Film français, 3 h 19 mn, sortie le 18 mars 2026.
Le titre est tiré d’un poème de Victor Hugo. En résonance frappante avec l’actualité marquée par la fascisation de nos élites politiques, économiques et médiatiques partout en Europe et ailleurs, le réalisateur choisit de revenir sur l’occupation et la collaboration à travers les destins de trois de ses acteurs.
Ici, nulle scène de guerre, peu d’apparitions de la Résistance, pas de tractations chez les politicienNEs. Nous sommes centrés sur les personnages réels de Jean Luchaire, patron de presse, social-démocrate dans l’entre-deux-guerres, passé à la collaboration par philogermanisme et pacifisme incohérent ; sa fille Corinne, actrice en devenir à la carrière brisée par la guerre et la tuberculose, entrainée dans les milieux collaborationnistes par son père ; et Otto Abetz, ancien social-démocrate allemand devenu nazi et ambassadeur du Reich à Paris.
Une fresque historique
C’est tout d’abord une fresque historique de 3 h 15, à la réalisation et à la mise en scène épiques, glaçantes et prenantes. À travers des scènes stupéfiantes comme les orgies dans l’ambassade d’Allemagne à Paris, pendant que la population meurt de faim et que la dictature vichyste et l’armée d’occupation traquent opposantEs et JuifVEs, nous sommes plongéEs dans l’inhumanité et le cynisme absolu des élites, où se rencontrent opportunistes sans scrupule, gangsters, militantEs fascistes (tel Louis-Ferdinand Céline), et bourgeois anticommunistes et revanchards.
Jean Luchaire y est un salaud ordinaire. Décidé à maintenir la publication de son journal collabo à n’importe quel prix, qu’il appelle « des petits arrangements », entre compromis avec des mafieux, acceptation sans sourciller de la propagande allemande, et tentatives de se dédouaner moralement en offrant des laissez-passez à quelques personnes, pendant qu’il participe de facto à la mort de dizaines de milliers d’autres.
Sans manichéisme ni complaisance
Corinne Luchaire, quant à elle, dont le rôle joué par Nastia Golubeva-Carax crève l’écran, y incarne toute l’ambiguïté d’une fille de collabo : sans pouvoir politique, soumise au sexisme ambiant, mais profitant malgré tout de l’ambiance d’opulence et de jouissance cynique permise par le pillage du pays et l’entente avec les occupants. Et fermant plus ou moins volontairement les yeux sur l’inhumanité des événements autour d’elle, pour mieux prétendre après-guerre qu’elle ne savait rien.
C’est le portrait d’une des périodes les plus tragiques de l’histoire de France qui nous est offert, sans manichéisme, mais sans complaisance ni compassion. Comme le dit Xavier Giannoli, l’histoire a jugé les trois personnages principaux, qui ont été condamnés après la Libération, dont la peine de mort pour Jean Luchaire. Le réquisitoire exceptionnel de Philippe Torreton en procureur est là pour conclure le film de façon magistrale.
Y. S.