Publié le Vendredi 28 avril 2017 à 16h12.

Pour une approche stratégique des espaces politiques

Hans Cova, L’Harmattan, 2017, 17,50 euros. 

À l’heure d’une campagne présidentielle à hauts risques et d’une gauche si désorientée et divisée qu’elle pourrait bien être condamnée à ne jouer que les seconds violons, Hans Cova nous invite à « une pause réflexive ». Une pause pour – dans le sillage des perspectives ouvertes par Daniel Bensaïd – non seulement tenter de comprendre « la redoutable rationalité politique qu’est le néolibéralisme », mais encore pour interpeller notre « créativité à la fois théorique et pratique » et travailler « autour d’un marqueur stratégique unificateur », à « l’élaboration ingénieuse de nouvelles formes politiques ».

Et il le fait de manière très éclairante, en revisitant sur le mode critique certains auteurs et catégories de la philosophie politique contemporaine.

Hans Cova veut – d’un point de vue théorique – prendre à bras le corps les questions qui nous occupent toutes et tous, quand on est de gauche et qu’on réalise combien nos forces collectives se sont depuis les dernières décennies, fragmentées et affaiblies, devenues trop souvent impuissantes à ne serait-ce qu’enrayer la machine néolibérale contemporaine.

Il va ainsi chercher à explorer puis revalider un certain nombre d’axes de réflexion qui ont tendance à être oubliés ou passés sous silence aujourd’hui, notamment celui de la politique pensée comme « art de la stratégie », comme art de l’unification des luttes sociales et des espaces politiques, en reconnaissant par-delà la multiplicité et diversité des luttes en cours, un même adversaire (le système économique capitaliste néolibéral) et en remettant à l’ordre du jour le principe de la « lutte des classes ».

Et c’est à travers trois essais différents, mais écrits en parallèle et ne cessant de s’enrichir mutuellement, que Hans Cova va mener cette exploration : le premier (Le social et la politique, une articulation stratégique), en cherchant à jeter les bases théoriques d’une articulation plus serrée entre luttes sociales et luttes politiques, en particulier dans le contexte de l’électoralisation de la vie politique (ô combien d’actualité). Le second (D’un apparent anachronisme) en revalorisant et actualisant, contre bien des théorisations à la mode, le concept de lutte de classes. Et le troisième (Action politique et tectonique des espaces) en interrogeant les notions si débattues et ré-interprétées aujourd’hui de nation, peuple et souveraineté.

En convoquant autant des auteurs de la tradition (Marx, Marcuse) que de l’époque contemporaine (Agamben, Balibar, Bourdieu, Lordon, Harvey, etc.), en puisant autant dans l’actualité (le Printemps arabe) que dans certains grands événements du passé (la Commune de Paris), Hans Cova nous fait ainsi mieux mesurer les formidables défis que le néolibéralisme nous pose aujourd’hui, mais aussi les moyens dont on disposerait pour nous défaire de son emprise.

Combattre le néolibéralisme

Car s’il y a quelque chose selon Hans Cova qu’il faut prendre au sérieux, c’est bien le néolibéralisme, tant ce dernier ne se limite pas au seul champ de l’économique, et tant il embrasse l’entièreté de l’existence humaine et se présente « comme une ontologie ». D’où la nécessité de le combattre aussi sur le plan de l’idéologie en mettant en lumière certains des effets cachés et problématiques qu’il finit par produire, idéologiquement parlant. Et c’est ce qu’entreprend Hans Cova, en faisant notamment apercevoir comment aujourd’hui la politique a été réduite à sa portion congrue et délestée de ses inéluctables soubassements sociaux. Comment aussi les classes sociales tendent à être oubliées au profit de la seule analyse de rapports d’organisation et de stratification. Comment enfin la souveraineté populaire, trop souvent ramenée à une gouvernance mondiale, finit par être « réduite à la mainmise asphyxiante qu’exerce une technocratie soi-disant experte ». Le tout dans un contexte d’individuation exacerbée des comportements humains, jumelée à un délitement des relations sociales où l’imagination devient superfétatoire, voire préjudiciable.

Mais Hans Covas ne se contente pas de ce seul diagnostic, il cherche en même temps à montrer « les jalons d’un autre monde possible », justement en réapprenant – à l’encontre de tous les présupposés néolibéraux – à penser la politique comme « art stratégique des possibles », comme art de ré-articuler ensemble les espaces politiques. 

Un livre à lire pour, tout en même temps, mieux saisir de quoi est fait le néolibéralisme et comprendre comment le combattre. D’un seul mouvement ! C’est là son originalité et son intérêt.

Pierre Mouterde (sociologue essayiste)

 

Rencontre de la librairie La Brèche

Avec Hans Cova autour de son livre

Mardi 9 mai à 18 h 30

à la librairie, 27, rue Taine, Paris 12e.