Publié le Lundi 2 novembre 2026 à 18h00.

La CFDT prépare déjà l’après-2027

Quelques semaines après les congrès de la CGT, de FO et de la CFE-CGC, le 51e congrès de la CFDT vient clore un printemps syndical particulièrement dense. Ces rendez-vous auront permis aux principales organisations syndicales de préciser leurs orientations et leurs stratégies, à l’approche d’une séquence politique qui s’annonce décisive. Pour la CFDT, le congrès de Bordeaux aura surtout confirmé une ligne de continuité : réformisme, négociation et dialogue social, mais aussi volonté de peser davantage dans le débat politique et dans la lutte contre l’extrême droite. Une stratégie dont les contours pourraient se préciser dès les prochains mois, à l’approche de 2027.

 

Continuité et réformisme

Le premier syndicat de France par le nombre de ses adhérent·es a fait le choix de la continuité. Sans surprise ni rupture, la réélection de Marylise Léon et de son exécutif s’est faite à la quasi-unanimité. Les débats n’ont pas révélé de grandes divergences idéologiques avec le réformisme défendu depuis plusieurs décennies par la centrale orange.

 

Les 43 °C à Bordeaux auront éprouvé les corps et occupé les esprits. Mais ils n’auront pas réussi à provoquer un sursaut ni à faire dévier la CFDT de son cap : celui d’une transition écologique juste, qui entend:  « changer de modèle » , sans jamais mettre clairement en cause ni le capitalisme ni le colonialisme. L’écologie, pourtant portée et travaillée depuis plusieurs décennies, peine ainsi à rejoindre les discours et les inquiétudes autour du pouvoir d’achat ou des discriminations. Les ambitions de décarbonation, de réindustrialisation verte et de développement des mobilités douces s’empêtrent dans une stratégie du compromis et se heurtent à des intérêts et des puissances que le seul dialogue ne pourra pas faire plier.

 

Pouvoir d’achat

Le pouvoir d’achat a pourtant été au cœur de nombreuses interventions syndicales. À l’heure où les équipes syndicales de la CFDT chez Decathlon sont mobilisées, avec d’autres organisations, pour dénoncer l’absence de hausse des salaires, ce sont les représentant·es de nombreux secteurs précarisés qui en appellent à leur centrale syndicale pour agir contre les bas salaires.

Lorsque certain·es proposent d’indexer les salaires sur l’inflation, la Confédération écarte cette option, au motif qu’elle pourrait limiter la possibilité d’aller plus loin par la négociation dans les entreprises. Là encore, les marges de manœuvre proposées par la centrale syndicale restent limitées.

Dès lors, les mesures proposées pourront sembler bien dérisoires : ratios d’équité entre le salaire médian des salarié·es et celui de leurs dirigeant·es, extension des primes de précarité, limitation du recours aux contrats courts ou encore remboursement des aides publiques pour les entreprises ayant licencié. La CFDT assume ainsi une stratégie fondée sur l’offensive législative et la négociation, sans s’en prendre frontalement au patronat.

 

L’IA : symbole d’une centrale qui accompagne sans remettre en cause

L’intelligence artificielle était incontournable à ce congrès. Un syndicat propose de revendiquer la cessation d’activité pour protéger les personnes — notamment les plus âgées — qui ne pourraient pas suivre et se former à cette technologie. Face à lui, un autre syndicat défend la négociation obligatoire d’accords de Gestion des Emplois et des Parcours Professionnels (GEPP), afin d’accompagner les transformations à venir, au nom du principe que:  « personne ne doit être supposé inadaptable » . C’est cette seconde orientation qui remportera les votes.

Le débat a le mérite de poser concrètement la question des outils syndicaux à mobiliser face aux transformations technologiques. Mais il enferme aussi la CFDT dans sa stratégie habituelle d’accompagnement des mutations. L’IA est actée comme une évolution technologique inéluctable, dont il ne serait possible que de limiter les effets négatifs.:  « La question n’est pas d’être pour ou contre l’intelligence artificielle, mais plutôt de savoir quelle utilisation nous voulons en faire et comment nous définissons collectivement son usage » , tranche la secrétaire nationale Lydie Nicol. Ne reste alors plus aux travailleuses et aux travailleurs qu’à décider comment s’adapter, en essayant d’en minimiser les dégâts.

Abaissement du droit de vote à 16 ans, extension du congé paternité à 28 jours dont 21 obligatoires, création d’une sixième branche de la Sécurité sociale consacrée aux effets du changement climatique : la CFDT propose et adopte lors de ce congrès des revendications sociales, égalitaires et:  « progressistes » sur de nombreux sujets sociétaux. Elle continue ainsi de construire un espace politique qui cherche à transformer le système sans vouloir le renverser, qui défend l’égalité et la solidarité sans remettre en cause les structures qui produisent les déséquilibres. Un positionnement qui semble continuer à convaincre en interne et à trouver un écho au-delà de l’organisation.

