Toulouse se prononce à droite à presque toutes les élections municipales et vote à gauche lors de toutes les autres élections. Dans la troisième ville de France (au niveau de sa population), c’est contre ce paradoxe qu’un nombre important d’organisations de gauche ont tenté l’aventure d’une liste unitaire et radicale, derrière François Piquemal (député LFI), qui a su devancer la liste conduite par le PS et rassembler toute la gauche au second tour, permettant au NPA-A d’avoir une élue municipale.
Toulouse est un paradoxe. Elle concentre près de 80 000 employé·es dans l’aéronautique. Contrairement à l’Île-de-France, une proportion importante des travailleuses et travailleurs n’ont pas été exilés à la périphérie. Au contraire, iels vivent en ville, certes dans des quartiers enclavés (par manque de transports en commun), qui côtoient les quartiers pavillonnaires des cadres. Deuxième ville universitaire après Paris, de nombreux jeunes, venu·es de toute la région, y étudient, mais n’y votent pas. Ils donnent, cependant, une tonalité radicale aux manifestations de centre-ville. Enfin, par son histoire d’accueil des républicains espagnols (dont la mémoire est encore dans certains quartiers), puis de réfugié·es d’Amérique du Sud, elle est une ville dont l’internationalisme est marqué à gauche, même si la mairie affiche son jumelage avec Tel-Aviv.
Depuis 1971, quasiment tous les maires ont été de droite. L’actuel maire, Jean-Luc Moudenc, est un vieux roublard. Remplaçant de Philippe Douste-Blazy en 2004 (devenu ministre), il est battu en 2008 par Pierre Cohen (PS, seul mandat de gauche en 55 ans), il reconquiert la mairie en 2014 et s’y maintient depuis. Tel le Candide de Voltaire, il « cultive son jardin » pro-patronal et anti-syndical, combattant les manifestations de centre-ville et voulant récupérer la bourse du travail. Il refuse de rénover et de développer les logements sociaux, mais il est en train de faire construire en plein centre ville une tour de bureaux de 40 étages. Il développe les pistes cyclables, tout en affirmant son attachement à l’aéronautique et au tout voiture. Il souhaite que Toulouse reste éloigné des débats politiques (inter) nationaux, mais affirme son soutien inconditionnel à l’État d’Israël, fier du jumelage de la ville avec Tel-Aviv. Enfin, il développe une politique sécuritaire (« une caméra dans chaque rue », affirme son programme de 2026) et « anti-woke », surfant sur l’idéologie d’extrême droite dominante.
Du NFP aux municipales, il n’y a qu’un pas…
Si la Haute-Garonne et l’Occitanie sont historiquement des terres socialistes, le PS est divisé entre deux orientations. D’une part, celle sociale-démocrate héritée de Jean Jaurès, en lien avec le mouvement ouvrier (plutôt des cadres, sans s’y limiter), incarnée par François Briançon, premier secrétaire du PS 31, et candidat à la mairie de Toulouse. D’autre part, celle sociale-libérale, compatible avec Macron, refusant le Nouveau Front populaire (NFP) en 2024, incarnée par Carole Delga, la présidente de Région. La place du PCF dans la ville est historiquement limitée. Toulouse est un bastion de LFI, avec ses trois députés1 et de nombreux groupes d’action. Au niveau syndical, la CGT et la FSU y ont une place centrale, y compris en matière d’initiative politique (rassemblement et manifestation pour la Palestine, contre les violences policières…). La gauche radicale occupe une place importante dans la jeunesse scolarisée, bien que limitée aux universités.
Le 25 janvier 2025, près de six mois après les élections législatives anticipées, des acteurs du mouvement social, des syndicalistes et des militants politiques (essentiellement GES et GDS) convoquent une réunion du Printemps Toulousain. Regroupant près de 300 personnes avec la présence notable de tous les partis du PS au NPA-A, le débat programmatique pour la conquête de la mairie est lancé. À l’été 2025, le NPA-A se prononce pour l’unité autour du programme du NFP. Le premier juillet, « l’appel des 69 toulousaines » réclame l’unité de la gauche et des écologistes autour du programme du NFP et y développe une orientation résolument féministe.
LFI, première force politique sur la ville, demande rapidement la tête de liste pour son député, François Piquemal. Le PS, le PCF, les Verts et l’association Archipel citoyen refusent et dans un climat national d’offensive tout azimut contre LFI, ils lancent la liste Vivre mieux à Toulouse derrière François Briançon. Regrettant l’impossible unité, le NPA-A, l’Assemblée des quartiers, Tous pour Toulouse, le Collectif pour une écologie populaire (scission de gauche des Verts) et Démocratie en Commun (scission de gauche d’Archipel) se rallient à la liste Demain Toulouse derrière François Piquemal. La gauche est divisée entre ses deux orientations fondamentales : accompagner la politique libérale ou une campagne de rupture radicale. Il faut ajouter les quatre listes d’extrême gauche (RP, NPA-R, LO et PT), qui mènent des campagnes essentiellement contre les listes de gauche, qu’ils jugent « trop molles ». En particulier, RP qui cible en premier lieu la campagne de la gauche de rupture de François Piquemal, jugée « électoraliste et institutionnelle ». Alors que Moudenc va mener une campagne de droite extrême, pour rallier dès le premier tour les électeurs tentés par le RN ou Reconquête.
