Octobre 2023 a entraîné une accélération du double projet colonial que représente Israël. D’une part, créer un espace de peuplement par la confiscation des terres qu’il considère comme les siennes ; d’autre part imposer sa « normalisation », c’est-à-dire l’acceptation d’Israël comme puissance militaire unique et dominante dans la région. N’ayant pas de frontières clairement établies, cette « normalisation » repose avant tout sur sa supériorité militaire et sur le soutien des puissances occidentales.
Mettre au pas les autres puissances régionales
La perspective du « Grand Israël » — un territoire « historique » s’étendant largement sur les pays limitrophes — reste concrètement inatteignable et relève surtout du slogan de propagande. Mais, depuis trois ans, Israël a néanmoins multiplié les avancées territoriales : extension du contrôle en zone C, yellow line à Gaza, annexion du Golan, ouverture d’un corridor en Syrie et, depuis l’offensive au Liban, imposition d’une nouvelle « ligne jaune » au sud du pays.
Israël se présente à la fois comme une forteresse assiégée et comme une puissance capable de projeter sa force. Cette contradiction est au cœur de sa doctrine : invoquer une menace existentielle tout en contribuant à la produire par ses propres actions. Une prophétie autoréalisatrice qui sert à mettre au pas les puissances régionales. L’attaque contre l’Iran s’inscrit dans cette logique : Israël doit rester la puissance dominante de la région. Pour cela, il faut imposer l’idée qu’il serait la seule démocratie du Moyen-Orient, une tête de pont de l’Occident face à une prétendue barbarie orientale, et maintenir une supériorité militaire écrasante. Façonnée depuis plus de 80 ans, cette politique d’« État voyou » pèse sur l’ensemble des pays voisins et les contraint à adapter leur propre politique, souvent au détriment du bien-être de leurs populations.
La doctrine du « Qualitative Military Edge »
De fait, Israël dispose d’une supériorité militaire nette sur l’ensemble des pays voisins, tant par l’entraînement, l’organisation et la discipline que par la qualité de l’équipement. Il bénéficie ainsi d’un avantage (edge) sur tous les autres États de la région. Par exemple, Israël possède environ 250 avions de combat, surtout des F-16, ainsi que plusieurs dizaines d’appareils très modernes comme les F-35. À titre de comparaison, l’Égypte, pourtant dix fois plus peuplée, n’en possède même pas le double. Et Israël prévoit encore d’acheter 55 nouveaux avions de chasse d’ici 2026, dont près de la moitié de F-35.
Cette supériorité n’est pas due au hasard. Elle repose sur le Qualitative Military Edge (QME), une doctrine étatsunienne héritée de la guerre froide qui vise à garantir à Israël « la capacité de contrer et de vaincre toute menace militaire conventionnelle crédible émanant d’un État ou d’une coalition possible d’États ou d’acteurs non étatiques, tout en subissant des dommages et des pertes minimes, grâce à l’utilisation de moyens militaires supérieurs ». Autrement dit, il s’agit de maintenir en permanence l’avance militaire d’Israël, en lui fournissant les armes les plus avancées et en limitant — ou retardant — l’accès de ses voisins à des équipements équivalents.
Cette doctrine a d’ailleurs été inscrite dans la loi étatsunienne en 2008 : toute vente d’armes américaines à un pays du Moyen-Orient ne doit pas entamer l’avance militaire d’Israël. Elle formalise en réalité une pratique déjà en place depuis 1967. Ainsi, Israël a acquis les F-15 en 1976, six ans avant l’Arabie saoudite, puis des F-16 en 1980, trois ans avant l’Égypte. En 2010, l’administration Obama a encore autorisé la vente de 20 F-35 supplémentaires à Israël afin de préserver son QME, en réponse à une vente d’armes à l’Arabie saoudite.
Une industrie militaire en expansion
Ce soutien conforte le statut de puissance dominante d’Israël, qui s’en sert aussi pour renforcer son industrie militaire. Sa part dans les exportations mondiales d’armes a ainsi atteint 4,4 % sur la période 2021-2025, contre 3,1 % entre 2016 et 2020. Israël est désormais le 7e exportateur mondial d’armes, devant la Grande-Bretagne. Dans le même temps, il reste le 14e importateur mondial : l’essentiel de son armement provient des États-Unis (68 %), puis de l’Allemagne (31 %). Son budget militaire ne cesse d’augmenter : de 25 milliards de dollars avant 2023, il est passé à 45 milliards en 2025 et près de 60 sont prévus pour 2026. À titre de comparaison, le budget militaire français s’élève à environ 45 milliards. Netanyahou a par ailleurs annoncé un plan de 108 milliards de dollars sur dix ans pour développer une industrie d’armement israélienne plus indépendante.
Toujours le même discours d’un pays autonome et « assiégé », alors qu’Israël reste dépendant des 5 milliards de dollars d’aides directes étatsuniennes et des avantages liés au QME. La guerre contre l’Iran envoie un message clair à l’ensemble de la région : Israël entend pouvoir imposer sa loi partout et ne tolérer aucune concurrence. État impérialiste, colonial et génocidaire, il bénéficie d’un soutien étatsunien qui ne vise pas seulement sa défense, mais aussi la consolidation de sa domination régionale.
Édouard Soulier