Publié le Jeudi 26 janvier 2012 à 22h41.

Dix mois de révolution en Syrie

 

Les masses syriennes révoltées depuis le mois de mars paient le tribut le plus élevé humainement face à la répression sanguinaire de la dictature de la famille Assad et l’oligarchie régnante.

A part la révolution libyenne, qui a été le théâtre d’une guerre civile et de l’intervention militaire de l’OTAN, aucune autre révolution arabe n’a vu autant de sacrifices humains. Le nombre de civils tués est évalué à 5 000, celui des blessés à environ 20 000 et les détenus seraient plus de 50 000. Une cinquantaine de villes sont le théâtre de manifestations quotidiennes, et quinze civils tombent chaque jour pendant les manifestations.

Ce cycle infernal de mort et de répression barbare n’a pas fait fléchir les masses syriennes qui aspirent plus que jamais à en finir avec cette dictature au pouvoir depuis plus de quarante ans.

Le régime syrien a annoncé le 18 décembre la signature du protocole d’envoi des observateurs en Syrie à l’initiative de la Ligue des Etats arabes. Cette initiative est censée protéger les manifestants civils en Syrie. Or l’armée a lancé le lendemain de cette annonce une offensive de grande envergure dans les régions qui connaissent le plus grand mouvement de protestation : Homs, Idlib, Deraa, Hama et Deir Ezzor. Du 19 au 21 décembre, le nombre de tués a dépassé les 250 personnes. Les manifestants scandaient des slogans hostiles à l’initiative de la ligue des Etats arabes, car pour eux cette institution corrompue au service des gouvernements autoritaires donne carte blanche au régime pour perpétuer ses crimes.

L’allié russe de la dictature a présenté le 15 décembre un projet de résolution sur la situation en Syrie au conseil de sécurité de l’ONU, qui reflète d’une part une légère prise en compte des exactions du régime, mais qui condamne la violence de « toutes les parties ». Le gouvernement russe cherche à anticiper et faire avorter toute tentative des puissances occidentales de proposer une résolution plus sévère ouvrant la porte au chapitre sept de l’ONU, à savoir l’usage de la force militaire.

L’Iran, le deuxième allié du régime, a signé un accord de libre-échange avec la Syrie au début de mois de décembre, qui augmente sensiblement l’aide iranienne au régime. D’ores et déjà l’Iran a acheté la moitié de la production agricole syrienne pour cette année. Ceci survient à un moment où l’économie commence à s’effondrer, à cause des sanctions étatsuniennes, européennes et celles des Etats arabes.

Les officiels syriens ont admis mi-décembre que l’augmentation des prix dans les deux mois précédents représentait à elle seule le quart du salaire des fonctionnaires. Toutes les villes voient l’électricité rationnée, avec des coupures durant jusqu’à 12 heures par jour. Le fuel est devenu en plein hiver une denrée rare. La monnaie locale s’effondre : en deux mois, le dollar est passé de 50 livres à 60 livres. Dans ce marasme économique, la bourgeoisie privée et celle liée au pouvoir ont entamé un mouvement de transfert de leurs richesses vers l’étranger, notamment les pays du Golfe.

La répression féroce de la dictature de la contestation pacifique et le traitement sauvage des prisonniers et des habitants des villes révoltées n’ont pas seulement pour objectif d’écraser le mouvement révolutionnaire mais aussi d’inciter les opposants à une contre vengeance armée.

Cependant le recours aux armes contre le régime est resté très limité et, en dépit de l’augmentation des cas de militaires déserteurs, le caractère général de la révolution syrienne reste pacifique de par ses méthodes (manifestations, sit-in et grève..) et ses slogans.

Le régime a échoué dans ses tentatives de transformer la révolte pacifique en une révolte armée comme il a échoué dans son projet d’encourager une guerre civile confessionnelle (entre les musulmans sunnites et les minorités religieuses notamment alaouites), comme c’est le cas à Homs depuis quelques mois : les forces motrices de la révolte y sont, à titre d’exemple, le groupe nabd (pulsation) et le comité d’organisation de Homs... qui sont laïques et de gauche, à l’instar de quelques figures de protestation de cette même ville, Abdelbasset Sarout (sunnite), l’actrice Fadwa Soliman (alaouite) et Ali Mulhem (alaouite) en prison depuis deux mois.

Le mouvement révolutionnaire a connu un nouveau développement avec l’appel lancé pour une grève générale à partir du 11 décembre. Elle a été relativement bien préparée par la majeure partie des forces d’opposition et des coordinations sur le terrain, et bien suivie la première semaine dans la plupart des villes, en particulier dans les villes et les banlieues où vivent les masses laborieuses et défavorisées, qui sont par ailleurs les régions où la révolte est la plus intense et vivante, avec son cortège de répression et de massacres.

Les forces politiques importantes dans la révolution sont d’abord les deux coalitions politiques :

La « Coordination nationale pour le changement démocratique » regroupe le reste des partis d’opposition de la gauche classique, marxiste ou nationaliste, qui ont survécu à la répression de l’époque d’Hafedh El Assad, le père de Bashar, mais dont la position vis-à-vis de la chute du régime était,-et reste ambiguë-, ce qui lui a valu les critiques des manifestants.

La seconde coalition d’opposition est le Conseil national syrien, qui a bénéficié d’un soutien médiatique, financier et politique énorme de la part des pays du Golfe, surtout du Qatar, de la Turquie et de la France. Le noyau dur de cette coalition constitué des Frères musulmans syriens est pro occidental, pro intervention militaire (zone d’exclusion aérienne ou corridors humanitaires). Cette coalition a vraiment bénéficié du soutien d’une grande partie des manifestants à sa création mais elle en a de moins en moins faute d’avoir une stratégie claire, et en raison de sa présence purement médiatique à l’étranger, de ses interminables congrès dans des hôtels cinq étoiles et de ses conflits internes permanents.

Les vraies forces politiques motrices de la révolution sont les « coordinations révolutionnaires » sur le terrain, les plus connues médiatiquement n’étant pas nécessairement les plus présentes ou actives. La répression sanguinaire du régime et l’hémorragie permanente de leurs dirigeants et des révolutionnaires locaux, arrêtés ou tués sous la torture ou assassinés, ont empêché jusqu’à aujourd’hui la constitution d’une structuration nationale des toutes ces coordinations, même s’il y a des avancées en ce sens.

Les perspectives de la révolution sont au nombre de trois, auxquelles j’ajouterai une certitude.

La première serait un changement au sein du régime pour préserver l’essentiel de ses bases, toutefois, il n’existe aucun indice en ce sens à l’heure actuelle.

La seconde serait que la Syrie plonge dans une guerre civile et confessionnelle, un scénario encouragé par le régime mais que les masses révoltées ont fait échouer.

La troisième éventualité reste l’intervention militaire étrangère de l’OTAN ou de la Turquie.., la première a exprimé une très timide volonté d’intervenir militairement dans un pays qui n’a pas du pétrole comme la Libye ou l’Iraq, mais qui a une position géopolitique particulière, faisant risquer une embrasement régional puisque le régime dispose d’alliés puissants comme l’Iran, le Hizbollah et la Russie, et parce qu’il y a un peuple révolté qui refuse toute intervention militaire étrangère. Ce scénario reste peu probable actuellement.

Enfin, la certitude de la victoire des masses syriennes elles-mêmes et la chute de la dictature. Nous y croyons et mobilisons toutes nos forces pour faire triompher cet objectif : les masses syriennes révoltées ont réellement besoin de la solidarité internationale des peuples.

Une seule certitude : nous vaincrons.

Gayath Naisse