L’intensification de la politique islamophobe promise à l’été dernier suite à la publication du rapport sur les frères musulmans se concrétise sur la fin de l’année 2025. C’est le dernier avatar de la construction de l’islamophobie d’État entamée officiellement en 1989, qui vise à désigner les musulman·es comme le nouvel ennemi intérieur.
Depuis 1989, le véhicule institutionnel de l’islamophobie est bien connu : garanties constitutionnelles, commissions d’enquête, décrets et circulaires exécutives et, finalement, dispositifs légaux nouveaux. Cet enchaînement a abouti à faire passer l’institutionnalisation de l’acceptation du port du hijab à l’école en 1989 à son interdiction quinze ans plus tard, après avoir installé dans le débat public le thème conspiratoire de l’assimilation, de la visibilité musulmane, jusqu’à l’activisme des Frères musulmans.
Fragilité de la constitution en période de fascisation, vers une police politique
Créée par LR, la commission d’enquête sur les « liens existants entre les représentants de mouvements politiques et des organisations et réseaux soutenant l’action terroriste ou propageant l’idéologie islamiste » a été l’occasion pour le ministre de l’Intérieur Laurent Nunez de présenter les ébauches d’un « acte 3 » de lutte contre le séparatisme paradoxal que serait en réalité l’entrisme. Malgré la dénonciation d’une absence de données et d’une rhétorique conspiratoire dans le rapport sur l’entrisme des Frères musulmans, par ailleurs justifiée par une raison d’État qui aurait « expurgé » une partie insondable de ses données, l’islamophobie d’État a pu trouver un appui administratif.
Les positions de Nunez ne reflètent pas celles d’une figure extrémiste de la droite, mais l’expression la plus proche de la politique d’État concrète, menée par l’exécutif. De fait, le discours de Nunez est à tout point de vue intéressant car il nous permet d’établir le discours que tient l’appareil répressif d’État pour se légitimer, et en l’occurrence la place qu’il donne à l’État de droit reste préoccupante — celui-ci n’est pas le cadre dans lequel se situer, mais la « limite » qu’il s’agit de contourner. « Faut-il prévoir une nouvelle loi ? Comment peut-elle être écrite pour être conforme à la Constitution ? Il est facile de dire que l’entrisme, les islamistes, l’islam politique, ce n’est pas bien ; mais nous sommes quand même dans un État de droit, protecteur des libertés individuelles, qu’il faut respecter »1.
Si le raisonnement est le même pour tout comptable qui cherche à faire profiter ses clients d’abattements fiscaux, les barrières à légiférer doivent être relevées car elles définissent le champ d’action qui nous est concédé. D’une part, les « associations » et lieux de culte sont fortement distingués des partis politiques — parce que c’est le sujet de la commission, mais aussi parce qu’il s’agit de faire primer « les lois de la République » et donc les sortir du débat politique. D’autre part, le ministre insiste sur la nécessité de distinguer la lutte contre l’entrisme de toute forme d’accusation de violence ou de risque direct — par opposition à cela, la réaffirmation des « valeurs républicaines » serait le nouvel outil qui permettrait directement de produire de la « paix sociale ».
Dans le même temps, la démocratie bourgeoise est un obstacle de plus en plus assumé à l’action de l’État : là réside un autre signe de la fascisation. Les institutions, déjà, ont basculé contre les droits démocratiques. Le ministre affirme ainsi rechercher un nouveau moyen de légiférer, tout en précisant qu’il sera « difficile d’obtenir une majorité à l’Assemblée ». En clair, il s’agit de s’appuyer sur des outils déjà existants qu’il faudrait seulement manipuler — de là découlent deux stratégies rivales pour permettre la prochaine loi islamophobe : l’une proposée par la gauche, et l’autre par la droite.
