Publié le Mercredi 16 mars 2016 à 15h35.

Grèce : troisième conférence nationale d'Antarsya (5-6 mars 2016)

La 3ème conférence nationale de la gauche anticapitaliste grecque, organisée trois ans après la précédente, était un pari et un enjeu, pour des raisons tant de fond, stratégiques, qu'organisationelles.

 

D'abord les chiffres : 900 délégués, pour un mode de un sur trois, cela veut dire que presque 3000 membres restent organisés dans le cadre d'Antarsya, presqu'autant qu'il y a 3 ans, et on peut affirmer qu'au moins 2000 sont des membres vraiment actifs.

Les effectifs ont une importance, car il faut savoir que l'été dernier, après la défaite de Syriza, il y a eu une scission dans Antarsya, avec notamment deux organisations constituantes (Aran, Aras) qui ont rompu et intégré une scission de Syriza pour former Unité populaire (LAE). On peut donc dire que la conférence actuelle s'est tenue juste après une crise et une défaite, dans la mesure où Antarsya n'a pas su attirer les scissions de gauche de Syriza et qu'en outre, elle en a pâti elle même ! Malgré les pertes de cet été, les chiffres montrent qu'une frange importante des militantEs du mouvement ouvrier et social reste organisée dans Antarsya. Cela ressort d'ailleurs dans les derniers sondages parus : Unité populaire, avec ses anciens ministres et dirigeants connus, y est à environ 2 %, Antarsya dont les dirigeantEs sont peu connus ou même inconnus, à 1,5 %... Mais le plus important est que le cadre de discussion et d'alliance de ces militantEs reste très unitaire et pluriel, comme l'ont prouvé les débats de la conférence !

Au centre des discussions, cette fois, ne figuraient pas des questions programmatiques en tant que telles (l'union européenne, l'euro, le programme de transition, etc.) mais plutôt une question qu'on pourrait appeler celle des « alliances », à savoir comment militer dans une classe et un mouvement ouvrier qui a connu une défaite splendide de la voie « douce » (réformiste) face à la barbarie capitaliste, mais qui n'a connu ni un dépassement du type « juin 36 » ni une défaite globale, ce qu'a bien montré par exemple la dernière grande mobilisation de 4 février - comparable aux mobilisations de 2010-2012 - mais aussi la solidarité de fait en faveur des réfugiéEs.

Dans le congrès, il y a eu une vraie discussion autour de cette question, bien qu'elle soit aussi passée par divers canaux autour de plusieurs thèmes, essentiellement ceux du mouvement ouvrier organisé et de l'adresse aux diverses forces en rupture de Syriza (mais aussi du KKE), ainsi que la caractérisation actuelle de Syriza.

En essayant de résumer les grandes lignes des réponses proposées, au delà des nuances et de différenciations internes, on pourrait dire qu'il y a eu trois blocs formés au sein du congrès.

Une première réponse était formée autour du NAR (ancienne scission de la KNE - la JC grecque - et le principal groupe révolutionnaire grec) et de la minorité d'Aran qui est restée dans Antarsya. Cette composante a eu finalement la majorité presque écrasante des délégués (plus de 60 % des votes). Son analyse décrit une situation de recul relatif de la classe ouvrière avec en perspective la tâche d'essayer de relancer le mouvement ouvrier y compris par des appels et des actions de dépassement immédiat de la bureaucratie syndicale considérée comme appareil traître et reconnu comme tel par les masses. Dans cette analyse, la question des fronts, y compris politiques, reste pertinente surtout avec les ruptures de Syriza qui ont refusé sa capitulation sans en tirer de réponses programmatiques claires : il s'agit essentiellement de Unité populaire (LAE) qui a simplement ajouté au programme de Syriza la nécessité d'une rupture monétaire (d'ailleurs plutôt négociée). Mais la nécessaire adresse à ces courants reste assez confuse sur ses modalités, dans la mesure où elle présuppose, sans l'admettre clairement, une adaptation programmatique, considérée comme nécessaire dans la mesure où ces courants ne baignent pas forcément dans un anticapitalisme clair ou conséquent !

Une deuxième réponse a été formée autour du SEK (courant grec de l'IST). Elle était partagée par environ le quart des délégués, avec une argumentation de « front unique ouvrier », c'est à dire d'adresse systématique vers les bureaucraties syndicale et vers les franges de militants radicalisées. La réponse, aussi « classique » qu'elle soit en général, se heurte à des vrais problèmes dans la situation actuelle, sans oublier une discutable analyse par le SEK de la montée continue et constante de la classe ouvrière : en effet, même si ce n'est pas théoriquement faux, il n'est pas simple de considérer maintenant comme « réformiste » un parti gouvernemental comme Syriza qui applique une des attaques les plus violentes contre la classe ouvrière. Et secondo, les attaques depuis 5 ans contre le mouvement ouvrier ont déjà complètement décrédibilisé, déstabilisé et même désorganisé la bureaucratie syndicale et, plus encore la base réelle des syndicats. C'est dans cette mesure qu'une adresse abstraite vers les organisations ouvrières, si ce n'est pas simplement pour les dénoncer, risque au moins de semer des illusions : c'est en tout cas la critique des contradicteurs de cette analyse.

