Publié le Samedi 21 mars 2026 à 14h00.

Tokyo 68, d’Hélène Aldeguer & Chelsea Szendi Schieder

Éditions Libertalia, 2025, 173 pages, 22 euros.

En dehors de quelques épisodes, nous avons généralement une connaissance rudimentaire de l’histoire militante japonaise. Pourtant, le Japon a connu une gauche révolutionnaire puissante qui a nourri une tradition marxiste particulièrement importante et toujours vivante. 

La bande dessinée Tokyo 68 nous plonge dans l’extrême gauche militante de l’année 1968, semblable à celle de la France des mêmes années. Les deux héroïnes, Hiromi et Kazuko, appartiennent à une génération d’étudiantEs résolument opposée au militarisme, à l’impérialisme étatsunien et à la guerre du Vietnam.

Un mouvement étudiant radical

Comme en France, le mouvement étudiant japonais est radical, les différences idéologiques sont affirmées avec force par des organisations rivales (jeunesses communistes, maoïstes, différentes tendances trotskistes) et les affrontements avec la police sont nombreux et spectaculaires. En effet, la Zengakuren (ligue qui réunit les militantEs étudiantEs d’extrême gauche indépendamment de leur tendance) met au point des techniques de manifestation très caractéristiques : les militantEs portent des casques permettant d’identifier leur appartenance et de se protéger de la police qu’ils et elles combattent à l’aide de longs morceaux de bois semblables à des lances.

Dessiner la violence

Les dessins d’Hélène Aldeguer (qui a notamment réalisé une BD sur la vie d’Emma Goldman) rendent parfaitement compte de cette violence politique qui s’est malheureusement reproduite dans les rapports internes aux révolutionnaires. Ainsi, les années 1970 voient près d’une centaine de militantEs perdre la vie dans des règlements de comptes entre organisations révolutionnaires (uchigeba). Cette violence a marginalisé le mouvement et c’est un point sur lequel la BD se montre très critique en reproduisant les scènes pénibles d’affrontement avec la jeunesse du Parti communiste (opposé au mouvement des étudiantEs) ou Kakemaru-ha (le mouvement gauchiste le plus sectaire du Japon).

Une sensibilité féministe et écologiste

L’historienne Chelsea Schieder, scénariste de la BD, marque une certaine distance avec les militantEs organiséEs des fractions qu’elle dépeint le plus souvent comme dogmatiques et misogynes, critiquant leur attitude machiste et la division sexiste du travail militant. Elle met plutôt en valeur l’auto-organisation des étudiantEs dans les comités anti-répression, l’occupation des universités et le Zenkyoto (comité de lutte unie de tous les campus). Cette attention des autrices, accordée à l’expérience vécue par ces femmes militantes plutôt qu’aux débats entre organisations, se porte aussi sur la sensibilité féministe et écologiste qui se développe en 1968 et va marquer tout l’archipel dans les années suivantes.

Camille Nashorn