La bataille du premier tour
Avoir maintenu l’unité de la gauche radicale est un premier pas, mais pour gagner, le dispositif de la FI est dense et massif en direction de la jeunesse et des quartiers populaires. Il s’agit avant tout d’aller chercher « les voix de l’abstention ». Rue par rue, la ville est quadrillée et répartie en zone d’action pour convaincre les habitant·es, créant un afflux de 14 000 nouveaux inscrits sur les listes électorales. Chaque semaine de campagne de Demain Toulouse est marquée par de nombreuses actions, des réunions publiques, deux grands meetings, des manifestations. La liste y développe une orientation radicale contre la droite et Moudenc, Nous sommes pour l’arrêt de la LGV er pour la fin de la construction de l’A69, qui sont des aberrations écologiques et des gouffres financiers. Nous défendons le développement des transports en commun et sa gratuité pour tou·tes jusqu’à 26 ans. Contre la tour Occitanie, nous voulons une ville où tou·tes peuvent vivre (encadrement des loyers, amélioration des logements sociaux). Notre liste porte comme étendard la lutte contre les VSS et l’ouverture de la ville à tou·tes. Chacun apporte sa pierre à l’édifice. Le NPA-A transmet son expérience en matière d’autodéfense (tant pour le service d’ordre dans les actions publiques, que la protection quotidienne des candidats), contribue aux portes-à-portes, défend une orientation féministe et antiraciste et apprend des autres forces.
Chaque composante peut s’exprimer, dans le respect du programme commun. Le NPA-A a organisé deux réunions pendant la campagne : d’une part une présentation des candidat·es NPA-A sur la liste Demain Toulouse et d’autre part une réunion de la 4e Internationale sur le manifeste éco-socialiste, sans abandonner notre participation aux luttes. Le 8 mars, nous co-animons un cortège de la liste, où chaque composante apparaît drapeaux déployés, mais uni pour gagner. C’est cette orientation unitaire et radicale qui a largement convaincu.
La droite n’est pas restée l’arme au pied dans la campagne. Crédité de 33 % dans les sondages, Moudenc est en tête au premier tour avec 37,23 % des voix. Sa campagne a siphonné l’extrême droite (le RN et Reconquête sont crédités de 6 % et 2,5 % dans les sondages et finissent à 5,38 % et 1,24 % des voix).
Notons que les listes d’extrême gauche ont mené une campagne de témoignage (NPA-R à 0,28 %, POI à 0,18 %, LO à 0,42 % et RP à 1,16 %), dont l’influence est négligeable sur le résultat global ; en refusant de se prononcer sur le second tour et en renvoyant dos à dos la droite radicale et le NFP, ils se placent à la périphérie de la scène politique locale.
Dans la nuit du dimanche, alors que le climat national est de tirer à boulets rouges sur LFI, la négociation entre les listes Piquemal (27,56 %) et Briançon (24,99 %) fait rage et débouche sur un accord : un programme ressemblant fortement à celui du NFP et le respect exact des proportions du premier tour pour la liste. Cet accord a été sans doute un élément déclencheur dans la liste des accords municipaux LFI-PS qui allaient arriver dans la semaine. Si l’unité de l’ensemble de la gauche, indispensable pour gagner contre un programme xénophobe, écocide et contre le monde du travail, n’avait pas pu se réaliser dès le premier tour, il était vital — pour notre camp social — de la réaliser au second. Cela n’a été possible que parce que la liste radicale, qui portait aussi la question de l’unité des forces progressistes au second tour, était en tête et avait l’avantage dans la négociation. En dernière instance, c’est parce que notre liste a su apparaître à une échelle de masse comme un pôle déterminé à mener jusqu’au bout son orientation que nous avons pu imposer l’unité.
Cet accord à gauche a permis de voir la CGT et la FSU rejoindre la campagne au second tour et d’acter le départ des candidats sionistes et de l’aile « delguiste » du PS, ainsi que du PRG de la liste commune.
La droite eu a peur
L’unité est enfin réalisée… mais sur les cinq derniers jours de campagne. Contre cela, la droite va utiliser l’ensemble de son arsenal disponible. Le 18 mars paraît une pétition en soutien à Moudenc, regroupant 350 patrons, professions libérales (commerçants, médecins, pharmaciens, avocats…) et sportifs, notamment des figures liées au Stade Toulousain. Le MEDEF 31 fait circuler la rumeur qu’Airbus délocalisera sa nouvelle chaîne de production en cas de victoire de gauche (démenti dans la journée par la direction d’Airbus). Profitant de l’hommage annuel de la commémoration des victimes de la tuerie de l’école Ozar Hatorah2, François Piquemal et sa liste sont agressé·es et traité·es d’antisémites par plusieurs individus devant les caméras de France Télévision, sous le regard goguenard de Moudenc. La bataille a lieu également sur les réseaux sociaux où de nombreuses publicités salissent Piquemal. Le deuxième tour est sans appel : une perte de 3 500 voix pour les listes de gauche et un gain de 33 000 voix pour Moudenc, assurant la victoire de la droite au Capitole.