La troisième tendance a été formée par l' « Initiative pour une Antarsya révolutionnaire », autour de l'OKDE-Spartakos (section grecque de la IVème Internationale). Elle a été approuvée par environ 8 % des déléguéEs. A vrai dire, la réponse de l'Initiative a consisté à refuser toute approche politique unitaire, sauf une coexistence dans la rue, et à mettre systématiquement en avant les solutions anticapitalistes. Il semble d'ailleurs que l'essentiel des militantEs de l' « Initiative » (en dehors des membres de l'OKDE-Spartakos) s'est rassemblé autour de cette position de repli révolutionnaire précisément comme produit de la leçon des trois dernières années pendant lesquelles Antarsya, en tant que telle, a perdu beaucoup d'énergie en essayant de s'adapter a des « alliances » politiques avec des forces « radicales » (et non purement anticapitalistes), sous la pression d'analyses pessimistes (surtout de Aran et Aras, mais aussi d'une partie du NAR) comme quoi la situation d'attentisme relatif de la classe ouvrière, contaminée par les illusions parlementaristes à la Syriza, requerrait des étapes transitoires, notamment nationales, dans le renversement du capitalisme et même des politiques d’austérité. En tirant du bilan négatif de cette recherche d'alliances programmatiques d'Antarsya des leçons radicales de refus total de collaboration avec quiconque, les camarades de l'« Initiative » se sont alignés paradoxalement sur plusieurs aspects de l'analyse de la première tendance, notamment en ce qui concerne le travail syndical.

En plus des questions d'« alliances » ou d'adresse, il y a eu une autre question qui a fortement divisé le congrès (en deux blocs cette fois) et qui peut paraître organisationnelle mais a bien une portée très politique : c'est le mode de décision politique et le mode d'élection des directions. Sur le premier, le système de prise de décision n'a pas changé et garde donc les niveaux différents de décisions « importantes » qui requièrent les deux tiers et les autres, avec majorité simple, plus la recherche de consensus. Sur le mode d'élection des directions, il n'y a pas eu de changement formel non plus, mais le refus de la proportionnelle par la majorité des déléguéEs a conduit cette fois à exclure de la direction, sans le vouloir, la troisième tendance, situation qu'Antarsya essaie de corriger... après coup !

Cette situation fait la démonstration simple de la nécessité des procédures démocratiques, au delà des formules. En outre, cela rejoint un autre problème, celui de l'existence d'une partie de militantEs non organisés, qui sont obligés par le système de prise de décisions à s'allier à des appareils, fonctionnement qui n'est pas très attirant, y compris au niveau des organisations de base d'Antarsya. La prise de conscience de cet aspect pourrait aider à corriger aussi le fonctionnement réel de la gauche anticapitaliste grecque.

Car le fond, ce ne sont pas les questions organisationnelles ou même de fonctionnement de la gauche anticapitaliste. Le fond, ce sont les tâches et le poids de cette force organisée pour faire vraiment avancer la classe ouvrière et c'est là où les questions de fonctionnement et les questions unitaires prennent leur vrai sens. Nous savons par expérience que dans plusieurs cas cruciaux, les militantEs de la gauche anticapitaliste ont joué un rôle de catalyseur. Non seulement dans les « petites » batailles (par usine, par secteur, ou localement) mais aussi dans les batailles centrales, le rôle d'Antarsya a été crucial, pour l'organisation de la lutte contre le fascisme, pour la solidarité avec les immigrés et réfugiés, ou encore dans le lancement du mouvement pour le Non au référendum. Mais on a vu aussi que ni le poids de cette gauche ni ses actions exemplaires n'ont suffi à empêcher la démoralisation devant les trahisons ou les échecs politiques. Car en face, il y a un système, un capitalisme, dont la crise inégale continue et se double dans son maillon faible, et en Europe c'est la Grèce, d'une crise guerrière et des réfugiéEs. Les batailles perdues démoralisent certes, mais servent aussi à prendre mieux en compte les enjeux et les difficultés réelles. L'aile anticapitaliste du mouvement ouvrier doit avoir une vision claire, mais il ne suffit pas de l'expliquer verbalement : il faut surtout la traduire en leviers de mobilisation unitaires de la classe pour gagner dans cette compréhension le plus large accord. Dans le pays même mais aussi dans les autres, dans la mesure où les problèmes et les attaques s'entremêlent, comme on le voit actuellement avec les réfugiéEs.

D’Athènes, le 15 mars 2016

Tassos Anastassiadis