Le monde a connu en 2025, selon l’ONU, le nombre de conflits armés le plus élevé depuis la Seconde Guerre mondiale : 130, un chiffre qui a doublé en 15 ans. Tous les continents sont touchés et depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine en 2022, l’affaire est entendue pour les bourgeoisies européennes : il faut« réarmer » l’Europe. Emmanuel Macron est très volontaire en la matière, amateur de formules aussi violentes que ridicules : on se souviendra de son« nous sommes en guerre » lors de la crise sanitaire ou du« réarmement démographique » voulu pour la France…
Sous la guerre, la crise économique
Aujourd’hui, l’économie mondiale est suspendue à une guerre en particulier. Les médias dominants préfèrent la présenter comme la folie d’un homme, mais la guerre déclarée à l’Iran par les USA ne peut se comprendre que dans le cadre de la compétition entre l’impérialisme états-unien, jusqu’alors hégémonique, et l’impérialisme chinois qui conteste désormais cette hégémonie. Une compétition qui se joue ici autour du pétrole.« Contrôler le« robinet du pétrole » du Golfe est crucial pour la stratégie des États-Unis envers la Chine, dont près de la moitié des importations de pétrole proviennent du Golfe. » . En effet,« quiconque contrôle le Moyen-Orient contrôle le robinet du pétrole mondial et quiconque contrôle le robinet du pétrole mondial peut contrôler l’économie mondiale, du moins pour un avenir proche »(1). Et si pour Israël le programme nucléaire iranien est une menace existentielle, Washington le voit surtout comme une menace pour ses intérêts et l’économie mondiale, là encore, à travers la menace de bombardement des champs de pétrole voisins. Par ailleurs, la dimension économique de l’activité guerrière est évidente dans le cas d’Israël : le génocide à Gaza et les agressions sur les pays voisins permettent l’accumulation primitive, notamment par l’accaparement des terres volées aux Palestinien⋅nes, tout en soutenant l’économie de l’armement israélienne désormais très florissante.
Cette guerre contre l’Iran répondait également à la situation économique des États-Unis en particulier.
Aux Etats-Unis, la croissance est faible, l’inflation progresse et le pouvoir d’achat se dégrade, la guerre n’est pas seulement une diversion pour cacher cela mais aussi une tentative de relancer la machine. En proposant d’augmenter le budget militaire des États-Unis à 1500 milliards de dollars (un record historique), le gouvernement Trump a ainsi prétendu que cela permettrait« une renaissance de l’industrie américaine comme on n’en voit qu’une fois par siècle » («once-in-a-century revival of American industry »). Le phénomène n’est pas très original : sous le capitalisme, la militarisation permet l’illusion de la croissance et se justifie aussi par la concurrence pour les ressources et les marchés.
Du côté de l’État français, on trouve la même rhétorique : augmenter le budget des armées reviendrait à investir dans une production industrielle fantasmée comme non-délocalisable (les salarié⋅e⋅s du groupe Lauak, racheté par une multinationale indienne ayant pour objectif de délocaliser d’ici quelques années, apprécieront) ; ce serait un investissement productif créant des actifs industriels durables ; il y aurait des retombées positives sur l’innovation civile et, last but not least, la production d’armements équilibre la balance commerciale française, puisque notre État faire partie du triste trio de tête des exportateurs d’armes…
La guerre, mère de l’État français
L’État français est né de la guerre et du prélèvement de l’impôt pour la financer ; il est dès ses origines un État militaro-fiscal avant tout. L’intrication du politique et de l’économie n’y sont pas une anomalie mais bien une caractéristique fondamentale. Constitution du premier empire colonial français, Révolution française, guerres napoléoniennes puis coloniales, rivalités inter-impérialistes puis guerres mondiales… c’est une longue continuité jusqu’au choix« gaullien » d’affirmer l’impérialisme français par l’indépendance militaire y compris nucléaire.
Mais si le temps long permet de rappeler l’ordre normal des choses (la militarisation est une composante nécessaire du capitalisme), il faut souligner l’emballement guerrier actuel. Le budget des armées a doublé en 10 ans, pour les effectifs comme pour l’équipement. Il faut remonter à 2015 pour trouver une année sans hausse de ce budget ! De même, celui de l’Intérieur n’a cessé de croître depuis 2015. Il a augmenté d’au moins 25 % mais surtout, les dépenses d’équipement ont elles aussi doublé !
