaste auteur Eyal Sivan qui avait lui-même commencé à travailler à l’idée d’une anthologie de l’antisionisme juif, et a mis à notre disposition ses documents de recherche, et son aide méthodologique. Puis nous avons élargi en prenant en compte les différents courants dans lesquels s’est exprimé l’antisionisme juif. D’abord le courant religieux, puisque le monde juif était très majoritairement religieux à la fin du XIXe siècle et au début du XXe. Puis le courant internationaliste dans lequel de nombreux juifs étaient inscrits, le courant assimilationniste qui concernait plutôt les bourgeoisies juives européennes, britannique et étatsunienne. Enfin le courant que nous avons appelé démocrate et humaniste, qui traverse le siècle de sionisme, par les voix de philosophes, écrivains, personnalités qui refusaient pour des raisons d’humanisme les perspectives de guerre et de dépossession de la Palestine ouvertes par le sionisme. Nous avons aussi cherché à montrer les différents espaces où se sont exprimées des voix juives antisionistes. L’Égypte, l’Irak, le Maroc, Israël, l’Europe orientale et occidentale, les États-Unis. L’importance du corpus nous a surprises. Et nous avons dû faire des choix en fonction aussi de l’accessibilité des textes. Il a fallu beaucoup de traductions de l’anglais, l’hébreu, l’arabe, l’allemand, le yiddish, ainsi qu’une recherche des droits d’auteurs longue et compliquée. Nous sommes arrivées à une cinquantaine de textes que nous avons répartis en cinq parties correspondant à cinq thèmes d’opposition entre sionisme et antisionisme : sionisme et judaïsme, question nationale, antisémitisme, colonialisme et impérialisme, et l’après sionisme.

 

On se dit que, de manière assez évidente, le livre fait suite à Parcours de juifs antisionistes en France, également paru chez Syllepse un peu plus tôt et pour lequel on imagine qu’au titre de l’UJFP tu as joué un rôle. En quoi ces deux livres sont-ils complémentaires et différents ?

Dans les parcours de juifs antisionistes, nous avons voulu décrire les chemins par lesquels, souvent partis d’une éducation sioniste, nous étions arrivés à l’antisionisme, dans une suite de parcours singuliers, recouvrant des âges, des origines géographiques et sociales différents, il nous semblait utile de montrer que c’était possible sans rien trahir de notre lien, singulier lui aussi, au judaïsme et ou à la judéité. Au contraire, nous voulions montrer comment cet antisionisme s’inscrivait justement dans une forme ou une autre de judéité.

Pour le présent ouvrage, nous l’appréhendons plutôt comme un outil de connaissance et d’argumentation. Ces textes alertent dès le début du sionisme sur les dangers dont il est porteur, en termes de rupture dans le judaïsme (c’est la position religieuse), de risque pour la citoyenneté des juifs dans leurs pays, d’injustice et d’affrontements avec la population palestinienne. Ils cherchent aussi des modalités de coexistence pacifique entre les deux collectifs concernés. On y retrouve une volonté obstinée de trouver comment vivre avec les autres.

 

Certains de ces textes et auteurEs ont-ils une place particulière pour toi personnellement et pourquoi, si c’est le cas ?

J’aime en particulier ceux qui m’ont éclairée sur des notions qui étaient assez floues pour moi : l’idée de nation juive explicitée par Daniel Boyarin, les origines chrétiennes du sionisme racontées par Amnon Raz Krakotzkin, et ceux dont l’humanisme est porteur d’espoir comme l’appel d’Olga. En réalité tous les textes, chacun dans son époque et son monde, m’émeuvent quand je les relis.

 

Après plus d’un mois de bombardements et de ravages à Gaza et d’agressions coloniales mortifères quotidiennes en Cisjordanie, la réquisition du judaïsme et de la judéité par le sionisme semble atteindre des niveaux d’intensité inégalés, notamment pour attaquer la gauche en général dès lors que la question Israël-Palestine en trace une délimitation assez nette. Mais comment apprécies-tu cette situation, toi-même, pour commencer ?

Effectivement la propagande israélienne a très vite mobilisé ses réseaux gouvernementaux médiatiques et autres autour de l’identification entre juifs et israéliens. Ramener ce qui s’était passé à un pogrom antisémite permettait d’effacer immédiatement, dans la conscience européenne, tout le contexte colonial qui a fabriqué cette explosion. C’était le but. Pourtant ce contexte colonial et impérialiste était clairement revendiqué par les premiers sionistes et il est évoqué dans notre ouvrage.

Mais surtout, on doit se poser la question : est-ce vraiment ainsi qu’on « lutte contre l’antisémitisme » ? Il suffit de voir comment LFI a été attaquée en France, pour comprendre qu’il n’y avait aucune place autorisée à une quelconque analyse. C’est avec nous ou contre nous. Une colère s’exprime même dans la gauche israélienne contre la gauche internationale, celle du moins qui n’a pas marché dans l’identification et qui continue de dénoncer le siège de Gaza par exemple. Une grande partie de la gauche israélienne se disent « les déçus de la gauche », c’est devenu une expression, par le manque d’empathie rencontré dans cette catégorie.

 

En te posant ces questions, on pense aussi à la manière dont circule une certaine imputation que la gauche aurait finalement un problème irrésolu avec l’antisémitisme ; par non-dit, par sous-estimation de la question, par complicité même. C’est un scénario que l’on a beaucoup vu outre-Manche durant les années Corbyn et qui a produit des dégâts assez considérables. Ce soupçon, qui peut virer à l’incrimination pure et simple, vient lui-même parfois de personnes, voire, de personnalités, situées à gauche. Alors plusieurs questions viennent à l’esprit. La première est de savoir ce que tu penses de ce débat et du crédit qu’il faut lui accorder, surtout dans le contexte actuel ?