 

Une centrale qui se solidifie et se prépare

Sur le plan interne, la centrale, forte de ses 640 000 adhérent·es, entend justement retisser le lien entre son projet de transformation sociale et sa base dans les entreprises et les territoires. Alors que la CGT s’appuie sur des Unions locales fortes, organisées et relativement autonomes, la CFDT reconnaît un déficit de proximité et entend y remédier notamment à travers des:  « conventions d’adhérent·es » . Celles-ci doivent donner une traduction concrète au principe de:  « démocratie vivante » , qui aura servi de fil rouge aussi bien aux textes internes qu’aux textes revendicatifs.

Mais c’est une autre question interne qui aura occupé une place centrale dans les prises de parole : l’augmentation du taux de cotisation, de 0,75 % à 0,95 %. Pour défendre cette proposition risquée, face à des syndicats craignant une perte d’adhérent·es, la Confédération a insisté sur la nécessité de rendre l’organisation plus solide et plus résiliente. L’objectif est notamment de pouvoir préserver son indépendance si l’extrême droite arrive au pouvoir et s’attaque aux organisations syndicales à travers les mécanismes de financement liés au paritarisme ou aux subventions publiques. La proposition sera finalement rejetée par les syndicats votants.

 

La lutte contre l’extrême droite au cœur du congrès

Plusieurs des invité·es internationaux ont martelé que la solidarité de classe et la lutte contre le capital étaient les seules réponses à ces basculements autoritaires et réactionnaires. Les interventions des syndicats étrangers invités ont toutes rappelé à quel point une société peut basculer rapidement dans l’autoritarisme ou la guerre. La CTA-Autonoma d’Argentine a décrit le détricotage démocratique engagé par Milei. La représentante du syndicat turc KESK a rappelé la répression syndicale menée par Erdogan, faisant notamment écho aux quinze syndicalistes accusé·es de terrorisme que la CFDT était venue soutenir en Turquie. Le président de la Fenasol au Liban et la porte-parole du KVP-U d’Ukraine ont, quant à eux, rendu concrètes les réalités des invasions et des attaques impérialistes. Castro Abdallah, de la Fenasol, a ainsi appelé les militant·es présent·es à venir constater sur place la réalité des attaques israéliennes contre le sud du Liban et la capitale.

De son côté, la CFDT réaffirme sa lutte contre les idées d’extrême droite dans une position plus institutionnelle et apartisane. Si le sujet reste encore délicat à aborder à l’échelle des sections d’entreprise, l’échelon confédéral affiche une position claire et souhaite désormais embarquer l’ensemble de ses adhérent·es et mobiliser sur le terrain. Préférence nationale, atteintes aux droits et aux libertés, remise en cause de la démocratie institutionnelle comme sociale : tout cela est présenté comme incompatible avec les valeurs de la CFDT. Une position largement ovationnée par le congrès.

 

Reste qu’une partie des interventions continue de privilégier la formule de:  « lutte contre les extrêmes » , reprenant ainsi le schéma de mise sur le même plan de l’extrême droite et de l’extrême gauche, largement porté par la fachosphère médiatique et politique. Marylise Léon ne pouvait éviter de mettre les pieds dans le plat. Elle rappellera que, si l’extrême gauche n’a:  « ni les mêmes objectifs ni la même stratégie [que la CFDT] » :  « nous ne pouvons mettre de signe égal entre l’extrême droite et l’extrême gauche » . Les applaudissements seront cette fois plus mesurés.

Marylise Léon ne se prive toutefois pas de tacler celles et ceux qui jugeraient la CFDT:  « pas assez radicale » . Elle ne tend pas non plus la main à des alliances intersyndicales ou politiques. La question aura été particulièrement absente de ses discours, comme de l’ensemble des cinq jours de congrès. À l’heure où se posent les choix stratégiques face à la montée du fascisme, la CFDT souhaite plutôt se tourner vers la:  « société civile » pour construire un front commun, notamment à travers un Pacte du pouvoir de vivre.

La CFDT semble se sentir en capacité d’imposer sa stratégie pour 2027 et entend se placer en position de leadership, rôle qu’elle revendique déjà avoir joué lors de la mobilisation contre la réforme des retraites en 2023-2024. Les prochains mois permettront de voir si la stratégie cédétiste parviendra à convaincre et à rassembler au-delà de ses propres rangs, et comment elle pourra cohabiter — ou non — avec les différentes dynamiques de la lutte antifasciste et les ambitions de LFI.

À la veille des échéances de 2027, un autre rendez-vous majeur attendra la première organisation syndicale du secteur privé, qui espère également conquérir la deuxième place dans le secteur public. Les élections professionnelles dans les fonctions publiques, du 3 au 10 décembre 2026, permettront de mesurer si le syndicalisme de négociation parvient à s’imposer également dans le secteur public. Elles donneront aussi un premier aperçu des rapports de force syndicaux — et, indirectement, des forces politiques — à l’approche de 2027.