L’Etat français a constitué de longue date un Système Militaro-Industriel (SMI) considérable. La production d’armes et la puissance militaire de l’État français sont d’ailleurs devenues une sorte d’avantage comparatif en Europe, alors que le reste de l’industrie tombait par pans entiers face à la concurrence. 15 des 50 premières usines industrielles de France en 2013 produisaient pour l’armement. On a bien vu comme on était fiers d’être les producteurs du fameux: « canon Caesar » au début de la guerre en Ukraine, et on nous a bien expliqué que les Allemands étaient nuls car ils ne pouvaient pas fournir du vrai matériel ! La production de l’industrie d’armement française a d’ailleurs bondi de 20 % depuis le début de l’invasion. Les entreprises concernées ont été et sont encore particulièrement valorisées par la propagande. Pas touche à Airbus, Dassault ou Thalès ! Il faut souligner aussi que beaucoup de fournisseurs sont communs à l’intérieur et à l’armée : Airbus Helicopters, Safran, SIG Sauer, Arquus (ex-Renault Trucks Defense), Thales, avec parfois un matériel proche et« juste » adapté comme l’hélicoptère H160 (une version militaire, une civile et une« Law Enforcement » ). C’est aussi vrai dans le cas très inquiétant de l’IA : Thalès et Eviden (ex-Atos) en joint-venture pour remplacer Palantir, Système V pour remplacer Briefcam, le logiciel algorithmique d’Israël, ou encore Mistral AI qui développe des technologies mixtes.
Pour de nombreux capitalistes, la guerre est l’occasion de s’engraisser et certaines entreprises, y compris civiles, de sortir de l’ornière ou faire leur place au triste soleil de l’IA. Renault, en difficulté avec presque 11 milliards de pertes en 2025, se tourne« poussé par le gouvernement » d’après Le Monde, vers la production de« grands drones à bas coût » dans son atelier du Mans. La presse a annoncé avec délectation qu’un contrat de Palantir avec les services secrets allemands avait été récupérés par ChapsVision, une entreprise française. Alors que les USA n’apparaissent plus comme un allié aussi fiable qu’avant, les capitalistes français peuvent ainsi se frotter les mains : leur: « avantage comparatif » si chèrement entretenu, y compris au détriment des vies des Algérien⋅nes, des Kanaks et de toutes les populations victimes des« opérations extérieures » et des interventions dans l’ancien empire colonial, peut profiter à plein de ce retournement.
La militarisation, au niveau économique, n’est pas circonscrite à l’armée et aux opérations: « extérieures » . Elle concerne aussi l’équipement toujours plus délirant des forces de répression de l’État bourgeois (2000 grenades à Sainte-Soline, quel chiffre d’affaire pour le fournisseur ?). La: « planche de salut » de la relance militaire implique la brutalisation des relations internationales mais aussi des rapports d’exploitation dans l’État français même et ses colonies. C’est armer un⋅e prolétaire pour tirer sur un⋅e autre, d’ici ou d’ailleurs. Or, si quand on a un marteau, tout problème est un clou, alors qu’en est-il quand on est équipé de grenades et de LBD pour: « maintenir l’ordre » ?
La militarisation au secours de l’économie capitaliste ?
Le symbole actuel du recours à la militarisation pour sauver l’économie, c’est l’Allemagne. Son modèle économique basé sur les exportations, notamment vers la Chine, est menacé par la montée en gamme de la production chinoise et la baisse des importations de la Chine. L’Allemagne est aussi frappée de plein fouet par la réorientation des exportations chinoises vers le marché européen pour pallier la baisse de ses débouchés sur le marché états-unien. Pour résister à ce« second choc industriel chinois », le gouvernement assume que« la politique de défense et de sécurité sont des facteurs économiques essentiels » (K. Reiche, ministre fédérale de l’économie, citée par R. Godin). Ainsi, le gouvernement de Friedrich Merz veut-il investir jusqu’à 150 milliards d’euros d’ici 2029 dans ces secteurs. Cette dynamique s’affirme un peu partout en Europe et la France est bien contente car son système militaro-industriel est un de ses rares atouts à l’échelle européenne.
Cette: « relance par le militaire » est tentante car la défense est un secteur qui peut toujours commander. Mais si les commandes peuvent être garanties, c’est parce qu’elles sont assurées par l’État. C’est donc hyper-coûteux en termes de finances publiques. Et c’’est d’autant plus coûteux que, malgré toute la flûte dont voudront bien nous jouer les toutologues libéraux, ça n’entraîne pas le reste de l’économie : d’après Claude Serfati, si entre 2008 et 2018 la production industrielle dans l’armement et l’aéronautique a progressé, elle a stagné dans l’agro-industrie et chuté dans tous les autres secteurs. Cherchez l’entraînement… En Pologne, l’augmentation des dépenses d’armement aurait eu un« effet discret » sur l’économie. En Allemagne, un euro dépensé dans l’armement déclenche moins de 50 centimes de croissance (quand un euro dépensé dans le soin en entraînerait 3…).