Une certaine mouvance se dessine récemment constituée de trois ou quatre petits groupes juifs qui se disent de gauche. Tout en se déclarant critiques d’Israël – mais en général ils demeurent silencieux sur ce point – l’objectif qu’ils se donnent est d’interpeller la gauche sur son manque de réactivité à l’antisémitisme ; cette mouvance revient activement à la charge en ce moment.

Il est urgent pour ces groupes qui ne remettent pas le sionisme en question, de verrouiller partout où c’est possible la parole de soutien au peuple palestinien. Il suffit pour cela de proclamer que la gauche est insensible à l’antisémitisme, voire serait antisémite, pour l’obliger à recentrer le débat, là où il ne peut y avoir de débat justement : le racisme, et lui faire abandonner le terrain politique où ses positions gênent Israël. Pourtant sur quelle base objective, quels faits quels textes s’appuie cette accusation ? Il s’agit plutôt d’un énoncé performatif, qui fait exister ce qu’il dit juste parce qu’il le dit.

Des syndicats, des médias et des associations sont travaillés au corps, de l’intérieur, afin d’infléchir leurs positions sur la guerre d’Israël contre Gaza. Cela se traduit par des communiqués qui mettent en avant l’antisémitisme et relativisent la solidarité si nécessaire en ce moment avec les Palestiniens.

Ceux qui accusent la gauche d’antisémitisme, premièrement veulent ignorer les ressorts du ressentiment antijuif lié à Israël, ainsi que l’instrumentalisation des juifs français qui alimente et cultive ce ressentiment. De fait, ils assument cette instrumentalisation, alors que la gauche tente de la refuser. Ils font en réalité le travail de l’État raciste à l’intérieur de la gauche. Ils contribuent à bâillonner ou réfréner la critique politique légitime de la gauche contre la politique israélienne.

Ils sont au fond dans la même posture que tous ceux, plus à droite, qui continuent d’exiger une totale empathie pour les victimes du 7 octobre, sans jamais même évoquer les milliers de morts et le risque génocidaire encouru par la population gazaouie. Pire encore, ils exigent cette empathie pour bloquer toute empathie ultérieure sur les victimes de la vengeance revendiquée par le gouvernement israélien. Cette empathie revendiquée a un implicite : vous êtes avec nous ou contre nous.

Une étude attentive des textes de ces groupes juifs de gauche qui investissent les syndicats partis médias, de cette question de l’insuffisante empathie pour les juifs, montre dans ses replis l’emprise sioniste sur ces débats. Il s’agit de ramener à plus de modération la critique d’Israël, et ça marche !

Cela signifie-t-il qu’il ne faudrait pas parler d’antisémitisme ? Certainement pas, d’ailleurs cette question est très présente au sein des débats de l’UJFP. Le problème c’est comment on pose le cadre du débat et ses critères : soit l’antisémitisme est un racisme à part, qui mérite une distinction spéciale de toutes les autres formes du racisme, et on voit bien là l’héritage en France de la Seconde Guerre mondiale, mais cette hiérarchie favorise l’« unicité » de la question juive, sa mise au-dessus et toutes les autres formes du racisme agglomérées en un magma indistinct, son appréhension comme exception.

Soit on acte que le racisme travaille les sociétés européennes depuis longtemps, non seulement sous sa forme antisémite, mais aussi sous sa forme coloniale, esclavagiste, impérialiste, et sa persistance dans nos sociétés (une persistance d’autant plus visible que les fils et filles des colonies et du sud sont aussi ici et françaisEs depuis la décolonisation. On voit bien que la question décoloniale a beaucoup divisé et divise toujours les syndicats, les partis les militants de gauche. La color-blindness assumée, la haine parfois de ceux qui ont osé se revendiquer indigènes, la dispute qui traverse les universités entre ce qu’ils appellent universalisme à la française et communautarisme, autant de questions qui rencontrent beaucoup de résistances. Cette seconde façon d’aborder et d’articuler le racisme dans ses différentes formes a le mérite de rechercher des convergences humanistes et politiques, alors que la première hiérarchise sépare, et isole les juifs.

 

Y-a-t-il urgence à « former » les militantEs à gauche aux dangers de l’antisémitisme ?

Il y a urgence à mobiliser les militants sur le racisme en général, sur les questions décoloniales, l’anti-impérialisme et l’internationalisme. Et l’antisémitisme fait intégralement partie de toutes ces questions, il n’est ni ailleurs ni au-dessus.

 

Ou une meilleure connaissance de la tradition juive antisioniste ne serait-elle pas le meilleur préalable à toute discussion relative à ces questions ?

La tradition juive antisioniste a eu le mérite dès son début d’alerter sur ce que le sionisme produirait dans cette région. Les antisionistes ont dès la première heure pris en compte la présence sur la terre sans peuple, d’un peuple autochtone qui ne supporterait pas d’être dépossédé.

Puis avec la progression du peuplement juif du territoire, et l’installation d’une souveraineté juive sur ce même territoire, ils ont cherché et cherchent toujours des issues humanistes à l’affrontement inévitable. Ces pages sont en réalité à la fois d’une justesse profonde quant au diagnostic, et pleines d’espoir pour une possible guérison. o

 

Propos recueillis par Thierry Labica le 20 novembre 2023