Cette défaite peut s’expliquer pour des raisons sociales et idéologiques. La surmobilisation d’un bloc bourgeois et de ses alliés idéologiques, permettant de rassembler, autour de Moudenc, un arc de force allant du centre gauche jusqu’ à l’extrême droite (Reconquête et le Rassemblement national ayant appelé à voter pour Moudenc). Dans ce bloc, on retrouvera aussi des petits propriétaires qui ont eu peur que l’encadrement des loyers dévalorise leur achat. Ou encore, une fraction de l’aristocratie ouvrière de l’aéronautique, soumise idéologiquement au discours patronal, effrayée par les questions de transition écologique et hostille à toute hausse des impôts locaux pour financer des quartiers populaires, a préféré le statu quo. Ce à quoi s’ajoute l’offensive médiatique contre LFI et la difficulté à convaincre les habitant·es des quartiers populaires d’aller voter massivement (ce qui en fait une différence fondamentale par rapport aux élections présidentielles ou législatives).
Un groupe d’opposition municipale dont une élue anticapitaliste
La campagne Demain Toulouse a levé un formidable espoir. Insoumi·es, anticapitalistes, militant·es des quartiers et de l’écologie radicale se sont uni.es et nous sommes arrivé·es en tête de la gauche autour d’un programme radical et unitaire. Nous n’avons pas réussi à battre la droite mais nous représentons l’avenir d’une ville et d’un territoire que nous voulons mettre au service du combat contre le capital et l’impérialisme.
Le NPA-A siège au conseil municipal et au conseil métropolitain avec nos partenaires de la liste Demain Toulouse. Il sera difficile d’influencer les politiques de la droite par notre simple action dans les institutions, tant la prime majoritaire favorise la liste qui arrive en tête au second tour. Pour autant, nous pensons que nous pouvons jouer un rôle dans le mandat qui vient en nous mettant au service des luttes et des mobilisations populaires. Les premiers coups de Moudenc ont déjà commencé : mise à la porte définitive de la LDH du local municipal qu’elle occupait ; menace de fermeture la bourse du Travail ou la Chapelle (tiers-lieu d’expérimentation sociale, culturelle et politique)... Nous voulons être un point d’appui pour les associations et les agent·es de la ville face à Jean-Luc Moudenc. Nous informerons la population des mauvais coups qui se préparent comme des scandales démocratiques qui vont perdurer dans le prochain mandat.
Nous participerons à la visibilité des luttes sociales, féministes, anti-impérialistes, antiracistes, LGBTIA+, environnementales... car seules ces luttes nous permettront de changer réellement les choses. C’est notre fil à plomb et notre présence dans les institutions locales sera mise au service de nos combats collectifs.
À un an de l’élection présidentielle qui pourrait voir l’extrême droite arriver au pouvoir, nous sommes convaincu·es que l’expérience de Demain Toulouse doit se généraliser. À Toulouse, comme dans toute la France, les deux orientations à gauche — d’accompagnement du libéralisme ou de rupture — existent politiquement car elles correspondent (de manière déformée) aux différents niveaux de consciences de notre camp social. La bourgeoisie a le besoin économique et idéologique d’en finir avec les acquis sociaux. Face à cette impérieuse nécessité, l’unité de notre camp est indispensable, pour résister, tenter de conserver un espace politique et la capacité de nous mobiliser. Les élections municipales de 2026 montrent que cette unité ne peut se réaliser qu’à deux conditions. D’une part comprendre que la bataille pour l’unité de notre camp social ne peut se gagner qu’avec un programme radical (en opposition à un programme centriste) et unitaire. D’autre part que la victoire ne peut s’obtenir qu’en trouvant le chemin pour rallier à notre cause celles et ceux qui pensent que leur vote n’est pas déterminant, que le résultat n’aura pas d’influence sur leur vies et dans le même temps, arriver à expliquer aux « entre-deux » que l’augmentation du bien collectif est une amélioration de la vie de chacun, y compris la leur.
Le NPA-A soutient le projet de construire un arc antifasciste large autour d’un programme proche de ce qu’a été le NFP en 2024. L’histoire nous a montré que face au fascisme et à la guerre il ne fallait ni isolement sectaire ni compromission avec l’adversaire comme nous le propose la « gauche » sociale-libérale. Au contraire, il faut assumer une politique à la fois radicale et résolument unitaire !
- 1. Sur les 11 députés de Haute-Garonne, 4 sont à LFI, 1 députée écologiste (pro-NFP), 3 députés PS et 2 députés centristes.
- 2. En mars 2012, Mohammed Merah tue 7 personnes : un rabbin et trois enfants juifs au collège-lycée Otzar Hatorah, ainsi que trois militaires. Tous les ans se tient à Toulouse une cérémonie du souvenir. Notons que François Piquemal était enseignant à Toulouse en 2012 et participe chaque année à cet hommage.