LFI sur le banc des accusés : heurs et malheurs de la lutte contre l’islamophobie
La commission commandée par LR n’a pas seulement été l’occasion d’une relativement discrète prise de position du ministre de l’Intérieur (et des cultes) qui nous renseignerait sur les positions actuelles de l’exécutif. En plus de produire un nouveau rapport sur « l’islamisme » qui pourrait compléter le rapport de mai et le rapport du Sénat d’octobre, la commission d’enquête visait principalement à accroître la pression qui est exercée contre La France insoumise pour son refus de s’aligner sur les politiques islamophobes.
Sur le plan de la défense des droits démocratiques, LFI a joué le rôle qui est le sien par une forte insistance sur la distinction entre toute forme de « tribunal politique » et d’enquête judiciaire avec la démarche d’information parlementaire — et il a ainsi pu faire confirmer aux rapporteurs la clarification sur le rôle de la commission. C’est de fait le fruit d’une lutte institutionnelle que de voir la commission présenter un bilan « général » puisque celle-ci visait d’abord spécifiquement LFI — et a finalement abouti à l’audition des Verts, déjà mis en cause à plusieurs reprises pour leur soutien au rappeur Médine. Mélenchon de rappeler, donc, en préambule : « l’intitulé de la commission était d’abord insupportable. On y mettait en cause notre parti – non pas que cela nous aurait dérangés, nous sommes capables de faire face à toutes les adversités, mais il y avait tout de même un problème : comment, en France, une commission parlementaire interroge-t-elle un parti pour s’assurer de sa conformité aux lois de la République ? C’était inouï, et cela ne s’est pas fait, grâce à la sagesse de la commission des lois, qu’il faut en remercier »2.
Dans un deuxième temps, Mélenchon s’est attaché à défendre le bilan de son organisation. De fait, depuis le 10 novembre 2019, La France insoumise a accusé un virage « anti-islamophobie » en dénonçant l’acharnement spécifique dont sont victimes les musulman·es — y compris à travers l’enflement des polémiques médiatico-politiques. La stigmatisation des musulman·es y est présentée comme une surenchère violente — mais elle n’atteint pas à une remise en question plus large des mécanismes institutionnels qui ont pu y mener. Ainsi, malgré l’évolution de ses positions qui incluaient la disqualification notamment du hijab et du culte, évolutions qu’il ne nie pas comme telles, il met en évidence leur complémentarité avec l’héritage laïciste de la libre-pensée à travers le rôle de Benoit Schneckenberger et du « dialogue » de positions contradictoires à l’institut La Boétie. En ce sens, il importe de continuer à visibiliser la singularité des positions du NPA-A qui a récemment acté une clarification.
Si sa prestation a globalement été saluée pour la verve avec laquelle il a su incarner une résistance aux vents islamophobes — et condamner entre autres l’interdiction du jeûne, ou la proposition de criminaliser les familles musulmanes, elle n’a pas été exempte de ses habituelles insuffisances. Sa position n’a rien de décolonial — si bien que l’on peut s’interroger sur la « prise de guerre » qu’il représente d’après les mots d’Houria Bouteldja du QG décolonial. Il reproduit les mêmes antiennes du discours progressiste occidental, en assimilant la religion à l’irrationalité, sous-entendant qu’il s’agirait d’un mal inexpugnable : « Quant à employer des moyens de persuasion, la foi est-elle rationnelle ? Vous le savez comme moi si vous avez la foi ou si vous l’avez eue : ce n’est pas un acte de raison, c’est un autre degré de relation au grand tout. Alors, que faire ? Je ne sais pas »3.
Surtout, il opère sur le mode colonial un tri entre les croyant·es et identifie un islam compatible avec la République à partir d’une vision déformée du culte musulman qui reprend des synthèses islamologiques contestables (du siècle dernier), lesquelles font des écoles de jurisprudence des « branches de l’islam » : « Dans ce domaine, nous n’avons pas de difficulté particulière avec les musulmans qui sont dans nos rangs ou que nous rencontrons dans la société. En effet, l’islam en France est essentiellement influencé par son origine maghrébine, laquelle est elle-même extrêmement liée à la période arabo-andalouse. De fait, nous avons affaire à un islam malikite qui dit ceci : “vous devez respecter la loi du pays où vous êtes” il n’y a pas de problème, et c’est un point considérable »4 ou s’appuie sur le témoignage d’une « [amie] croyante musulmane [...] par ailleurs féministe » pour exclure des « obligations » religieuses tout ce qui ne se réduirait pas aux cinq piliers de l’islam.