De plus, la relance par l’armement n’a pas d’effet durable : dès qu’elle faiblit, ses effets faiblissent aussi. Et pour la financer, il faut couper dans d’autres dépenses. Cela justifie l’agenda d’attaques antisociales des capitalistes, mais réduit aussi la demande civile, contribuant au problème que cette relance essaie de résoudre tout en rendant l’économie encore plus dépendante du secteur de la défense.La militarisation est donc une fuite en avant. Si la croissance dépend du militaire, alors il faut en augmenter le besoin ou l’utilisation. In fine, la garantie du maintien du besoin de commander des armes, c’est bien de s’en servir... Et la reconversion de cet appareil productif vers le civil serait coûteuse, ce qui encourage à persister dans la militarisation.
Illusion de la croissance : la production d’armement est auto-alimentée par la commande publique et elle irrigue difficilement, surtout de nos jours, le secteur privé. Concurrence pour les ressources : la dernière trouvaille du capitalisme, l’IA, est particulièrement gourmande en énergie et en terres rares, alors que ces dernières sont déjà au cœur du réacteur de l’économie mondiale. Concurrence pour les marchés : qui agenouille l’autre peut le forcer à lui ouvrir son pays, comme les USA l’ont fait en Irak au début du siècle. Si elle n’est pas spécifique aux périodes de crises (l’armée et la police sont des institutions vitales au capitalisme), la militarisation est donc une réponse particulièrement tentante lorsque les profits se tassent.Enfin, le secteur n’échappe pas aux tendances lourdes du capitalisme contemporain : une industrie devenue très intensive en capital avec des salarié⋅es toujours plus exploité⋅es. La production d’armement est de moins en moins créatrice d’emplois et cela est d’autant plus vrai avec l’avènement de l’IA. Par exemple, les data-centers représentent des investissements considérables pour très peu d’emplois et beaucoup de dégâts écologiques. Si l’emploi dans l’industrie de la défense a mieux résisté en France, le nombre d’emplois de l’industrie de l’armement américaine est ainsi passé de 3,2 millions dans les années 80 à 1,1 million en 2020, alors que les conditions salariales et de travail se dégradaient. Pourtant, le budget a augmenté de 22 % sur la même période !
Pour autant les: « reconversions » ou: « virages stratégiques » , comme chez Renault qui souhaite produire dans son atelier du Mans des drones à bas-coût, vers la production de matériels: « attritionnables » est présentée comme réponse à la« désindustrialisation » . Le peu d’emplois créés le seront donc moins dans la production que dans les effectifs de l’armée et de la police, pour tenir en joug celleux des prolétaires qui n’auront pas rejoint leurs rangs.
Oui, la militarisation répond en partie à la crise du capitalisme, mais ni pour le sauver ni pour relancer la machine et permettre de redistribuer les gains de cette relance. Pire, la militarisation, en masquant la crise, l’approfondit. Et les travailleureuses n’ont que sang, sueur et larmes à attendre de cette tendance. En aggravant la concurrence pour l’énergie, les terres rares et l’eau, et pour la domination du marché de l’IA, elle ne peut apporter que la guerre et le désastre écologique. Mais la militarisation n’est pas qu’une impasse pour résoudre la crise du système capitaliste, c’est la voie vers une transformation profonde du néolibéralisme. Elle annonce un nouveau mode de gestion capitaliste fondée sur une brutalisation toujours plus avancée des rapports sociaux ; c’est l’acolyte indispensable de la fascisation. Socialisme ou Barbarie !
1- Gilbert Achcar,: « La domination impériale et le pétrole restent au cœur des guerres au Moyen-Orient » , Contretemps, 22 mars 2026, https://www.contretemps…
2- David Harvey, Le nouvel impérialisme, Éditions Amsterdam, 2010
3- once-in-a-century revival of American industry », cité par Lorah Steichen,: « War Isn’t Working for American Workers » , Jacobin, 23 avril 2026, https://jacobin.com/2026…
5- Olivier Pinaud,: « Renault avance à pas comptés dans la production de drones militaires » , Le Monde, https://www.lemonde.fr/e…
6- Le: « premier choc industriel chinois » renvoie aux effets économiques sur l’industrie européenne et étasunienne de l’adhésion à l’OMC en 2001.
7- Romaric Godin,: « Les illusions et les dangers du keynésianisme militaire » , Médiapart, 13 avril 2026, https://www.mediapart.fr…
8- Claude Serfati,: « La centralité du militaire en France et ses effets sur le système productif et l’emploi » , Les Possibles, 26 juin 2020, https://france.attac.org…
9- Lorah Steichen,: « War Isn’t Working for American Workers » , Jacobin, 23 avril 2026, https://jacobin.com/2026…
10- L’attrition est une stratégie visant à l’épuisement des ressources de l’adversaire.