Publié le Jeudi 15 janvier 2026 à 09h00.

Palestine : L’éducide comme arme coloniale

En prétextant une opération de « renseignement », les autorités israéliennes ont pénétré le 6 janvier dans l’université de Birzeit, blessant une quarantaine de personnes par des tirs à balles réelles. Loin d’être un cas isolé, cette attaque s’inscrit dans une colonisation de la Cisjordanie qui ne cesse de s’intensifier, par la conquête du territoire mais aussi par la destruction méthodique des lieux de savoir.

Le 7 juin 1962, l’OAS commettait un attentat à l’Université d’Alger ; la répétition de telles pratiques en Palestine révèle la permanence d’une stratégie coloniale d’anéantissement de l’enseignement. Ne feignant même plus d’invoquer des ciblages antiterroristes, les autorités israéliennes agissent dans une impunité totale, cautionnées par le silence de nos gouvernements.

« Maintenir le peuple dans l’ignorance »

Au-delà de la colonisation territoriale, les autorités israéliennes s’emploient à détruire les lieux de production de la pensée, avec pour objectif d’asservir physiquement, symboliquement et théoriquement les PalestinienNEs.

Selon le président de l’université, la récurrence de ces attaques relève d’une stratégie « visant à maintenir le peuple dans l’ignorance ». Les universités occupent en effet une place centrale dans la formation des savoirs, de la pensée critique et de la conscience collective d’un peuple ; elles constituent, à ce titre, des cibles privilégiées des pouvoirs coloniaux. En novembre 2023, Netanyahou affirmait ainsi vouloir refonder des universités palestiniennes qui n’« enseigneraient pas le terrorisme ».

Cette stratégie de dé-développement des institutions éducatives palestiniennes s’inscrit dans une longue tradition d’éducide menée par les autorités israéliennes. Dès 1986, l’université de Birzeit avait déjà été la cible d’une répression marquée par des campagnes massives d’arrestations d’étudiantEs. La réécriture de l’histoire passe par les lieux où elle se construit ; l’imposition du narratif israélien s’opère ainsi par une colonisation matérielle et symbolique.

L’appropriation progressive de la culture palestinienne — des ­traditions culinaires aux patrimoines archéologiques — participe également à la construction d’un récit de légitimation. L’effacement de la culture palestinienne mobilise ainsi deux processus complémentaires : l’appropriation de ce qui peut l’être, la destruction du reste.

Empêcher les mobilisations militantes

Les réseaux étudiants ont historiquement constitué des foyers de réflexion anticoloniale et nationaliste, de formation de groupes militants et d’élaboration d’une praxis politique. Conscientes de ce rôle, les autorités coloniales ont détruit l’ensemble des universités de Gaza afin d’empêcher l’émergence de contre-pouvoirs organisés. En Cisjordanie occupée, l’objectif est d’éradiquer à la racine toute possibilité de contestation massive face à l’intensification des politiques coloniales.

Alors qu’à l’échelle internationale, notamment en Occident, les universités se réclament d’un principe fondamental de liberté de l’enseignement, nos gouvernements demeurent mutiques face à la subordination et à la destruction systématique des universités palestiniennes. Cette asymétrie dans la reconnaissance des savoirs révèle l’hypocrisie et la complicité de gouvernements qui organisent sciemment l’impunité dans laquelle agissent les autorités sionistes. Quarante ans après les premières attaques contre l’université de Birzeit, les violences renouvelées contre cet établissement témoignent à la fois de la continuité du processus colonial et d’une passivité politique française, reconduite de gouvernement en gouvernement.

Sara Laska