La mort de Lyhanna, 11 ans, a bouleversé le pays. Comme souvent après un drame d’une telle ampleur, le gouvernement répond par l’annonce de sanctions plus sévères. Darmanin évoque un durcissement des peines contre les auteurEs de crimes pédocriminels. Mais l’affaire Lyhanna montre justement les limites d’une réponse uniquement punitive.
Car ce qui frappe dans cette affaire, ce n’est pas l’absence de lois. C’est l’accumulation des alertes qui n’ont pas été traitées à temps. Le principal suspect avait déjà fait l’objet d’accusations de violences sexuelles sur mineure. Pourtant, plus de 9 mois après le dépôt de plainte, il n’avait toujours pas été entendu. Après le drame, le ministère de la Justice a ordonné le réexamen de 70 000 dossiers concernant des violences commises sur des mineurEs. Ce chiffre est vertigineux et montre que le problème n’est pas d’abord celui du niveau des peines, mais celui de la capacité des institutions à agir.
Protéger les enfants plutôt qu’alourdir les peines
La justice française est l’une des moins dotées d’Europe occidentale. La France compte seulement 11,3 juges professionnels pour 100 000 habitantEs, contre 17,6 en médiane européenne. La situation est encore plus dégradée pour les procureurEs : 3,2 pour 100 000 habitantEs, contre plus de 11 en moyenne européenne. Derrière ces chiffres, ce sont des enquêtes qui s’accumulent, des dossiers qui attendent, des signalements qui restent sans réponse pendant des mois.
À chaque drame, le débat public se concentre sur les peines. Pourtant, une peine plus lourde n’aurait pas protégé Lyhanna si les alertes précédentes n’avaient déjà pas été traitées. Une sanction intervient après les faits. La protection des enfants exige avant tout des moyens pour enquêter, recueillir les signalements, entendre les victimes et agir rapidement.
Mais l’affaire Lyhanna révèle aussi quelque chose de plus profond. Elle met en lumière la difficulté persistante de notre société à écouter la parole des enfants.
Sortir de la culture de la domination
Le combat pour les droits des enfants rejoint celui des femmes. Les féministes ont montré depuis longtemps que les violences les plus graves s’inscrivent dans un continuum de domination. Les violences sexuelles, les violences conjugales ou les féminicides ne surgissent pas du néant. Elles prennent racine dans des rapports sociaux où certaines personnes disposent d’un pouvoir sur d’autres.
Cette logique concerne également les enfants. Historiquement, le patriarcat s’est construit autour du pouvoir du chef de famille sur son épouse et sur ses enfants. Les féministes parlent parfois du foyer comme du « berceau des dominations ». C’est souvent là que s’apprennent les rapports de pouvoir : qui décide, qui obéit, qui est cru et qui ne l’est pas.
Les violences éducatives ordinaires participent de cette culture. Gifles, humiliations, menaces, chantages affectifs ou autoritarisme quotidien reposent tous sur une même idée : l’enfant doit obéir parce qu’il est enfant. Son ressenti, son refus ou sa parole passent après l’autorité de l’adulte. Personne n’accepterait pourtant qu’un adulte soit frappé ou humilié « pour son bien ».
Le lien avec les violences faites aux femmes apparaît alors clairement. Dans les deux cas, la parole des victimes est souvent accueillie avec méfiance. Combien de femmes victimes de violences ont-elles entendu dire qu’elles exagéraient ? Combien d’enfants victimes de violences sexuelles ont-ils entendu qu’ils inventaient ou qu’ils avaient mal compris ?
Pour une réponse globale
Les chiffres montrent l’ampleur du phénomène. La Ciivise estime qu’environ 160 000 enfants sont victimes chaque année de violences sexuelles en France. Dans l’immense majorité des cas, les auteurEs sont des hommes et les violences sont commises dans l’entourage proche ou familial. La pédocriminalité n’est pas une succession de faits divers isolés. C’est un phénomène social massif.
C’est pourquoi de nombreuses organisations féministes et enfantistes réclament une loi intégrale contre les violences sexistes et sexuelles. L’idée est simple : sortir d’une approche centrée uniquement sur la répression pour construire une politique publique globale. Prévention, éducation, formation obligatoire des professionnelLEs, repérage précoce des violences, accompagnement des victimes, renforcement des moyens de la justice et de la protection de l’enfance. Il s’agit d’agir avant les drames plutôt qu’après.
L’affaire Lyhanna pose une question fondamentale. Une société protège-t-elle réellement ses enfants lorsqu’elle ne les écoute qu’une fois morts ? Tant que la parole des enfants, comme celle des femmes, continuera d’être accueillie avec davantage de suspicion que de confiance, les violences continueront de prospérer. Les croire, leur donner les moyens d’être entenduEs et investir massivement dans leur protection : voilà l’urgence.