Publié le Mercredi 26 septembre 2018 à 12h00.

Mademoiselle de Joncquières

Film français d’Emmanuel Mouret, 2018, 1h49.

Peut-être le genre « film à costumes » n’est-il pas le plus évident pour les militantEs anticapitalistes. Il est vrai que Mademoiselle de Joncquières se déroule au sein de l’aristocratie vers le milieu du 18e siècle. Les personnages principaux sont tous nobles, et le peuple y est vu sous la forme de domestiques fantomatiques et d’une plèbe dégoûtante. Ceci étant posé, le film est tiré d’un extrait de Jacques le Fataliste de Diderot, philosophe pré-révolutionnaire, et l’intrigue et les dilemmes moraux qu’elle nous présente ont de quoi nous intéresser. 

Une société faite d’hypocrisie

La marquise de la Pommeraye, que l’amour n’intéresse d’abord pas du tout, finit par être séduite par l’inconstant marquis des Arcis. Au bout de deux ans, leur histoire se termine et elle met alors en place une machination complexe pour se venger. Est-ce un acte féministe ? S’agit-il comme elle le dit de rééquilibrer les choses entre genre féminin et genre masculin ? Ou bien son stratagème n’est-il pas lui-même l’instrumentalisation de femmes au mépris de leur volonté et de leur bien-être ? En effet, elle va se servir pour parvenir à ses fins de deux femmes, nées nobles mais hors mariage, qui ont été rejetées hors de la société aristocratique et n’y reviennent qu’en position de nette infériorité. À la question de genre s’ajoute donc une question sociale schématisée. 

Le film n’offre pas de morale évidente, et les discussions pourront fleurir à la sortie du cinéma. Mais une chose est claire : au-delà des aventures individuelles des différents personnages c’est toute une société faite d’hypocrisie que Diderot met en accusation, un monde qui n’est « que mensonges » comme veut le faire comprendre une mère à sa fille, mais un monde dont les conventions peuvent et doivent être battues en brèche pour que puisse apparaître çà et là dignité et humanité. Il y a de quoi faire écho à la Religieuse de Rivette, autre film inspiré par Diderot, autre mise en accusation de l’hypocrisie régnante, qui fut censuré dans les années 1960 par la police gaulliste de la pensée. On saluera la mise en scène, plutôt sobre pour ce genre de film — on pense à Rohmer parfois, tant pour l’importance donnée au verbe que pour la subtilité des interactions. Édouard Baer montre une fois de plus qu’il est l’un des grands acteurs de notre époque. 

Sylvestre Jaffard