En somme, par un bricolage latitudinariste5 revisité à la sauce mitterando-tribunicienne, Jean-Luc Mélenchon s’est efforcé de mettre en scène sa culture et son intérêt pour l’histoire et la diversité humaine (issue d’une éducation à la « tolérance » en contexte colonial) pour finalement antagoniser les indigènes (« égaux en droit », il souligne) et légitimer les politiques d’invisibilisation de l’islam aussi bien que la rhétorique fémonationaliste qui les autorise.
La gauche et la laïcité : la blanchité et son institutionnalisation raciste
La fin de « l’anti-cléricalisme primaire » d’un Jean-Luc Mélenchon claironnant sa prétendue gloire anti-impérialiste et son admiration des militantes ecclésiastiques en Amérique latine, à elle seule, rompt le consensus laïciste dans la gauche de gouvernement. Dans un tel contexte, les 120 ans de la loi de 1905 tombent à pic pour entériner des postures islamophobes nimbées de la légitimité de la tradition républicaine — dont la défense a été globalement unanime, qu’il s’agisse de critiquer sa mésinterprétation ou de la remettre à l’honneur.
Dans cette perspective, la gauche laïciste s’est élancée dans le mémorial en deux gestes médiatiques. En effet, après la polémique lancée par les propos de la sénatrice Cécile Cukierman qui se prévalait de son histoire personnelle pour soutenir l’interdiction du port du voile en reproduisant la confusion de l’islam et de sa politisation réactionnaire lors des années noires en Algérie, de nombreuses figures du PCF ont participé à remobiliser la question du hijab et des sports. La gauche blanche a dès lors de beaux jours devant elle, et en conséquence, construit une voie « acceptable » de la continuation de politiques racistes. Leur rhétorique a ainsi soutenu pour modèles de l’universalisme les politiques d’invisibilisation de l’islam en prenant pour preuve du caractère oppressif de la religion musulmane en général les politiques réactionnaires menées par des gouvernements musulmans face auxquelles la politique oppressive française représenterait un meilleur modèle civilisationnel.
De son côté, le PS qui avait offert de gouverner avec Renaissance pour « résoudre la crise de gouvernement » se propose à nouveau de prêter main forte aux politiques publiques. En reformulant le projet énoncé dans la tribune du PS de 2022, Jérôme Guedj qui faisait de la laïcité une « partie [du] legs socialiste à la République » et présentait la lutte contre l’islamophobie comme une instrumentalisation de la « haine anti-musulmans » tout en défendant les institutions qui l’avaient normalisée, propose à point nommé une issue à la recherche d’un nouveau moyen de mener la lutte « contre l’entrisme » musulman, et un nouveau souffle face à la condamnation des « instrumentalisations de la laïcité » qui étaient devenues la règle à gauche depuis la loi séparatisme
Par un « défenseur de la laïcité », il s’agirait de réactiver une politique publique de la laïcité contre l’islamisme — comme si la laïcité n’était pas déjà suffisamment au cœur du débat public. S’il s’agit d’une institution juridique indépendante, proche de celle du Défenseur des droits, il faut bien y voir la délégitimation de ce dernier sur les questions religieuses, et la réaffirmation d’un modèle conquérant de la laïcité. La création d’une nouvelle instance chargée de soutenir la laïcité et son application dans les services publics répète la délégitimation de l’Observatoire de la laïcité, qui constituait un des recours des musulman·es opprimé·es, et auquel il a été mis un terme en même temps que la loi séparatisme était mise en place. Le PS joue ainsi sa carte de la légitimité institutionnelle face à LFI après les échecs de la stratégie législative du NFP : en négociant des accords budgétaires avec le gouvernement Lecornu, il organise la « stabilité des institutions » — y compris dans la lutte contre « l’entrisme ». D’une manière comme d’une autre, l’islamophobie est au cœur des dynamiques qui façonnent l’intervention de l’État.
