Récit traduit de l’espagnol par Lauro Del Prado, Lux éditeur, 168 pages, 14 €.
Maria a quatorze ans en 1936. Elle vit dans un petit village d’Aragon, Angüès, lorsque les factieux nationalistes déclenchent leur soulèvement et entament ce qui va devenir la guerre d’Espagne. Elle est alors témoin du développement et de l’implantation de « l’idée* » au sein des campagnes aragonaises, de l’espoir suscité par la collectivisation et l’organisation démocratique d’une société solidaire. Les jeunes hommes qui doivent aller s’employer, pour vivre et faire vivre leur famille, en ville ou dans les grands domaines, côtoient des ouvriers ou des journaliers membres de la puissante CNT et reviennent convaincus. Ils ramènent au village l’idéologie anarchiste mais aussi, et surtout, des modes d’organisation collective, très adaptés à une société rurale déjà basée sur le partage et l’entraide. La jeune fille observe tout cela du haut de ses 14 ans, et se laisse gagner à la cause. Définitivement.
C’est alors que la guerre emporte tout : ses frères sont tués, la famille contrainte à l’exode, puis, la République étant vaincue, à l’exil de la Retirada. Dispersée dans les camps d’accueil, en France, dans le sud-ouest, puis à Belle-Île-en-Mer, leur histoire sera alors celle de l’errance, de la recherche et des retrouvailles, grâce à la volonté farouche de ne jamais renoncer à retrouver les siens, mais aussi au gré du hasard et des nouvelles éparses glanées auprès des voyageurs. Seule la mort de Franco permettra à certainEs le retour.
Deux éléments font la force de ce petit livre. La forme, d’abord, car il est simplement constitué de la collecte des souvenirs de Maria, lorsqu’elle est déjà une vieille femme qui considère tout cela du haut de sa pleine vie. Cela permet un ton homogène, une vision d’ensemble, marquée par une grande unité et une profonde cohérence, plus sans doute que s’il s’était agi d’un journal. Le fond, ensuite, qui offre aux lecteurEs une œuvre pleine de l’espoir et de la soif de justice qui animent Maria, tout au long de sa vie. Fidèle aux idéaux qu’elle s’est forgés à 14 ans, l’on sent qu’à chaque étape de son exode, de l’exil, de la reconstruction d’une vie digne, ses actes sont guidés par son attachement à ces valeurs de partage et de profonde humanité.
Claude Moro
* Terme un peu mystérieux qui incarne l’Anarchie dans les années 1930 en Espagne.