Publié le Vendredi 29 mai 2026 à 17h43.

Bolivie: « Jusqu’à la démission »

En Bolivie, les mobilisations contre l’austérité et une réforme agraire favorable à la concentration des terres fragilisent le gouvernement de Rodrigo Paz et sa politique néolibérale.

Les mobilisations actuelles en Bolivie mêlent grève illimitée, manifestations, barrages routiers et affrontements avec les forces de répression. Elles prolongent le mouvement de décembre 2025 contre la politique néolibérale du gouvernement de droite de Rodrigo Paz et un plan d’austérité faisant payer la crise aux classes populaires. Organisé autour de la COB (Centrale ouvrière bolivienne), le mouvement avait alors fait reculer le gouvernement, avec un rôle central des militantEs de base et du mouvement paysan et indigène.

Paysans et indigènes contre la réforme agraire 

2026 ouvre un nouveau chapitre de la lutte des classes contre le gouvernement de Paz et ses politiques d’austérité. En avril, une loi a facilité la mise sur le marché des petites propriétés agricoles. Les communautés paysannes et indigènes dénoncent une réforme agraire régressive favorisant la concentration des terres et le retour du latifundium au profit des secteurs les plus puissants économiquement. Elles soulignent aussi n’avoir fait l’objet d’aucune consultation, ce qui implique une remise en cause de l’organisation communautaire garantie par la Constitution plurinationale de 2009.

Depuis le nord de La Paz, de Beni et de Pando, des marches ont convergé vers La Paz pour exiger l’abrogation de la loi. Pendant 28 jours, la mobilisation a gagné le soutien d’organisations paysannes et autochtones d’autres régions du pays. Si le gouvernement a fini par évoquer l’abrogation de la loi après l’arrivée de la marche à La Paz le 1er mai, il cherchait surtout à gagner du temps pour atteindre les mêmes objectifs par d’autres moyens. Face à cette manœuvre, le mouvement paysan a radicalisé la mobilisation en lançant des blocages routiers.

Grève syndicale contre l’inflation et l’austérité

Dans le même temps, l’inflation et le durcissement des politiques d’austérité — fin des subventions sur les carburants et privatisations — ont aggravé le conflit entre la COB et le gouvernement. Le 1er mai, la COB a lancé une grève illimitée qui dure depuis plus de 20 jours et s’est traduite par 70 barrages routiers, principalement autour de La Paz. Les revendications portent notamment sur la défense des conventions collectives, des investissements pour les communautés indigènes, le contrôle des devises, l’arrêt des privatisations ainsi que la défense de la santé et de l’éducation.

Par ailleurs, la pénurie de carburant et un scandale autour de carburants frelatés ont poussé les transporteurs, principalement ceux de La Paz et d’El Alto, à rejoindre la grève, ainsi que les enseignantEs des zones urbaines et rurales et une partie du personnel de santé.

Répression et crise du pouvoir

Rodrigo Paz a intensifié la répression avec le soutien des gouvernements de droite et d’extrême droite de la région. L’ancien président « Tuto » Quiroga a ainsi réclamé un durcissement répressif, accusant les manifestantEs de commettre des « crimes contre l’humanité ». À l’inverse, Evo Morales, réfugié dans la région du Chapare, a soutenu le mouvement et dénoncé l’envoi de « matériel anti-émeute » depuis l’Argentine.

La revendication de la « démission immédiate du président » est devenue le principal mot d’ordre du mouvement, sans pour autant faire consensus dans toute la société. Ces derniers jours, les principales organisations du pays se sont mobilisées à El Alto et à La Paz malgré la répression. Depuis le début du conflit, celle-ci a fait des dizaines de blesséEs et s’est accompagnée d’une persécution politique contre plusieurs dirigeantEs, comme le secrétaire général de la COB, Mario Argollo, accusé d’incitation au terrorisme et désormais contraint à la clandestinité. On évoque même cinq morts.

Aujourd’hui, 56 barrages routiers restent en place dans 7 départements et la grève illimitée se poursuit. Reste à voir si la rébellion parviendra à s’étendre à l’échelle nationale et à s’unifier autour de revendications communes. Le président Rodrigo Paz apparaît de plus en plus affaibli et, même sans démissionner, son gouvernement dispose de marges de manœuvre toujours plus réduites.

Javier Rojas, historien et militant du mouvement social et politique Marabunta (Argentine)