Union des droites : islamophobIe et fascisation
La proposition de loi Wauquiez, orchestrée comme un événement médiatique à la fin du mois de novembre a permis de produire une véritable onde de choc et d’avancer une première piste de législation contre l’entrisme dont l’avatar serait la visibilité musulmane. La politique de LR reste donc inchangée depuis les années Sarkozy sur ces questions, et continue à renforcer l’indistinction de la droite républicaine et de l’extrême-droite.
Le président du groupe LR propose en effet l’interdiction du port de tout vêtement « destiné à couvrir la chevelure » pour les mineures, en s’appuyant sur les droits de l’enfant d’une part, et la loi interdisant le niqab qu’il suffirait d’amender. Il propose un texte simple, d’un seul article : l’objectif de lisibilité et d’efficacité est clair et a déjà permis de réinstaller LR sur le devant de la scène islamophobe. Si le caractère « constitutionnel » et « applicable » de la loi interroge et que les débats de spécialistes s’organisent déjà pour réaffirmer le caractère décalé de la proposition par rapport à la Constitution, cette proposition de loi participe à renforcer le narratif qui délégitime l’État de droit. Surtout, abstraction faite d’une « vérification constitutionnelle » qui pourrait contraindre les votes, il reste que le texte bénéficie d’une large majorité possible à l’Assemblée nationale — on peut supposer Renaissance divisée, une proposition analogue ayant déjà été évoquée par Gabriel Attal, qui avait interdit aisément l’abaya et le qamis en 2022. Dans le même temps, le Sénat, chambre d’enregistrement des coups de butoir de LR, propose un rapport de 17 mesures contre l’islamisme — dont l’interdiction du jeûne pour les mineurs, c’est-à-dire donc l’interdiction du Ramadan à toustes les musulman·es pubères, alors qu’il s’agit du geste orthopraxique le moins négligé dans la communauté musulmane.
Qu’il s’agisse de Julien Odoul (RN) qui, dans la continuité de son agitation commencée en 2019 contre les musulmanes visibles, organise la polémique de la visite scolaire de l’Assemblée nationale par des jeunes filles voilées au début du mois de novembre ou médiatise sa visite des campus universitaires parisiens pour y condamner la visibilité musulmane ou de Marion Maréchal Le Pen qui agite le « grand remplacement » devant le chantier de la mosquée de Strasbourg, l’extrême droite instituée se présente comme l’alternative à la visibilité musulmane — qui, si elle était au pouvoir, l’interromprait.
L’union des droites progresse mais ce mouvement ne laisse néanmoins pas en place le RN, qui bénéficie de la légitimation de ses thématiques et peut continuer à faire avancer les collectifs qui le débordent. Il reste à l’avant-poste en se présentant comme le véritable lanceur d’alerte pour la blanchité endormie.
- 1. Compte rendu de réunion n° 27 de la Commission d’enquête sur les liens existant entre les représentants de mouvements politiques et des organisations et réseaux soutenant l’action terroriste ou propageant l’idéologie islamiste, 4 décembre 2025. Site de l’Assemblée nationale.
- 2. Déclaration de Jean-Luc Mélenchon à la Commission d’enquête de l’assemble nationale, le 6 décembre 2025.
- 3. Idem.
- 4. Idem.
- 5. Le latitudinarisme est une doctrine théologique et philosophique née en Grande-Bretagne au 16e siècle dans le contexte des luttes anti-catholiques pour défendre la réduction du dogme chrétien à ses articles de foi les plus fondamentaux et combattre l'influence du clergé et des controverses religieuses. Il a été une des inspirations de la libre-pensée déiste et de la notion de laïcité en contexte français. Lire à ce sujet Patrice Cabanel, Le Dieu de la république, aux sources protestantes de la laïcité. Éd. PUR, 2003.