Publié le Samedi 21 mars 2026 à 17h00.

 Le voyage à Paimpol, de Dorothée Letessier

L’Imaginaire – Gallimard, 2025, 160 pages, 12 euros.

Publié initialement en 1980, alors que l’autrice n’a que 27 ans, Le voyage à Paimpol paraît de nouveau dans la collection L’Imaginaire de Gallimard. L’occasion de (re)découvrir une voix singulière

Maryvonne en a marre. Elle étouffe. Elle a besoin de prendre l’air et s’enfuit quelques jours. Elle prend le car pour Paimpol pour fuir l’usine, la vie de famille, sa vie de mère. Ainsi commence ce beau premier roman de Dorothée Letessier, écrit à l’époque où l’autrice est ouvrière chez Chaffoteaux à Saint-Brieuc et fantasme cette fuite au loin.

Précision du regard

Tout est dans la précision du regard dans ce roman. Elle y raconte l’aliénation conjugale et au travail, le temps exalté des grèves, des rêves de révolution, et le syndicalisme du quotidien, faute de mieux.

Elle y montre ce que l’usine fait aux corps et aux couples, la déprime du week-end et en particulier du dimanche. Avec un humour mordant, elle croque les habitus de classe, la condescendance un peu misérabiliste de la classe moyenne de gauche, de la petite-­bourgeoisie commerçante, des contremaîtres dans la boîte… Et la difficulté à trouver sa place, à occuper l’espace face à eux, sans détonner.

Un roman féministe et insolent

C’est un livre féministe, subversif par le sujet qu’il traite, avec une mère de famille qui ose abandonner les siens, ne serait-ce que quelques jours. Un livre sur le corps, sur les sororités à l’usine.

Avec son insolence ouvrière, Maryvonne raconte « tout ça ». Mais ce n’est pas un récit de non-­fiction narrative, un pamphlet, un roman à thèse, ni même une autofiction… C’est un roman drôle, doux, qui sonne vrai.

Très bien servi par les deux préfaces de Maylis de Kerangal et Rebecca Zlotowski, ce livre est une merveille, à lire et relire. Peut-être dans un car, ou un train, pour Paimpol, ou ailleurs. Pour fuir, nous aussi.

Sally Brina